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Accueil À la Une À Tripoli et Benghazi, une discrète reconquête française

À Tripoli et Benghazi, une discrète reconquête française

Première rencontre de l’ambassadeur de France en Libye Thierry Vallat avec Aguila Saleh, Président de la Chambre des représentants libyenne, le 30 janvier 2026.

Pétrole, patrimoine, éducation : Paris tente de reconstruire son influence en Libye en essayant de ne pas rééditer les erreurs du passé. 

Par la rédaction de Mondafrique

Il y a seulement cinq ans, l’ambassadeur de France gérait ses dossiers depuis Tunis, l’ambassade de Tripoli était fermée et les entreprises françaises observaient la situation à distance. Aujourd’hui, en avril 2026, l’ambassadeur Thierry Vallat rencontre Khalifa Haftar le matin et Abdel Hamid Dbeibah le soir, s’entretient avec le ministre libyen des Affaires étrangères la même semaine où il visite des écoles enseignant le français à Benghazi. La France est de retour en Libye. Mais elle se présente sous un nouveau jour : elle ne parie plus sur un seul camp, ne se présente plus comme une puissance militaire soutenant un parti contre un autre. Elle s’affiche désormais comme un « partenaire technique » dans des dossiers en apparence peu politiques : patrimoine, justice, déminage, formation des juges et énergie solaire. Quels sont les contours de ce retour assez discret ?

D’un ambassadeur « ordinaire » à un ambassadeur « de terrain »

Thierry Vallat n’est pas un diplomate ordinaire. Avant sa nomination en Libye (septembre 2025), il a dirigé CFI (Canal France International), été consul général à Tanger et négociateur européen pour le processus de paix au Proche-Orient. Ce qui frappe durant ses huit premiers mois de mandat, c’est le nombre et la diversité de ses activités : plus de 70 activités recensées en 2026. Plus que le nombre, c’est la diversité qui impressionne. Vallat se rend à un salon sportif (4 octobre 2025), puis à l’ouverture d’une exposition artistique (9 octobre), rencontre le chef d’état-major défunt Mohammed al-Haddad (28 octobre) et visite un café à Tripoli (20 septembre 2025). Ce n’est pas de la diplomatie de salon ; c’est de la diplomatie de rue, assumée.

Autre fait marquant : il n’attend pas la remise officielle de ses lettres de créance (17 septembre 2025) pour commencer à travailler. Dès le 5 septembre 2025, trois jours seulement après son arrivée, il participe à une réunion du groupe de travail sécuritaire du processus de Berlin. Le 9 septembre, il rencontre Hanna Tetteh, Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies pour la Libye. Le 10 septembre, il échange avec l’ambassadeur de Turquie, dans un contexte franco-turc compliqué, notamment sur le dossier libyen. Vallat se présente non pas comme l’ambassadeur d’une puissance occidentale arrogante, mais comme un partenaire régional qui coordonne son action avec tous, y compris Ankara.

En visite dans des écoles partenaires du programme français, le 18 février 2026. « La France soutient activement l’excellence de son modèle éducatif à l’étranger. »

Ce rythme soutenu traduit, selon plusieurs observateurs, une prise de conscience française : les administrations précédentes ont commis des erreurs de partialité dans le dossier libyen, en soutenant des actions militaires hostiles et en contribuant à attiser les flammes d’une guerre civile, et la France en a payé le prix. Le temps ne joue pas en faveur de Paris. Les Russes renforcent leur présence à l’est (et récemment à l’ouest, selon des rapports fiables), les Turcs sont solidement implantés à Tripoli, Misrata et Zawiya, et les Italiens retrouvent leur influence via leur compagnie pétrolière nationale, Eni. Vallat tente de rattraper le retard français par une présence quotidienne et appuyée.

Êconomie : les chiffres parlent 

Les belles déclarations politiques ne valent rien sans chiffres. Et les chiffres du commerce attestent de cette remontée. Les exportations françaises vers la Libye ont augmenté de 50 % en 2025, atteignant 2,7 milliards d’euros (contre 1,9 milliard d’euros avec la Tunisie sur la même période, alors que la Tunisie a toujours été le premier partenaire commercial de la France au Maghreb).

