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Madagascar : la fuite en avant d’un pouvoir aux abois

Inauguration du tribunal de Sambava, le 30 avril 2026.


Répression, scandales, complotite continuent d’émailler la vie politique à Madagascar, six mois après l’installation de la junte militaire. Dernier épisode, la passe d’arme franco-malgache autour d’un colonel de gendarmerie français.

Par Daniel Sainte-Roche

Après l’arrestation des quatre jeunes militants de la Gen Z qui ont osé manifester contre le régime, le colonel Rabe Jules, président de la branche locale du parti TIM à Tuléar (sud-ouest), a été arrêté et conduit à Tananarive pour être interrogé. Cette interpellation serait motivée par la participation du colonel à un « complot visant à fomenter un coup d’État et à assassiner le président de la Refondation de la République (PRRM) », le colonel Michael Randrianirina. Faisant partie des notables de l’ethnie Vezo, membre du parti de l’ancien président de la République Marc Ravalomanana, le colonel Rabe Jules rejoint ainsi la désormais longue liste des officiers persécutés après avoir critiqué ouvertement les dérives de la Refondation.

Colonel Rabe Jules.

Complotite

Dans un accès de complotite aiguë, la junte militaire étend également ses théories de la conspiration sur une cible privilégiée : la France. Ainsi, l’ancien militaire français Guy Baret, établi à Madagascar de longue date et reconverti dans le recouvrement de dettes, fait l’objet d’accusations désormais devenues classiques. Dans un sens du détail digne des récits de Vladimir Fédorovski, les communicateurs du régime transitoire présentent Guy Baret comme le personnage central dans la coordination et le financement d’un « réseau de conspiration criminelle internationale », soi-disant en lien direct avec le colonel Patrick Rakotomamonjy et d’autres officiers malgaches, dont l’objectif serait d’assassiner le PRRM.

Guy Baret.

Par ailleurs, le ministère des Affaires étrangères a déclaré « persona non grata » un agent de l’ambassade de France. Il s’agit du colonel de gendarmerie Pierre Couve, attaché de sécurité intérieure, soupçonné d’« agissements jugés incompatibles avec le statut diplomatique » et d’« actes de déstabilisation ». Il faut noter que le Service de sécurité intérieure (SSI) est installé au sein de l’ambassade de France à Madagascar depuis 1962. Il revient à ce service d’animer et coordonner la coopération bilatérale de sécurité, et à ce titre, le colonel Couve était chargé de gérer la coopération avec la gendarmerie malgache depuis sa prise de fonction en 2022. Dans ses relations sociales et professionnelles, ce saint-cyrien est amené à entretenir des liens avec divers personnels et agents locaux y inclus des membres de l’association des officiers malgaches sortant de Saint-Cyr. La fréquentation d’un tel aréopage est très vite instrumentalisée par le lobby pro-russe, très actif auprès du colonel Michael Randrianirina, et qui cherche à tirer profit du refroidissement des relations franco-malgaches. À cet égard, un observateur averti note que l’expulsion d’un agent diplomatique pour déstabilisation, sans aucune preuve mais sur la base
d’un simple faisceau d’indices, relève d’un amateurisme flagrant.

Colonel Pierre Couve.

Le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères a convoqué mardi 28 avril le chargé d’affaires de l’ambassade de Madagascar à Paris pour protester vigoureusement contre la décision des autorités malgaches, qu’il juge « infondée et incompréhensible ». «Il lui a été signifié que la France rejetait catégoriquement toute accusation de déstabilisation du régime de la Refondation de la République de Madagascar». Un mauvais point pour la nouvelle ministre des Affaires étrangères Alice Ndiaye, une diplomate chevronnée qui s’est laissée surprendre, semble-t-il, par la stratégie de confrontation et de conflit imposée par ceux qui ont intérêt à isoler Madagascar dans le but de le transformer en une proie facile à la merci de Poutine.

« Des beaux discours peu suivis d’effets »

Sur le terrain, la société civile déplore l’absence d’avancées concrètes de la Refondation par rapport à la mission assignée au départ : assainir le système par la réduction de l’emprise des réseaux de corruption, améliorer les services de l’eau et de l’électricité et restaurer le climat de confiance entre gouvernants et gouvernés. Dans un communiqué du 28 avril 2026, la Gen Z et 72 associations issues des quatre coins de la Grande Ile déclarent qu’aucune transformation tangible des méthodes de travail et des institutions pour la bonne gouvernance du pays n’est observée, en dehors des beaux discours peu suivis d’effets. Cette plateforme fustige les « tâtonnements, décisions unilatérales et manque de transparence » qui prévalent à l’heure actuelle.

Il est ainsi reproché au colonel Michael Randrianirina de perpétuer les anciennes pratiques : « maintien de personnes et institutions responsables de l’extrême pauvreté du pays », « gaspillage des ressources publiques à travers des missions couteuses », « absence de transparence favorisant la corruption à tous les niveaux ». Et le fait le plus grave, selon le communiqué, est le « recul de la liberté d’expression et de manifestations », le retour des pratiques d’intimidation, de menaces et d’arrestations arbitraires contre les voix discordantes, ainsi que le retour aux « pratiques du culte de personnalité qui ouvrent aux dérives autocratiques ».

