Libye (2/4), contourner, éroder et transformer le poids des milices

Le deuxième papier de notre série sur la  Libye revient sur la sortie de crise de cette interminable transition qui ne peut se faire en ignorant le poids des milices. Il s’agirait plutôt de contenir leur légitimité et de la ramener à sa réalité de réseau. L’auteur de ces textes est Ali Bensaad, Professeur des Universités, Institut Français de Géopolitique de Paris, Université Paris8 Vincennes-Saint Denis.

LE POIDS DES MILICES DANS LA TRANSITION LIBYENNE

Le rapport de forces milicien n’en est pas encore pour autant figé entre les quatre milices victorieuses. Une fracture, non encore active, se dessine d’ores et déjà entre les deux milices qui ont bénéficié le plus des largesses de Serradj, Rada’e de Kara et les révolutionnaires de Tripoli d’une part et de l’autre Ennaouassi et la milice de Ghenioua El Kikli. Les quatre puisent directement dans les ressources de l’Etat pour se servir et pour élargir leur influence. Haitem Ettajouri a ainsi pris en charge en Europe ses blessés pour 2 millions d’euro et offert le pèlerinage aux parents des victimes en se servant directement dans le budget et les quotas réservés à cet effet par les ministères concernés. Cette distribution de générosités puisées dans les structures étatiques est indicatrice de la capillarité entre milices et Etat et de son infiltration par celles-ci, présageant ainsi d’une possible évolution mafieuse. Mais dans un double mouvement, elles cherchent également à se doter d’une interface politique, indiquant la probabilité de leur intention de jouer un rôle politique autrement que par l’usage direct des armes. Ghenioua El Kikli a ainsi une sorte de porte- parole et des représentants civils, non issus de sa milice, parmi lesquels son beau-frère. La milice Ennaouassi multiplie les affichages publics avec des personnalités de l’AFN (Alliance des Forces Nationales) qui se font le relai de ses intentions[1]. C’est Haithem Tajouri qui, fort de son capital de prisonniers dignitaires de l’ancien régime ravis à Belhadj, tente de jouer sur les rapports de force politiques en les liant au devenir de ses prisonniers et se fait ainsi utile à Serradj et à lui-même. Depuis le Ramadan de l’année dernière où il a multiplié les réceptions des dignitaires de la tribu des Megherha, il est engagé dans un long processus de négociation avec cette tribu pour obtenir, si ce n’est son ralliement, au moins sa neutralité vis-à-vis de Serradj. Il s’agit de la tribu dont est issu Senouci le puissant patron des services de Kadhafi, tribu importante par sa démographie et surtout par l’extension de son terroir au Fezzan notamment sur les routes de transit entre Sahel et rivages méditerranéens. La complexité tient à ce qu’elle est également la tribu dont est issu Benaï, le plus important relai militaire de Haftar au Sud, les deux, Senouci et Benaï, sont même issus de la même fraction, les Brakis. Un basculement de ceux-ci bouleverserait le rapport de force au Sud et plus globalement entre Haftar et Serradj et permettrait à Haitem d’accéder ainsi à un rôle politique et à une position dans l’Etat déterminants. Cela interroge sur la position de Serradj vis-à-vis des milices. En est-il otage ? S’il fallait répondre oui, il ne le serait pas plus, voire il le serait moins que son rival de l’Est, Haftar. On peut en faire la mesure comparative par le poids de chacune des milices Madkhali, dans chacun des deux camps. La milice Rada’e de Kara qui est la milice Madkhali à Tripoli, connait une grande ascension. Efficace et intransigeante contre le crime et l’insécurité, elle a gagné de l’estime chez les Tripolitains, sur laquelle elle capitalise pour s’imposer sur le terrain de la moralisation de la vie publique et des mœurs et investir le champ religieux. Celui-ci reste toujours très diversifié à Tripoli. Les Madakhila à l’Est ont au contraire obtenu de Khalifa Haftar, contre leur engagement, un monopole formel sur les mosquées qui explique que ces dernières soient devenues à Benghazi la cible des attentats des islamistes radicaux. La milice Madkhali El Tawhid est une pièce maitresse du dispositif militaire de Haftar. Auto-dissoute formellement pour conforter l’image d’ «Armée Nationale », elle a en fait essaimé dans toutes les unités tout en conservant sa structure et a surtout étendu son influence jusqu’à la hiérarchie de la dite armée. La saisie en janvier 2017 d’une cargaison d’ouvrages venus de l’Egypte alliée et contenant notamment des ouvrages du Nobel égyptien Naguib Mahfouz, au motif d’une « invasion culturelle » « contraire aux valeurs islamiques » puis en février 2017 l’interdiction faite aux femmes de voyager seules et de leur imposer un tuteur homme, ont révélé l’influence acquise par cette milice.

