Libye (1/4), un pouvoir sous l’hypothèque des milices

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Ali Bensaad, Professeur des Universités (Institut Français de Géopolitique de Paris, Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis),  analyse pour Mondafrique comment les groupes armés ont pu s’enraciner dans le paysage politique libyen, en se situant dans un rapport d’interdépendance avec les acteurs politiques locaux et les puissances étrangères.

Voici le premier volet de notre série sur la Libye, alors que les élections prévues par les accords de Paris, qui avaient été conclus sous l’égide d’Emmanuel Macron, n’ont pas pu se tenir comme prévu au mois de décembre 2018.

L’actuel Premier ministre, Fayez el-Serradj, reste, comme tous ceux qui l’ont précédé d’ailleurs, sous l’hypothèque des milices. Mais il a réussi à transformer en sa faveur le rapport de force milicien dans la capitale en expulsant les milices islamistes radicales qui le contestaient. Bien sûr cela le rend probablement plus dépendant des milices acquises à sa cause. Mais il serait plus juste de parler d’interdépendance. Les milices n’ont pas de puissance par elles-mêmes, elles prospèrent et déclinent en fonction du contexte politique et de l’appui des acteurs politiques locaux et puissances étrangères, notamment régionales, qui les mobilisent et les instrumentalisent. Elles ne font pas l’agenda politique, elles contribuent à le réaliser.

Les mutations du paysage sécuritaire de la capitale ont ainsi vu des milices balayées quand elles se mettaient au travers d’un processus politique et d’autres se renforcer quand elles l’épousaient. Aucune milice, quelle que soit son importance, n’a de poids par elle-même, mais pèse seulement au travers d’un système d’alliance.

Et s’il y’a bien eu un processus de concentration des milices qui a abouti à quatre formations miliciennes qui dominent la scène sécuritaire de la capitale, chacune des grandes formations miliciennes qui ont dominé ou dominent actuellement Tripoli, est elle-même un conglomérat de petites milices qui n’ont pas forcément la même sensibilité. Sentir l’odeur de l’herbe à un carrefour tenu par des miliciens affiliés à une formation milicienne islamiste ou en rencontrer qui sont ivres, n’est pas exceptionnel.

Des recompositions permanentes

Une des deux plus importantes milices, celle de Kara, « El Radae » est en fait constituée d’au moins 23 milices identifiables qui ne partagent pas toutes l’orientation salafiste madkhaliste de Kara. L’autre milice importante, les révolutionnaires de Tripoli a toujours une direction bicéphale (Haitem Etajouri et Hachem Bichri). Toutes les recompositions d’alliances restent ainsi possibles et les milices restent très perméables aux contextes et pressions politiques.

Les milices qui s’opposaient aux négociations de Skhirat, une partie essentielle des islamistes, une fois l’accord conclu, ont été contraintes, sous sa dynamique, a en prendre acte et surtout à accepter l’entrée de Serradj et conclure un « pacte de non- agression » avec les milices le soutenant. La mise en demeure de l’ONU et les sanctions de l’UE contre les présidents des deux parlements[1] qui s’étaient rencontrés à Tunis pour dénoncer cet accord, avaient tonné comme un coup de semonce et semé la panique au sein des milices. La majorité des chefs des milices de base s’était sentie menacée et a fait pression sur ses chefs pour souscrire une sorte de charte d’honneur garantissant un pacte de non-agression entre milices. C’est ce qui a permis à Serradj de rentrer en toute sécurité à Tripoli alors que les milices qui lui étaient hostiles semblaient les plus fortes. Cela montre que les pressions et poursuites judiciaires internationales peuvent affaiblir les seigneurs de guerre rétifs et pousser leurs relais à s’en éloigner.

Bien que les milices islamistes radicales disposaient d’une occupation de terrain et d’un rapport de force militaire initialement plus favorables, et même si elles ont pu mettre en difficulté les milices soutenant Serradj en fin 2016, elles ont fini par être balayées et disparaitre complètement de Tripoli. L’effacement progressif du gouvernement Ghweil et l’épuisement de ses ressources mais surtout la baisse des tensions et interventions extérieures grâce à l’intensification des concertations internationales et régionales et les difficultés et le repli sur la scène internationale du Qatar dont les liens sont avérés avec ces milices depuis 2011, ont affaibli progressivement ces dernières. Le coup de grâce leur a été donné avec une facilité déconcertante au milieu de l’année 2017. La plupart de ces chefs qui tenaient le verrou sécuritaire de la ville sont aujourd’hui réfugiés en Turquie. Le déplacement de ressources a également favorisé des retournements d’alliance qui ont facilité la défaite de ces milices comme le passage de la milice de Bougra du côté des milices soutenant Serradj. C’est elle qui, estimant n’avoir pas eu le juste butin dans la nouvelle alliance victorieuse, va attaquer, vainement, l’aéroport en janvier 2018. C’est le jeu d’alliance qui fait les rapports de force miliciens, aucune milice ne dispose aujourd’hui à Tripoli de suffisamment de force pour avoir une stratégie indépendante.

Abdelkrim Belhadj aux oubliettes

L’effondrement totale et sans résistance du groupe de Abdelkrim Belhadj, le GCIL (Groupe Combattants Islamiques de Libye), dont le poids sécuritaire a longtemps été dominant dans la capitale, même face aux puissants Misratis, alors que sa force propre est très faible, illustre comment ce sont les positions institutionnelles arrachées dans la transition et le jeu d’alliances qui façonnent la puissance milicienne. Ce groupuscule qui n’était même pas audible dans les milieux islamistes radicaux depuis son ralliement à Kadhafi au début 2000 et qui a encore moins réussi à avoir un ancrage social, y compris après la révolution, avait réussi pourtant à s’emparer des principaux appareils sécuritaires. Belhadj est devenu gouverneur militaire de Tripoli, Khaled Cherif vice-ministre de la défense et surtout dirigeant de la « garde nationale » qui quadrillait tout le centre de Tripoli alors que Abdelwahab Gaïd contrôlait au Sud un corps de « Grades Frontières ». C’est à partir de ces positions et soutenus par le Qatar et la Turquie, qu’ils ont réussi à tisser un système d’alliance avec des milices et à les clientéliser.

Face aux urnes pourtant, aucun du groupe ne réussit à se faire élire et Belhadj a été battu de façon humiliante en ne récoltant que quelques dizaines de voix dans l’Est de la capitale supposé être son fief. Abdelwahab Gaïd, l’exception, s’est fait élire dans le fief de sa tribu au Fezzan où le critère tribal a été partout déterminant. Le groupe a certes soutenu la réconciliation, mais la sienne, celle du statu quo d’une transition figée en sa faveur pour sécuriser les prédations permises par la guerre. Ce groupuscule réduit qui n’a pas su se reproduire et dont la combativité s’est émoussée dans l’accumulation de fortunes, n’a même pas su exfiltrer et garder son précieux trésor de guerre, les trente personnalités de l’ancien régime qu’il détenait (parmi lesquelles l’ex premier ministre et le responsable des services, Senouci). Faible et sans forces propres, ce groupuscule a tenu d’une main de fer Tripoli et mystifié chancelleries et acteurs politiques locaux qu’il a terrorisés grâce à la perpétuation de structures sécuritaires transitoires qu’il s’est accaparées et transformées en réseau d’influence

[1] le CNG élu en 2012 et basé à Tripoli et la chambre du parlement élue en 2014 et basée à Tobrouk

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