Une opinion publique vigilante

La déclaration de la société civile est plutôt bien accueillie par la population. Félicien, chauffeur de taxi à Antaninandro, exprime ainsi sa lassitude devant les multiples effets d’annonce dont le pouvoir de transition semble devenu coutumier. Il regrette, par exemple,
qu’après l’annonce tapageuse de la découverte d’un détournement de 4 811 milliards d’Ariary effectué par l’ancien régime, aucune action tangible n’ait été menée par la junte militaire pour poursuivre les vrais responsables. Félicien explique cette inaction par le fait que le pouvoir actuel est noyauté par « les réseaux mafieux » en cheville avec les éléments corrompus de Andry Rajoelina toujours présents dans les coulisses.

Au lieu d’arrêter ceux qui osent dénoncer les abus, les autorités devraient s’occuper des corrompus et de leurs complices, estime-t-il, car
ces derniers sont les véritables responsables de la profonde misère du peuple malgache. Et de continuer : « Le colonel Michael Randrianirina devrait se remettre en question, car nul ne peut rester au pouvoir éternellement ».

Marcellin, activiste au sein de l’organisation « Réseau des jeunes » qui opère dans le sud de Madagascar, s’interroge sur le droit d’un gouvernement intérimaire d’engager l’avenir du pays comme le fait actuellement la junte militaire dans le domaine des ressources naturelles. Marcellin s’inquiète de la suite du voyage effectué au mois d’avril à Washington par le Premier ministre Mamitiana Rajaonarison. « On redoute un imminent redémarrage de Base Toliara, devenue actuellement Vara Mada », affirme-t-il. Ce projet, axé sur l’extraction de terres rares, suscite des inquiétudes concernant la destruction d’écosystèmes fragiles, comme la pollution des eaux et des sols, et la perte de biodiversité. De surcroît, la junte militaire a pris la liberté de confier l’exploration du sous-sol malgache à la compagnie Bravura. Cette opération ne peut que susciter les suspicions dans un contexte où des informations répétées font état de l’existence d’un trafic d’or incessant entre Madagascar et Dubaï.

Dans ce même ordre d’idées, Herve Tiandaza, ancien membre de l’Association de Diego Suarez (ADS) livre ses inquiétudes face au projet des autorités de transition de conférer à la Russie la réhabilitation du chantier naval d’Antsiranana (SECREN). Premier port en eau profonde de l’océan Indien, Antsiranana (Diego Suarez) représente des intérêts géostratégiques considérables, tandis que l’accès à des installations portuaires dans cette zone pourrait être utilisé à des fins militaires par des puissances étrangères, d’autant plus que la stratégie maritime de l’armée nationale est floue, voire inexistante.

Une armée en perte de crédibilité

Ces différents évènements surviennent à un moment où l’armée malgache fait face à une perte de crédibilité aux yeux de l’opinion publique, effarouchée par le recours à des soldats de l’Africa Corps dans les travées du régime. « La sauvegarde de la souveraineté est évoquée par la junte militaire pour justifier ses actions les plus contestables, même celles qui sont susceptibles de provoquer des incidents diplomatiques », note Jenny Sahondra, étudiante à l’Institut d’études politiques d’Ampandrana. Et cette sympathisante de la Gen Z de s’insurger : « Un pays contrôlé dans les coulisses par des affairistes karana est-il vraiment souverain ? Et quid d’une armée qui ferme les yeux devant l’intrusion de mercenaires étrangers dans le domaine régalien que constitue la défense nationale ?»

Pour comble de malheur, un récent scandale vient de ternir davantage l’image des hommes en treillis. Six sous-officiers en activité ont, en effet, participé à l’attaque à main armée d’un convoyeur de fonds appartenant à un pétrolier. Parmi ces militaires, on retrouve un garde du corps de la ministre de la Justice et des membres de la garde présidentielle issus du CAPSAT, le contingent de l’armée malgache qui a mis en œuvre les coups d’État de 2009 et de 2025.

Force est donc de constater que le peu de confiance accordé au départ à la junte militaire continue de s’effriter vertigineusement. Il faut se rappeler que, déjà en mars 2026, un sondage effectué dans la capitale par le Collectif des Citoyens et des Organisations Citoyennes (CCOC) établissait que 57,2% des personnes interrogées ne faisaient pas confiance aux dirigeants actuels. Mais il est à la mode aujourd’hui de clamer que « Tananarive n’est pas Madagascar ». Fort de cette illusion, le régime transitoire enclenche un mécanisme de fuite en avant en utilisant divers stratagèmes qui s’avèrent pourtant crisogènes à terme.

Des groupes baptisés « bandeaux rouges » sont ainsi mis sur pied dans plusieurs districts des provinces côtières. Organisés à la manière de « troupes de choc », ces groupes sont chargés d’imposer par tous les moyens, y compris l’intimidation, des idées qui ne font pas toujours l’unanimité, comme la mise en place du fédéralisme. Parallèlement, on annonce l’organisation de la concertation nationale pour ce mois de mai, sans que la question de la représentativité des participants n’ait été clairement tranchée. Apparemment, le colonel Michael Randrianirina veut mettre tous les atouts de son côté pour se faire élire en tant que premier président de la Ve République. Et ce, à n’importe quel prix…