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Sahel : ce que révèle la chronique de Georges Malbrunot

En évoquant, le 8 mai sur RTL, une possible implication de la France dans les récentes offensives menées contre les forces maliennes et leurs alliés russes, Georges Malbrunot a déclenché un tsunami. En quelques heures, le journaliste du Figaro a été accusé de relayer la propagande russe, de nourrir les discours anti-français et de légitimer les accusations des juntes sahéliennes contre Paris. Cependant, la violence des réactions ne suffit pas à occulter ni les questions, ni les faits…

Haro sur Malbrunot

Rarement une chronique radio consacrée à l’Afrique aura provoqué un tel déferlement. Le 8 mai, sur RTL, citant des sources sécuritaires, Georges Malbrunot a affirmé que des unités du renseignement militaire ukrainien, le GUR, opéraient au Mali en coordination avec les rebelles touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA) alliés au GSIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans). Le journaliste a également évoqué la présence d’anciens légionnaires ukrainiens francophones, l’existence de contacts anciens entre les rebelles touaregs et les services français ainsi qu’une convergence d’intérêts contre la présence russe au Sahel entre Paris, Kiev et les groupes armés combattant Bamako.

Les réactions furent immédiates, notamment celle du journaliste Aurélien Duchêne, qui accusa illico Malbrunot de « nourrir l’argumentaire des propagandistes russes et panafricanistes ». D’autres commentateurs évoquèrent  l’éternel argument du complotisme, une « dérive sensationnaliste » ou encore une démarche intellectuellement irresponsable dans un contexte de guerre informationnelle. D’autres se sont insurgés d’une manière encore plus singulière : qu’importe que Malbrunot ait menti ou non, la faute résidait dans la parole : « Que ce soit vrai ou faux : le coup est parti ».

Le jeu trouble des dénégations

Le journaliste de France 24 Wassim Nasr a, lui, choisi un autre registre : celui du démenti catégorique. Selon lui, il n’existerait rien : ni présence française active, ni anciens légionnaires ukrainiens engagés actuellement au Mali, ni aide ukrainienne. Mais pour se permettre de contredire aussi frontalement les révélations d’un confrère, le « spécialiste des mouvements djihadistes » ne prend même pas la peine d’invoquer ses « sources propres », formule devenue au fil des années sa signature journalistique. Il n’avance aucune preuve. Son affirmation repose sur un argument d’autorité : puisqu’en 2024, il  a lui-même parlé de l’existence d’une aide ukrainienne aux rebelles touaregs, il faudrait désormais considérer comme acquis que cette aide a disparu puisqu’il l’affirme.

De la Syrie au Sahel, le journaliste de France 24 a construit sa réputation sur ses canaux de communication privilégiés avec des cadres djihadistes ou des intermédiaires locaux. Un accès rare qui lui offre une visibilité médiatique mais qui alimente aussi des interrogations et de nombreuses critiques sur sa proximité avec certains de ces acteurs.

Paradoxalement, ses dénégations ont renforcé les convictions des soutiens de l’Alliance des États du Sahel (AES). Dans les sphères panafricanistes, les propos de Georges Malbrunot ont, eux, été perçus comme la confirmation de ce que beaucoup considéraient déjà comme une évidence : après avoir été chassé militairement du Mali, du Burkina Faso et du Niger, Emmanuel Macron chercherait à reprendre pied dans la région par des voies indirectes.  

Connecter les points

Au-delà de la polémique, ce sont surtout les signaux faibles, les ambiguïtés et certaines convergences d’intérêts qui alimentent les soupçons. Pris isolément, chacun des éléments évoqués peut sembler insuffisant mais leur accumulation finit par dessiner un tableau plus complexe que les démentis officiels.

Le premier élément concerne les relations historiques entre Paris et les mouvements touaregs. Depuis la guerre en Libye et la création en 2012 du groupe indépendantiste MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) des liens étroits et des contacts réguliers ont été établis entre lesdits groupes et la DGSE.  Ce fait a déjà été abondement documenté et plusieurs responsables touaregs l’ont eux-mêmes reconnu.

Deuxième élément : l’aide ukrainienne révélée en 2024. Après l’embuscade de Tinzawaten contre Wagner et l’armée malienne, le porte-parole du renseignement militaire ukrainien, Andriy Yusov, avait déclaré que les rebelles avaient reçu des « informations utiles ». Des sources concordantes évoquaient alors des formations aux drones et des échanges opérationnels entre Kiev et les insurgés touaregs.

Convergences Paris-Kiev

Troisième élément : les convergences de vues. Paris et Kiev, alliés dans la guerre en Ukraine, ont tous deux un intérêt à affaiblir l’influence russe en Afrique. Or, le Sahel est devenu l’un des principaux terrains d’expansion de l’Africa Corps, l’héritier du groupe Wagner. L’idée qu’Ukrainiens et Français puissent partager certains objectifs, même sans coordination officielle assumée, n’a donc rien d’absurde.

Quatrième élément : les accusations répétées concernant la circulation d’armes occidentales dans les offensives du FLA et de ses alliés. Fin avril, le Russian African Corps affirmait que des missiles Stinger américains et Mistral français avaient été utilisés contre des appareils russes au Mali. Les autorités maliennes l’ont confirmé. Dans la guerre informationnelle qui prévaut, chaque camp nourrit son récit.

Enfin, le porte-parole du FLA, Mohamed Elmaouloud Ramadane multiplie les interventions médiatiques depuis Paris. Comme Mondafrique l’a révélé : un groupe rebelle nigérien pro-Bazoum allié au FLA a même tenu une réunion extraordinaire dans la capitale française début mai. Parallèlement, la lettre Afrique Intelligence évoquait récemment des contacts informels entre la DGSE et des responsables azawadiens autour d’un scénario de « contamination » des rébellions dans la région.

S’ajoute à cela le fait que la France a déjà nié par le passé des engagements militaires finalement reconnus plus tard. Au Bénin, Paris et Cotonou ont longtemps rejeté toute présence opérationnelle française avant que plusieurs enquêtes ne révèlent l’implication de ses forces spéciales dans des missions contre les groupes djihadistes.

Reste à espérer que les sources de Georges Malbrunot se trompent. Car si ces informations venaient à être confirmées, cela signifierait, qu’après tant d’échecs, de crises et de ruptures avec une grande partie de l’Afrique francophone au cours des dix dernières années, la France n’a rien appris de ses erreurs.