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Accueil À la Une Opération de charme culturelle de la Russie au Sénégal

Opération de charme culturelle de la Russie au Sénégal

Ouverture du FESMAN, 1966.

Après le Sahel – où elle se débat, depuis le week-end, dans le bourbier malien – la Russie poursuit son offensive diplomatique en Afrique de l’Ouest. Au Sénégal, Moscou s’active surtout sur les terrains culturel et médiatique, mais aussi sur les réseaux sociaux.  

Par Mor Amar

La salle de conférence du Musée des Civilisations noires semble trop étroite pour contenir les dizaines d’invités, venus participer à la soirée culturelle organisée par RT (ex Russia Today) sous le patronage de l’ambassadeur de la Russie au Sénégal et du ministre sénégalais en charge du Tourisme, de l’Artisanat et de la Culture. Objectif : célébrer le 60e anniversaire du premier Festival mondial des arts nègres (Fesman) qui s’était tenu à Dakar du 1er au 24 avril 1966. Journalistes, influenceurs, écrivains, artistes, hommes d’affaires, diplomates, députés, directeurs généraux d’organismes publics : ils sont venus nombreux pour participer à ce cocktail très sélect.

L’ambassadeur extraordinaire de la Fédération de Russie au Sénégal, Dmitry Kourakov.

Le clou de la soirée est la projection du film soviétique« Les rythmes de l’Afrique », réalisé lors du Fesman par Leonid Makhnach et Irina Venzher. En 50 minutes, les deux réalisateurs nous font vivre 24 jours de dialogue culturel fécond, entre Africains d’une part, et entre l’Afrique et le reste du monde d’autre part. En pleine guerre froide, il était hors de question pour l’Union soviétique de manquer ce grand rendez-vous culturel, premier de cette dimension dans l’Afrique des indépendances. Bien que n’ayant pas, comme les États-Unis ou le Brésil, une grande population noire, l’URSS a marqué le festival à sa manière, à travers ses grands écrivains, ses cinéastes et ses artistes, fait remarquer le président du Conseil d’administration du Musée des Civilisations noires, Ibrahima Wone.

Présenté en grande pompe par RT au public de Dakar, le film illustre parfaitement cette présence remarquée. La voix off mentionne le « vif intérêt » du festival pour un livre présenté par la délégation soviétique, publié en 1919 à Petrograd et écrit par le spécialiste d’art russe Marcov. « Ce livre, l’une des premières études sur le sujet, témoigne de l’intérêt de longue date et du respect de notre peuple pour l’art original de l’Afrique », se réjouissait déjà la voix off du film de 1966.

Nostalgie, nostalgie…

Pour les participants à la projection, ce fut un véritable voyage dans le temps et dans l’espace, avec des images rares du Dakar de l’indépendance. Au-delà du festival, le réalisateur décrit une « ville verte et joyeuse », avec ses belles plages, ses grands arbres, ses lieux de mémoire, les belles sculptures de ses artisans…. Rien à voir avec le Dakar d’aujourd’hui où tout est béton et désordre. « Le film nous a permis de revoir la merveilleuse cité qu’était Dakar, avec ses plans d’eau, ses jardins, ses espaces de promenade, la danse dans les rues de Dakar qui étaient encore très propres. Nous avons vu un Dakar conçu pour être dans la civilisation de l’universel. On se rend compte que cette ville n’existe plus », se désole l’architecte-réalisateur Nicolas Sawalo Cissé.

À travers le film, RT a aussi voulu mettre en lumière les « liens d’amitié historiques » entre l’URSS et le continent africain. Pour l’ambassadeur Dmitry Viktorovich Kourakov, cette production témoigne non seulement des belles expressions artistiques, mais aussi des liens culturels forts qui unissent, depuis plusieurs décennies, les peuples russes et africains. La culture, dit-il, rapproche les nations, favorise la compréhension mutuelle et ouvre des voies nouvelles à la coopération.

L’ambassadeur Kourakov en est un exemple éloquent. Arrivé au Sénégal pour la première fois en 1968, deux ans après le festival, Kourakov est très vite tombé sous le charme du pays de la Teranga. Il va y revenir dans les années 2000, pour quelques années, avant d’être porté à la tête de la représentation diplomatique, poste qu’il occupe depuis maintenant six ans. « C’est donc une longue histoire d’amour avec le Sénégal. J’éprouve à la fois du plaisir et de la nostalgie en regardant ce film avec beaucoup d’émotion », s’enthousiasme le diplomate.

