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Pétrole libyen : de la prédation à la paix armée

Site pétrolier de Ghadames.

À en croire les fuites d’un rapport onusien accusant la société Arkenu d’avoir détourné plus de 3 milliards de dollars, dans un contexte où les revenus de la contrebande de carburant sont estimés à 7 milliards de dollars par an, la Libye des deux gouvernements s’enfonce dans une « paix armée » destructrice qui nourrit seulement la rivalité des élites.

Par la rédaction de Mondafrique

En l’espace de quelques semaines, la Libye a offert le spectacle de ses contradictions les plus crues. D’un côté, des découvertes «massives» de gaz, estimées à un billion de pieds cubes, une flambée des prix du brut frôlant les 90 dollars le baril et la promesse officielle d’atteindre une production de deux millions de barils par jour d’ici 2030. De l’autre, des indiscrétions sur un rapport d’experts onusien accréditant le détournement d’au moins 3 milliards de dollars de recettes pétrolières vers des comptes à l’étranger, via la société privée Arkenu, et une contrebande de carburant évaluée à 6 à 7 milliards de dollars par an.

Comment un pays aussi riche peut-il voir sa population manifester contre la vie chère et l’effondrement de la monnaie, tandis que deux gouvernements rivaux se disputent le pouvoir et l’argent ?

Double autorité et budget fantôme

Le secteur pétrolier, qui fournit 95 à 98 % des recettes de l’État, traverse une crise structurelle sans précédent. Selon les données de la National Oil Corporation (NOC), la production a atteint 42,7 millions de barils en janvier 2026, soit une moyenne quotidienne de 1,377 million de barils. Mais ce chiffre masque une réalité bien plus complexe liée à la double autorité gérant le pays : le gouvernement « d’unité nationale » d’Abdel Hamid Dbeibah à Tripoli (Ouest) et celui d’Oussama Hammad, nommé par le Parlement et soutenu par le maréchal Khalifa Haftar (Est).

Cette division a empêché l’adoption d’un budget de fonctionnement et de développement pour la NOC en 2025, les crédits disponibles n’ayant atteint que 25 % des besoins totaux de l’institution. Face à cette situation, le président de la NOC, Massoud Souleymane, a dû appeler à des mesures d’austérité, faisant craindre un impact sur les pièces de rechange et les produits chimiques essentiels à la qualité et au volume de la production. L’ancien ministre du Pétrole Mohamed Aoun, met en garde : « Prolonger l’austérité pourrait faire chuter la production, non l’augmenter. »

Le président de la NOC, Massoud Souleymane.

Des chiffres accablants 

Les données de la Banque centrale libyenne donnent le vertige : les recettes pétrolières de 2024 ont atteint environ 136 milliards de dinars, mais la seule masse salariale a englouti plus de 73 milliards de dinars (au taux de change officiel de 6,32 dinars pour un dollar et au taux parallèle dépassant les 10 dinars). Plus inquiétant encore, l’expert pétrolier Najib Al-Athram révèle que le gouvernement Dbeibah a dépensé plus de 50 milliards de dinars en budget exceptionnel ces dernières années pour augmenter la production « sans effets vastes ou tangibles». Par ailleurs, la Cour des comptes signale des dettes de certaines sociétés affiliées à la NOC dépassant par endroits les deux milliards de dinars.

Alors que le prix du baril, proche de 90 dollars, pourrait dépasser 150 dollars en cas d’escalade du conflit mondial, l’économiste Mohamed Al-Safi estime la hausse potentielle des recettes à environ 8 milliards de dollars par an. Mais il prévient : « Les gouvernements continuent de dépenser sans contrôle et de s’endetter, alourdissant la dette publique dont le citoyen paiera la facture. »

Une société privée liée aux Haftar au cœur du scandale 

Arkenu, vidéo promotionnelle, capture d’écran.

Au cœur du scandale qui a secoué la scène libyenne en mars et avril 2026 se trouve la société privée Arkenu, créée en 2023. Selon un rapport des experts du Conseil de sécurité révélé tout récemment, cette société – qui serait sous le contrôle indirect de Saddam Haftar, fils du maréchal, via des intermédiaires (Ahmad Lachibi et Rafat Al-Abbar) – aurait transféré au moins 3 milliards de dollars de recettes pétrolières vers des comptes bancaires hors de Libye entre janvier 2024 et novembre 2025.

Comment une entreprise privée a-t-elle pu pénétrer un secteur légalement réservé à l’État ? Les experts de l’ONU estiment que l’explication réside dans un arrangement mutuellement bénéfique scellé par Ibrahim Dbeibah (proche du chef du gouvernement) et Saddam Haftar lors de la création de la société, avec l’idée de développer plus tard un modèle similaire pour l’autre camp – sous le nom d’Arkenu 2.0 ou de Jalianah – qui a finalement échoué.

Présentée officiellement comme un investissement d’un milliard de dollars dans les champs d’Asarir et de Mesla pour augmenter la production, Arkenu devait recevoir 40 % de la hausse de la production. Mais en décembre 2024, une modification majeure du contrat lui a accordé 40 % de la production totale (et non seulement de la différence), sans obligations supplémentaires claires. Arkenu a ainsi exporté pas moins de 42,1 millions de barils entre janvier 2024 et décembre 2025, dépassant les limites contractuelles initiales, tandis que la production promise n’augmentait pas, voire reculait par endroits.