Que vend la France à la Libye ? Pas seulement du pétrole, à travers Total Énergies, mais aussi des équipements industriels, des technologies, des services, des produits pharmaceutiques et des biens alimentaires. Au sommet libyen de l’énergie et de l’économie (janvier 2026), la délégation française était la plus nombreuse parmi 19 pays. Elle était menée par Total Énergies, qui fête ses 70 ans de présence en Libye et vient de signer un nouveau contrat de vingt-cinq ans avec la National Oil Corporation, la compagnie nationale libyenne.

Mais le pari français ne repose pas uniquement sur le pétrole. Lors du forum d’affaires de Marseille (14 avril 2026), il a été question d’infrastructures, de santé et de technologie. Le chargé d’affaires de l’ambassade libyenne à Paris, Mohamed Hamouda – un ancien activiste de la société civile dans le domaine de la gouvernance et du renforcement des capacités, ancien porte-parole du gouvernement Dbeibah, proche de l’ambassade de France et fils du regretté banquier Mahmoud Hamouda, qui entretenait des relations académiques et professionnelles étroites avec la France – a évoqué clairement un « accord d’unification des dépenses publiques », une première depuis treize ans.

Cet accord (190 milliards de dinars libyens, soit environ 25 milliards d’euros) pourrait ouvrir la voie à d’importants contrats de reconstruction. Les entreprises françaises veulent être les premières à en profiter.

Expertise France : l’autre visage de la diplomatie française

Dans l’ombre, loin des projecteurs, l’agence Expertise France travaille en Libye depuis des années. Avec un chiffre d’affaires de 29 millions d’euros en Afrique du Nord (2023), elle est le bras technique de la diplomatie française. En Libye, elle a dépensé plus de 3 millions d’euros par an depuis 2016. Ce qui surprend, ce n’est pas tant le montant que la spécialisation. Au lieu de construire des écoles ou des ponts (la mission classique de l’Agence française du développement, AFD), Expertise France se concentre sur :

 la formation du parquet général et du centre de recherche criminelle à travers 11 cycles (projet de 364 000 euros) ;
 le déminage à Misrata (432 000 euros), Benghazi (800 000 euros) et Tawergha (500 000 euros) ;
 le soutien au processus électoral (650 000 euros rien qu’en 2018) ;
 le projet « Nouvelles générations/AJYAL » pour l’autonomisation des femmes entrepreneures (150 000 euros) ;
 le projet « Investir en Libye » (février 2026) avec le ministère libyen des Finances.

Pourquoi ces dossiers ? Selon les experts, la France sait que la reconstruction de l’État libyen passe par ses institutions judiciaires et sécuritaires, pas seulement par l’aide humanitaire. Expertise France compense l’absence d’une présence militaire française massive par une présence technique et juridique, peut-être plus sûre que la voie militaro-sécuritaire empruntée jadis par la France avec des résultats en deçà des attentes – un constat partagé par une large partie de l’opinion libyenne, critique sur l’intervention militaire de la France, que ce soit en 2011 ou en 2019.

Le patrimoine en guise de joker

L’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) joue un rôle académique croissant. En novembre 2025, il a organisé à Tunis un colloque sur « Le patrimoine matériel et immatériel en Libye » réunissant 60 chercheurs, dont 34 Libyens. Ce n’était seulement un colloque universitaire : il a mis au jour des réseaux organisés de pillage des antiquités libyennes et insisté sur l’utilisation de l’intelligence artificielle pour détecter les déprédations, ainsi que les efforts couronnés de succès de la société civile pour faire sortir la ville de Ghadamès de la liste du patrimoine mondial en péril de l’UNESCO.

Déplacement à Leptis Magna avec la directrice du département des Antiquités grecques, étrusques et romaines au musée du Louvre et le directeur adjoint d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le 15 décembre 2025.

Ce colloque était le deuxième du genre. En 2018, l’IRMC en avait organisé un autre à Tunis, intitulé « la Libye aujourd’hui », puis lancé le projet « Jeune recherche en sciences humaines et sociales » (FSPI) avec le soutien financier du ministère français des Affaires étrangères. Douze bourses pour des chercheurs libyens ont été financées dans ce cadre, un MOOC en arabe (taux de réussite de 72 %), et deux accords de coopération avec l’Université de Tripoli et l’Académie libyenne des hautes études.