L’ordre contre des prébendes

L’état de « transition permanente » a également permis aux milices à la fois de s’enraciner et de connaitre pour une part une évolution criminelle qui les détache graduellement de leur identité originelle quand celle-ci avait pu être politique ou idéologique. Elles imposent ainsi un contrôle autoritaire de leur territoire pour en faire une base de négociation de positions de pouvoir et pour y puiser directement des ressources. Mais elles construisent également, dans leur intérêt, des réseaux de clientèle qui facilitent l’accès aux ressources e leur assurent des appuis et des relais, en contrepartie du maintien d’une forme d’ordre et de sécurité voire de services et de redistribution de prébendes. Des milices négocient ainsi des postes de travail et des services pour les territoires qu’ils « protègent » en usant de leur force auprès du gouvernement. Même si c’est sur le mode mafieux, elles se construisent une légitimité dans un contexte où la difficile émergence d’une autorité centrale laisse la primauté aux légitimités locales. Elles participent ainsi de ce localisme surtout dans les petites localités mais aussi dans les grandes villes. Si les milices de Misrata ont dû quitter la capitale en novembre 2013 alors que leur force et leur degré d’organisation étaient supérieurs à celui des autres milices, ce n’est pas par la force militaire mais sous la pression de manifestations pacifiques des populations locales où elles n’avaient pas d’ancrage[2].

Contourner et éroder les milices

Toutes les milices sont aujourd’hui tripolitaines et même enracinées dans des quartiers spécifiques, en rapport souvent avec leur chef, y compris quand elles rayonnent en dehors. Pour Kara de Rada’e, c’est Souk El Joumoua, pour Ghenioua El Kikli c’est Bou Slim et pour Haitem Tajouri des Révolutionnaires de Tripoli, c’est Tajoura. A Tajoura même, c’est un assemblage de 5 milices, chacune contrôlant une partie du quartier. Il y’a donc un enracinement local, de solides clientèles, des réseaux de relais et une légitimité locale aussi pervertie soit-elle. Si les milices sont également un produit pervers de cette transition prolongée, une sortie de transition ne peut les ignorer et il serait illusoire de vouloir les effacer. Il s’agirait plutôt de contenir cette légitimité et de la réduire à sa réalité de réseau en la contournant, en l’érodant et en la transformant.

La nomination à la tête de la région militaire de l’Ouest (De Tripoli jusqu’aux frontières tunisiennes) et celle du Centre (De Tripoli à Adjedabia), de deux chefs, à la fois militaires de carrière et appartenant aux deux puissantes villes militaires (Zintan et Misrata), qui ont été tous deux partisans de la réconciliation notamment entre les deux villes[3] et leur apparente maîtrise du terrain[4], pourrait, sans affronter les milices, initier un processus de réinstitutionnalisation militaire qui encerclerait celles-ci de fait. Le « recyclage » de beaucoup d’entre-elles, notamment les milices de base qui alimentent les grandes formations miliciennes, est possible. Déjà on en voit qui se reconvertissent dans le marché juteux de la sécurité et de la protection qui aura de beaux jours devant lui surtout en cas de stabilisation politique comme ça l’est d’ailleurs un peu partout dans le monde y compris dans les pays stables d’occident. Ce processus s’était d’ailleurs engagé spontanément au lendemain de l’insurrection, même à échelle réduite, mais c’est les acteurs politiques qui, devant l’aiguisement des luttes de pouvoir, en leur faisant appel, ont renflouées les milices.

L’ONU, une figure morale

Enfin l’expérience en Libye a montré que chaque fois que la communauté internationale adoptait des positions fermes accompagnées de mesure, elle faisait reculer politiques et seigneurs de guerre belliqueux. S’il y’a chez les Libyens, quasi-unanimement, une phobie de l’intervention étrangère, les institutions internationales, particulièrement l’ONU, gardent une crédibilité, probablement parce que manque un recours national. L’ONU reste une figure morale y compris pour les acteurs qui peuvent critiquer à un moment donné une décision qui ne leur est pas favorable. C’est un grand atout entre les mains de Gassan Sallamé. Sa convergence avec la vision d’Emmanuel Macron en est un autre. Mais celle-ci est à double tranchant. La France, depuis l’arrivée de Le Drian aux Affaires étrangères, en plus de son conflit ouvert avec l’Italie où tous les coups sont permis, est perçue de plus en plus comme s’alignant sur le terrain sur Haftar tout en étant insérée par sa politique étrangère dans le réseau de pays soutiens de Haftar (Arabie saoudite, Emirats et Egypte). Le glissement de la lutte sourde entre la France et l’Italie vers le Sud ne peut que réveiller les vieilles craintes algériennes suscitées par un vieux rêve colonial français qui, au bout d’un siècle d’entêtement, a réussi à réunir Sahara algérien et libyen sous sa domination. Une indentification de Gassan Sallamé à la France nuirait à sa crédibilité.

[1] Alors que cette milice s’affiche comme salafiste et que l’AFN est identifiée comme « libérale ».

[2] Revenues à Tripoli en 2014 lors de la campagne militaire « Fajr », les milices de Misrata ont gardé une présence discrète à Tripoli : Une partie de la milice Halbous (la briagde301) est en dehors de la ville à sa limite Sud-Ouest, face aux Ouerchefanah qui constituaient une menace sur Tripoli, une partie de la milice Mahdjoub, est fondu dans le corps de protection des ministères.

[3] Le Zintani Djouili, gouverneur de la région Ouest a été ministre de la défense du premier gouvernement nommé par le CNT (Conseil National de Transition) et le Misrati Haddad avant de participer à la direction du corps militaire chargé de la libération de Syrte, a été le chef de la puissante milice El Halbous dont il a démissionné pour protester contre l’opération Fajr. Les deux

[4] L’opération pour la libération de Syrte a été menée avec un grand professionnalisme l’élimination rapide de la milice Ouerchefenah par Djouili et sa prise en charge de la frontière tunisienne quoiqu’accompagnée d’exactions à l’égard des amazighs et non dénuée de calculs de prédation sur les ressources transfrontalières

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