« Gouvernance de l’ombre » au sein de la nationale du pétrole

Le rapport onusien évoque par ailleurs la formation d’une « gouvernance de l’ombre » au sein même de la NOC, qui a permis de faire passer ces arrangements et affaibli les contrôles internes. Il cite nommément Rafat Al-Abbar, ex secrétaire adjoint au Pétrole, comme l’un des acteurs ayant joué un rôle central dans l’imposition de la relation contractuelle entre la NOC et Arkenu, en contradiction avec la loi libyenne. L’expert pétrolier Abdeljalil Maayouf souligne que le problème n’est pas la présence d’une société privée, mais les conditions de son entrée : « Le résultat d’un accord entre les autorités de l’Est et de l’Ouest, pas d’un processus juridique et institutionnel normal. »

Rafat Al-Abbar

Le 25 mars 2026, dans un rapport sur le prix de la contrebande, Crisis Group a affirmé que la contrebande de carburant en Libye rapportait entre 6 et 7 milliards de dollars par an (le procureur général Sedig Essour proposant une estimation plus prudente de 1,5 milliard). Crisis Group explique que cet argent « sert à financer les administrations, payer les salaires, acheter des allégeances et renforcer l’influence des élites à l’Est comme à l’Ouest ». L’organisation ajoute que cette manne « contribue à maintenir temporairement la paix entre les élites rivales mais vide les caisses de l’État», les dirigeants libyens « fermant les yeux, et parfois encourageant, ces stratagèmes illicites ».https://www.crisisgroup.org/cmt/middle-east-north-africa/libya/weighing-cost-libyas-smuggling-racket

Manifestations populaires et menace d’effondrement

Le 1er mars 2026, des manifestations massives ont éclaté à Tripoli et dans l’ouest du pays contre la vie chère, l’effondrement sans précédent de la monnaie face au dollar et la dégradation des services. Des groupes armés ont réprimé les manifestants et arrêté trois d’entre eux à Zaouïa. En représailles, des militants ont menacé de fermer la raffinerie de Zaouïa (d’une capacité de 120 000 barils/jour, reliée au champ d’El Sharara qui produit entre 300 000 et 320 000 barils/jour), le complexe de Mellitah et la route côtière, et même de couper les gazoducs vers l’Italie.  Le 18 mars, un incendie s’est déclaré au champ d’El Sharara à la suite d’une fuite sur une vanne, forçant un arrêt progressif de la production.

Au milieu de ces crises, la NOC a annoncé, le 8 avril 2026, trois nouvelles découvertes : dans le bassin de Ghadamès (13 millions de pieds cubes de gaz et 327 barils de condensats par jour avec Sonatrach), en offshore (débit de 24 millions de pieds cubes de gaz par jour avec ENI), et dans le bassin de Murzouq (763 barils de pétrole par jour avec Repsol). Le président de la NOC, Massoud Souleymane, y voit la preuve du potentiel du secteur. Mais l’expert Issa Rachouane pose la question qui fâche : « Qu’en est-il de la gouvernance ? Chaque grande découverte en Libye soulève immédiatement des questions bien plus graves que la géologie. »

Pressions américaines pour un budget unifié

Le 3 avril, le conseiller américain pour les affaires africaines Massad Boulès a insisté sur l’urgence d’un budget unifié pour 2026. Face au tollé provoqué par le rapport onusien, Abdel Hamid Dbeibah a ordonné la résiliation du contrat de développement avec Arkenu. Mais les analystes voient dans cette décision une simple manoeuvre. Jalal Harchaoui, chercheur au Royal United Services Institute, estime que « la haute direction de la NOC ne semble pas en position d’hostilité avec l’entreprise, mais plutôt de soutien », et que le contrôle de la famille Haftar sur l’Est rend toute vérification sur le terrain « presque impossible ».

Le 8 avril, le bloc de « l’Entente nationale » (61 membres sur 140 au Haut Conseil d’État) a réclamé une enquête internationale, la publication du rapport final des experts de l’ONU et l’activation des mécanismes de recouvrement des avoirs détournés. La Libye est tombée à la 177e place sur 182 au classement 2025 de l’indice de perception de la corruption (contre 173e en 2024).

Le politologue libyen Achraf Al-Sheh résume : « Le pétrole en Libye n’est plus une simple ressource économique ; il est devenu un outil direct de gestion du conflit, d’achat de la quiétude et de financement des allégeances. » Quant au chercheur Jalal Harchaoui, il met en garde en ces termes: « La chute du nom “Arkenu” ne signifie pas nécessairement la fin du modèle, mais pourrait ouvrir la voie à une version plus difficile à détecter et moins exposée. »

Ainsi, alors que les responsables libyens affichent leur ambition de deux millions de barils par jour et annoncent des découvertes prometteuses, la question la plus urgente reste celle posée par l’ancien président du Conseil libyen de développement économique, Fodil Al- Amine : « S’il n’y a pas un État unique, un budget clair et un mécanisme transparent pour allouer les recettes et l’investissement, la découverte pourrait passer d’une opportunité nationale à un nouveau carburant pour la lutte d’influence et la course à la rente. »