En décembre 2025, l’ambassadeur Vallat a annoncé les préparatifs pour célébrer les 80 ans de la mission archéologique française en Libye (1976-2026). Soutenue par le Quai d’Orsay depuis près de 50 ans, cette mission a repris ses fouilles à Apollonie (Cyrénaïque) à l’été 2024, après 12 ans d’interruption.

Pourquoi cet intérêt pour le patrimoine et les universités ? La France semble déterminée à construire une « génération influente » d’académiciens et d’étudiants libyens liés culturellement et académiquement à la France (avec des visites répétées dans les écoles qui
suivent le programme français à Tripoli et Benghazi), au moment où la Turquie (via ses universités et l’Institut Yunus Emre) et l’Italie (via la « Casa Italiana », ouverte en février 2026 à Benghazi) se livrent une concurrence acharnée de soft power.

Que dit vraiment Paris ?

En février 2026, l’ambassadeur Vallat a accordé un long entretien au site libyen Fawasel, document rare constituant la position officielle du Quai d’Orsay. Vallat a déclaré que les relations entre les deux pays étaient « très bonnes, mais qu’elles pourraient être plus fortes », reconnaissance implicite d’un ralentissement, dû soit aux complexités de la scène libyenne, soit à une prudence française pour éviter les turbulences passées. Il a insisté sur le fait que « la solution doit venir des Libyens », formule interprétée comme un rejet implicite de la tutelle onusienne mais ne disant pas si ce rejet vaut également pour l’initiative américaine menée par Moussad Boulos. Il a ensuite souligné que « le manque de confiance entre les parties est un vrai problème », allusion claire à la division entre l’est et l’ouest. Avec fermeté, il a qualifié la Russie de « peu fiable », se montrant plus diplomate avec la Turquie qu’il a décrite comme un « grand pays », et il a insisté sur le fait que « le départ des mercenaires » était une obligation, position coordonnée avec Le Caire et Abou Dhabi.

Sur le plan économique, son message aux entreprises hésitantes est clair : « Total a fêté ses 70 ans et signé un contrat de 25 ans », a-t-il dit pour rassurer. Il a conclu par un message indirect aux Français eux- mêmes : « Les Français ne connaissent pas bien la Libye et ils sont toujours très agréablement surpris quand ils la visitent », invitation voilée au tourisme et à l’investissement. Fait notable : l’entretien ne contient aucune mention des droits de l’homme ni de la démocratie comme condition préalable à la coopération. Comme si les Français reconnaissaient qu’ils traitent avec la réalité libyenne telle qu’elle est, non telle qu’ils aimeraient qu’elle soit.

Entre le marteau et l’enclume

De nombreux observateurs s’accordent sur le fait que la France n’est pas, aujourd’hui, la puissance dominante en Libye (ce rôle revient encore au trio Russie-Turquie-Égypte). Elle est un acteur régional parmi d’autres, mais elle a regagné une place à la table. Ses acquis sont clairs : nouveaux contrats pétroliers, présence diplomatique quotidienne, réseau académique en expansion et rôle dans le déminage et la justice transitionnelle.

Ses faiblesses le sont tout autant : absence d’ancrage militaire (comparé à la Turquie et à la Russie), faible influence sur la décision politique (Paris a été incapable d’imposer des élections et n’a pas réussi à réunir à Paris, en décembre 2025, Aguila Saleh, le président de la Chambre des représentants, et Mohamed Takala, le président du Haut Conseil d’État), et une réputation dégradée en raison de ses agissements passés (rôle de la France et de Nicolas Sarkozy en 2011, soutien à Haftar en 2019 puis revirement).

La vraie question n’est pas « la France est-elle revenue en Libye ? » mais « combien de temps pourra-t-elle rester sans être entraînée dans un nouveau bourbier ? » La réponse parviendra à Paris dans les mois à venir, lorsque le sort des élections libyennes et celui des forces étrangères seront scellés, que ce soit par une initiative onusienne ou par celle de l’émissaire de Donald Trump Moussa Boulos.D’ici là, l’ambassadeur Vallat continuera ses tournées entre cafés, expositions et casernes, portant avec lui un seul message : « La France est là pour rester, mais sans payer un prix excessif. »