Libye, un océan d’insécurité livré aux milices

Ni espoir de paix, ni de réconciliation dans une Libye livrée aux extrémistes, aux mafias et aux clans tribaux. L’analyse de Raouf Farrah.

Sept ans après la chute du régime Kadhafi, la Libye est un pays divisé sur le plan politique où trois autorités politiques se disputent le pouvoir; fragmenté du point de vue sécuritaire où de rares îlots de stabilité existent dans un océan d’insécurité; et déchiré sur le plan social par des crispations tribales, alimentées par des manipulations politiques et l’absence de l’État dans plusieurs régions du pays.

Aujourd’hui, plus que jamais, l’espoir d’une paix durable à moyen terme est un mirage illusoire, tant le « sale » concubinage entre milices, militaires, organisations extrémistes et réseaux criminels pèse de tout son poids sur la crise libyenne. Aux quatre coins du pays, l’amalgame ponctuelle de ces belligérants par des acteurs politiques nationaux et internationaux a sonné le glas d’une sortie de crise imminente, si bien que l’équation libyenne semble plus complexe à résoudre aujourd’hui, plus qu’en 2011 ou 2014 (deuxième guerre civile libyenne).

Pourtant, la communauté internationale, mené par le représentant du secrétaire général des Nations Unies, Ghassan Salamé, souhaite des élections au plus vite :  « idéalement dès juillet 2018 » a-t-il récemment déclaré à la presse, alors qu’un brin de bon sens et clairvoyance déposerait cette possibilité dans l’urne des choix impossibles.

Dans les trois régions de la Libye (Tripolitaine, Cyrénaïque et Fezzan), la sécurité et la stabilité – éléments essentiels à l’organisation d’élections nationales- sont loin d’être garantis. À l’ouest, le gouvernement d’union nationale, dirigé par Fayez Sarraj et reconnu internationalement comme autorité officielle, ne maitrise que certaines zones de la Tripolitaine, et ce, grâce à l’aide des milices – notamment la Brigade des révolutionnaires de Tripoli. À l’est, le Maréchal Haftar, l’homme fort du moment, est menacé dans son propre fief de Benghazi et ne réussit toujours pas à entrer dans la ville de Derna (l’Est du pays). Son armée se contente de nouer des alliances de circonstances avec des groupes de tout genre afin d’étoffer des bataillons composés majoritairement de miliciens mal entrainés et de progresser dans la région.

Violences entre milices des Abu Suleiman et Toubous au Sud

Durant les dernières semaines, la ville de Sebha – capitale de la région du Fezzan- a connu des combats sanglants entre les communautés Toubous et Awlad Suleiman (deux importantes tribus du Sud libyen), causant la mort d’une vingtaine de personnes. Selon des sources locales, un groupe armé des Awlad Suleiman a attaqué la «Salle du Peuple»– lieu de discussion politique contrôlé par les Toubous- dans le but de défier la domination hégémonique de ces derniers.

La réplique fût sanglante. En quelques jours, les Toubous ont attaqué plusieurs positions des Awlad Suleiman, détruisant une partie du centre-ville, incluant son centre médical. Certains quartiers de Sebha sont encore inaccessibles. De plus, l’armée nationale libyenne (ALN) a lancé l’opération « Law Enforcement » en réaction à ces violences, arguant que des mercenaires Tchadiens et Soudanais, présents dans la région depuis plusieurs années, auraient été impliqués dans ces combats.

Véritable bras armé de Haftar dans la région, les Toubous contrôlent les routes et les « checkpoints » stratégiques du Fezzan ainsi que plusieurs infrastructures pétrolières et militaires de la région. La sécurisation des champs pétroliers de Sharara et El-Fil (Sud-ouest) et le contrôle des bases militaires de Brak al-Shatti et Tamenhint (Centre-sud) sont l’enjeu d’une lutte intense.

La région de Sebha représente un point de transit vital dans le désert Libyen. La ville est devenue un haut lieu du crime organisé  et son contrôle attise toutes les convoitises. Les marchés du trafic (drogues, armes, cigarettes et migrants) représentent un enjeu économique colossal tout comme le contrôle des routes du trafic, des « checkpoints », et la sécurisation des infrastructures militaires et pétrolières.

