Par une ironie amère de la géographie et de l’histoire, le Mali ne brûle plus seulement de ses fièvres sécuritaires ; il se consume désormais au tarif du brut. Alors que la guerre entre l’Iran et les États-Unis et Israël fait trembler le détroit d’Ormuz, c’est à Bamako, Gao et Tombouctou que l’onde de choc finit sa course, transformant chaque litre de gasoil en un luxe de nantis et chaque trajet en un acte de bravoure économique. Enquête sur une structure de prix devenue le linceul du pouvoir d’achat malien.
Par Adama Dramé
L’épopée invisible du convoi de fer
Le silence de la nuit sahélienne est désormais troublé par un vacarme métallique qui ne doit rien au hasard. Sur les routes poussiéreuses et incertaines qui relient les côtes atlantiques aux sables du Mali, ce ne sont plus de simples camions qui circulent, mais des convois de survie. Sous le ciel lourd de ce mois d’avril 2026, l’économie nationale ne se joue plus dans les bureaux feutrés des banques, mais dans le courage des chauffeurs escortés par le fracas des blindés.
Tout commence sur les marchés mondiaux, là où le baril de Brent, dopé par un Moyen-Orient en flammes, frôle les 90 dollars. Ce pétrole, raffiné à Abidjan ou Dakar, voit son coût de gros osciller entre 460 et 515 francs CFA (0,7 et 0,8 euros). Un prix presque dérisoire si on l’isole, mais qui n’est que le prologue d’une tragédie logistique. Pour le Mali, pays enclavé, l’or noir n’est rien sans la route. Et la route, aujourd’hui, a le prix du sang.
Depuis le samedi 28 mars 2026, au Mali, les prix des carburants ont augmenté, de 13 % pour le supercarburant et de 29 % pour le gasoil. Cette réévaluation survient dans un contexte de pénurie persistante malgré une légère amélioration de l’approvisionnement.
Le supercarburant est désormais vendu au Mali à 875 francs CFA/litre, contre 775 francs CFA/litre début 2026, soit une augmentation de 100 francs CFA (0,15 euros). Le gasoil est passé à 940 FCFA/litre, contre 725 FCFA/litre, ce qui représente une hausse de 215 FCFA (0,33 euros). Le fuel-oil 180 est fixé à 675 FCFA/litre, tandis que le prix du pétrole lampant et du Jet A1 demeure libre. Le prix du gaz butane a également été réajusté, avec la bouteille de 2,75 kg à 3 245 FCFA et celle de 6 kg à 7 075 FCFA, basée sur un prix non subventionné de 1 179 FCFA/kg.
Le pacte rompu de la paix sociale
Pendant des mois, un pacte tacite liait l’État aux opérateurs pétroliers. Pour préserver une paix sociale fragile, on maintenait l’essence à 775 FCFA (1,18 euro). Mais la réalité du terrain est cruelle : pour franchir les zones d’insécurité, chaque citerne doit s’offrir le luxe vital d’une protection militaire. Jusque-là, les opérateurs versaient 600 000 FCFA (914 euros) par convoi. Puis, l’étau s’est resserré : le gouvernement a porté cette redevance d’escorte à 800 000 FCFA (1219 euros).
Pour les importateurs, le point de rupture a été atteint. On ne peut plus exiger le sacrifice du profit quand les coûts d’approche deviennent une hémorragie. Dans une manœuvre d’une froideur stratégique, l’État a lâché les amarres le 28 mars 2026, laissant les prix s’envoler pour éviter la paralysie totale du pays.
Il faut noter que les prix à la pompe fixés par l’Office national des produits pétroliers (ONAP) sont appliqués seulement à Bamako. Dans le Centre et le Nord du pays, ils varient de 1250 à 2500 FCFA/litre (1,91 à 3,81 euros).
L’équation brutale : le gasoil en otage
Le drame se cristallise sur le gasoil. Par une ironie comptable, ce produit – indispensable aux camions et aux usines – est devenu l’otage d’une équation budgétaire. Affiché au tarif exorbitant de 940 FCFA (1,43 euro), il sert de poumon financier : c’est sur le dos de ceux qui font bouger le pays que l’on vient combler les pertes.
| Ville / Centre | Prix de Gros (Est. HT) | Prix à la Pompe (TTC) | Écart (Fiscalité & Logistique) |
| Niamey (Niger) | 499 FCFA | 540 FCFA | 41 FCFA |
| Bamako (Mali) | 480 FCFA | 875 FCFA | 395 FCFA |
À Niamey, grâce à la raffinerie nationale de la SORAZ, le citoyen achète le produit « pur ». À Bamako, il achète le produit, la route, la guerre et le budget de l’État.
L’onde de choc : La faim au bout du trajet
La flambée à la pompe n’est pas qu’une courbe statistique ; c’est un séisme qui s’invite dans l’assiette. Le kilo de viande, jadis pilier de la table, s’envole à 4 000 FCFA/kg (6 euros). La mobilité, elle aussi, devient un privilège. Relier Bamako à Gao coûte désormais 45 000 FCFA (68,6 euros), transformant le pays en un archipel de villes isolées par la cherté.
Le prix n’est pas fixé au hasard ; il suit une « Structure de Prix » administrée par l’ONAP, comme suit : prix final = prix CAF + frais de route + Fiscalité (TIPP/Douanes) + marges
Mais derrière les sigles techniques comme la TIPP (Taxe Intérieure sur les Produits Pétroliers), se cache la réalité d’un État aux abois qui doit choisir entre subventionner l’énergie ou financer sa propre survie.
Une nation en sursis
Alors que les stocks mondiaux de distillats s’amenuisent et que les autorités de transition ajustent leurs budgets avec une rigueur de fer, le consommateur malien regarde l’aiguille de son réservoir avec angoisse. Au Mali, le carburant n’est plus un fluide moteur ; c’est le miroir d’une souveraineté qui se paie au prix fort, litre après litre, dans la poussière d’un Sahel qui n’en finit plus d’attendre l’accalmie.
Encadré : les taxes sur le carburant perçues au Mali
Le Mali applique une fiscalité spécifique pour équilibrer le budget de l’État tout en essayant de protéger le pouvoir d’achat. Les principales taxes sont :
- La TIPP (Taxe Intérieure sur les Produits Pétroliers) : C’est la taxe principale. Elle est dite « flottante » car l’État peut la réduire pour absorber une hausse trop brutale des cours mondiaux.
- La Valeur en Douane : Droits de douane appliqués à l’entrée sur le territoire.
- La Redevance d’Usage Routier (RUR) : Destinée à l’entretien des routes.
- La Taxe de péréquation : Pour uniformiser le prix du carburant sur l’ensemble du territoire malien, peu importe la distance par rapport à la frontière.






