« La diplomatie se joue dans les cœurs et les esprits »

Dans son offensive sénégalaise, la Russie mise beaucoup sur la culture et les médias. À la suite de la projection, un important panel a débattu de l’importance de la culture dans le domaine de la diplomatie. Pour Mamadou Bal, ancien directeur général de la Radio télévision sénégalaise (RTS), la culture n’est pas un simple outil d’accompagnement de la diplomatie. C’est devenu un pilier stratégique, un levier d’influence, de dialogue et de puissance. « On dit souvent que la diplomatie se joue dans les palais. Mais en réalité, elle se joue aussi dans les esprits et dans les cœurs. Et c’est précisément là que la culture devient une arme stratégique. » Pour lui, le film, la musique ou la langue sont parfois plus influents que le discours politique le plus abouti.

La Russie semble l’avoir parfaitement compris depuis des décennies, à entendre le président du Conseil d’administration du Musée. « Comprenant parfaitement les enjeux, l’Union soviétique s’est mise au cœur du festival. Elle avait compris que le combat se poursuit sur le terrain culturel. Elle a été présente par la poésie, les émissions à la radio, le bateau Russia… », a témoigné Pr Wone. Embouchant la même trompette, le panéliste Dr Djibril Diallo a insisté sur le fait que sport et culture sont deux langages universels, deux éléments clé du soft power. « Quelle que soit votre origine ou votre situation socioéconomique, cela vous parle forcément. D’où l’importance d’accorder une grande importance à ces deux secteurs », conclut le diplomate à la retraite.

En attendant une autorisation officielle, RT continue sur les RS

En ces temps de profondes mutations géopolitiques, le modèle russe de soft power continue de faire des émules. L’attrait pour le pays de Vladimir Poutine ne cesse en effet d’augmenter un peu partout en Afrique, en particulier auprès des jeunes. Au Sénégal, cette dynamique est renforcée par une montée en puissance de la chaîne russe RT qui emploie une équipe de journalistes sénégalais chevronnés, avec l’ambition de produire des contenus de qualité valorisant le continent. Le chef du bureau, Thierno Amadou Sy ancien directeur général de l’Agence de presse sénégalaise a dévoilé les ambitions de la chaîne en marge de la projection : « Nous réalisons, en Afrique, de belles images du continent.  Nous montrons au monde que l’Afrique est un beau continent. » Pour la directrice de RT en français, il faut que les peuples se parlent, qu’ils acceptent les différences culturelles, mais aussi que chacun respecte le droit à l’autodétermination de l’autre pour bâtir un « monde sans guerre ».

Jusqu’ici, les contenus de la chaîne sont diffusés sur les réseaux sociaux, notamment sur Telegram, Tik-Tok et X. Mais une procédure de demande d’autorisation de diffusion hertzienne a été engagée et paraît en très bonne voie. Selon nos sources, le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) a déjà donné un avis conforme après instruction du dossier. Le reste de la procédure se fera avec le ministère de la Communication, qui délivre les autorisations. Aux dernières nouvelles, ladite autorisation était toujours attendue pour permettre à la chaîne d’émettre à la télévision.

Le Sénégal terrain neutre dans la guerre des puissances 

Dans le même sillage, la Russie peut également compter sur les anciens diplômés de l’université Patrice Lumumba, bien représentés à la cérémonie de projection. Ngor Sarr est le président de leur amicale qui compte plus de 1000 membres. Il est revenu sur l’importance des échanges intellectuels pour rapprocher les peuples. « Pour connaître l’autre, dit-il, citant Léopold Sédar Senghor, il faut envoyer ses enfants y étudier. Aujourd’hui, nous sommes heureux que RT soit là. On prépare d’ailleurs le deuxième forum des anciens pour apporter notre expertise. »  

Politiquement, la Russie a toujours entretenu de bons rapports avec le Sénégal. Malgré sa proximité avec l’occident, le pays a toujours prôné le non alignement sur la scène internationale. En atteste son vote du 22 mars 2022, à l’assemblée générale de l’ONU, sur l’invasion russe de l’Ukraine. Le Sénégal s’était alors abstenu de prendre position et il avait joué un rôle important dans les médiations entre les protagonistes. L’arrivée au pouvoir, depuis lors, d’un régime souverainiste offre des opportunités encore plus larges à Moscou, qui ne cesse de multiplier les initiatives pour accroître son influence à Dakar. 

Venu présider la cérémonie de présentation du film soviétique, le ministre sénégalais de la Culture a magnifié l’initiative, en insistant sur la nécessité d’un dialogue entre les cultures. « Mieux les peuples se connaîtront, moins ils se sentiront étrangers les uns des autres et plus la solidarité et l’humanisme pourront se développer », a prêché le ministre Amadou Ba.