Par conséquent, il se joue en filigrane de ces violences intercommunautaires moins une lutte tribale entre Toubu et Awlad Suleiman qu’une lutte pour une protection socio-économique des communautés en question. S’ajoute à l’absence de l’État et de ses services dans le Sud libyen, l’instrumentalisation des divisions tribales par les acteurs du Nord, polarisant davantage les opinions et les jugements jusqu’à leur opposition frontale et violente.

Et même si le gouvernement Serraj a mis en place un comité de médiation afin d’apaiser les tensions entre les Toubous et Awlad Suleiman, les problèmes auxquels sont confrontés les libyens du Fezzan sont structurels. Ils nécessitent une réponse politique forte qui va au-delà d’une négociation classique d’un traité de paix et réconciliation entre deux tribus.

 L’impossible sécurité à Tripoli

Au sud comme au nord, la sécurité reste une gageure. Depuis 2011, Tripoli a enregistré une augmentation fulgurante du nombre d’homicides. Les enlèvements en plein jour sont également devenus monnaie courante. Le soir du 28 mars, le maire de Tripoli en personne, Abdelraouf Bayt al-Mal, a été kidnappé de son domicile par un groupe armé non-identifié, puis gardé dans un lieu inconnu pendant plus de 48 heures. En solidarité avec la famille de Bayt al-Mal, la mairie de Tripoli a suspendu ses activités ordinaires afin de protester contre l’inquiétante augmentation des enlèvements. Et à la surprise générale, le maire a été libéré par ses ravisseurs trois jours après. C’est par une note du Conseil central des municipalités que l’information a été transmise aux tripolitains, sans donner de détails sur les ravisseurs ou le lieu de captivité.

L’insécurité dans la Tripolitaine est un vrai défi pour le gouvernement Serraj. Elle touche autant les citoyens ordinaires que les membres du gouvernement. Pour preuve, le 14 mars 2018, Abdulrahman Swehli, chef du Haut conseil de l’État libyen a été la cible d’une attaque alors qu’il se dirigeait pour une visite de travail vers la ville de Gharian. Le cortège officiel a été la cible de tirs par un groupe inconnu, blessant deux membres du personnel de sécurité.

Les bombes continuent de retentir à Benghazi

La situation sécuritaire en Cyrénaïque est tout aussi inquiétante. Depuis la fin janvier 2018, la ville de Benghazi a été secouée par trois attentats à la bombe dont une double explosion à la voiture piégée. Le 24 janvier, alors que les fidèles quittaient la mosquée du quartier central al-Sleimani, un véhicule a explosé devant l’entrée de l’édifice. À peine une heure après, une deuxième bombe a retentit de l’autre côté de la rue. Le bilan est lourd : plus de 33 morts et 80 blessés. Deux semaines après cet attentat meurtrier, une bombe a explosé devant une autre mosquée du centre-ville, causant la mort de deux personnes. Ces actes terroristes n’ont été revendiqués par aucun groupe terroriste.

Malgré la supposée victoire du Maréchal Haftar contre les groupes extrémistes à Benghazi suite à la fin de l’Opération dignité – opération militaire menée de 2013 à 2017 contre les groupes terroristes – la sécurisation de la ville reste une question en suspens. Il est fort probable que des poches terroristes vont mener une véritable guérilla urbaine, en attaquant des lieux stratégiques de Benghazi afin d’affaiblir les positions de l’armée de Haftar. De plus, même si des groupes terroristes tel qu’Al-Qeida au Maghreb Islamique (AQMI) font présentement profil bas, AQMI peut coordonner des attaques ciblées et mobiliser des centaines de combattants et des armes de toute la région.

De Tripoli à Benghazi jusqu’à Sebha, la Libye est plongée dans une crise multidimensionnelle, marquée au fer par une insécurité meurtrière et une instabilité chronique. Désormais, milices armées et militaires, réseaux criminels transnationaux et groupes extrémistes se tiraillent un pays en proie à tous les abus.

Il est évident que les rivalités tribales existantes et leur instrumentalisation à des fins politico-sécuritaires laisseront des traces dont il sera difficile d’endiguer les séquelles. Mais d’ores et déjà, la Libye ne peut pas se permettre la résignation et ses supputations hypothétiques. Inévitablement, la Libye doit suivre le double sentier de la médiation et du dialogue politique, par et pour les libyens, pour qu’un long chemin vers la paix et la stabilité se trace à l’horizon.