“Mehdi Jomaa n’est pas un ange” (Ghannouchi, mouvement Ennahdha)

Dans un entretien sans concession avec Slim Bagga, patron du journal « l’Audace » qui fut sous Ben Ali le principal journal de la résistance à la dictature, Rachid Ghannouchi, le chef du mouvement islamiste Ennhadha, apparait serein sur l’avenir de la Tunisie. Le leader des Frères Musulmans tunisien, soucieux comme toujours de se présenter comme respectueux de la démocratie, s’en prend à Bourguiba, son ennemi préféré, qui n’aurait jamais été un partisan du « pluralisme », sans même évoquer l’essor du grand syndicat l’UGTT et la création de la Ligue des droits de l’homme sous ce règne fondateur. Le soutien qu’il apporte à l’actuel Premier ministre, Mehdi Jomaa, est, disons, nuancé.

hnannouchiSlim Bagga Depuis qu’Ennahdha a quitté le Gouvernement, vous parais­sez beaucoup plus serein. Vous sembliez bien plus ten­du les mois précédents. Pourquoi cette tranquillité soudaine?

Rached Ghannouchi Nous portions la responsabilité de tout ce qui se pas­sait dans le pays, alors que tous les ou­tils pour gouverner n’étaient pas entre nos mains, voire ils étaient contre nous Or il était difficile de gouverner sans que ces outils soient en notre possession. D’où cette tranquillité que vous venez d’évoquer. Nous aidons le gouvernement actuel comme nous pouvons. S’il agit dans le bon sens, nous l’encourageons. Si ce n’est pas le cas, nous l’alertons sans pour autant crier au scandale.

Nous voulons, nous tenons à ce que ce gouvernement réussisse, c’est-à-dire accompagner le pays jusqu’aux élections. Pour cela, nous avons besoin de sérénité, tandis que ceux qui ne veulent pas qu’on y arrive chauffent l’atmos­phère pour donner des justifications au retardement des élections.

Slim Bagga Pourtant, ces élections sont chaque fois retardées. On va ma­nifestement maintenant vers 2015…

Rached Ghannouchi Ce qui reste à faire, c’est la fixation de la date du rendez vous. Or il y a une limite fixée par la Constitution qui prévoit au 31 décembre de cette année au plus tard l’organisa­tion du scrutin. Il faut donc respecter la Constitution. Celle-ci a été élaborée pour être appliquée et respectée et non pas bafouée et piétinée dès le début.

« NOUS SOMMES UN MOUVEMENT TUNISIEN »

Slim Bagga Vous avez déclaré que les Frères Musulmans étaient une Orga­nisation égyptienne et qu’Ennahdha est un mouvement tunisien, qui n’a rien à voir avec cette Confrérie. Pour­tant, le réseau mondial islamiste des Frères Musulmans est connu de tous. Les liens avec les Frères Musulmans n’ont jamais existé?

Rached Ghannouchi Lorsque nous disons cela, cela veut dire que nous sommes un mouvement tunisien qui oeuvre dans le cadre de la Constitution tunisienne et la loi tunisienne sur les partis. Mais nous avons aussi des relations avec des Organisations internationales comme l’Organisation islamiste, le Congrès nationaliste arabe ou nationa­liste musulmane. Il ne s’agit que de relations internationales. L’essentiel est que la décision soit tunisienne. L’Organisa­tion des partis arabes, par exemple, a pour siège la Jordanie, nous en sommes membres. Mais nos décisions sont tuni­siennes.

Slim Bagga Vous affichez ouvertement votre hostilité à Habib Bourgui­ba aux yeux de tous. Est-ce l’homme que vous rejetez ou y a-t-il un aspect plutôt doctrinal ? Auquel cas, pour­quoi ne pas exprimer le même rejet pour Gamal Abdelnasser qui avait fait pendre le leader islamiste histo­rique des Frères Musulmans?

Rached Ghannouchi Je n’ai pas de différend personnel avec Bourguiba. En revanche, il y a un différend dans les idées, les politiques et les interprétations ( El Ijtihadat). C’était donc un différend politique. Je crois en l’Etat démocra­tique, il croyait en l’Etat du parti unique, du leader unique, des élections falsi­fiées de l’information dirigée, des procès politiques etc… C’était un différend portant sur le modèle de l’Etat et de la société. Bourguiba appartenait à une époque des régimes du parti unique et de l’Etat centralisé. J’appartiens à une autre époque, celle du pluralisme. Il n’avait pas abattu sa foudre et son injustice contre moi pour des raisons religieuses mais pour des raisons poli­tiques comme tant d’autres. Les prisons que j’ai fréquentées l’ont également été par des communistes, des nationalistes, des syndicalistes, tout simplement car ils s’étaient opposés à sa politique.

Si Bourguiba s’est vengé des isla­mistes plus que d’autres c’est parce qu’il considérait que nous menacions les ac­quis de la modernité. Or, la réalité est tout autre. En vérité, nous constituions le plus grand nombre à une époque où il faiblissait. La répression fut plus grande sur nous car sa légitimité perdait du ter­rain. Certains dans son entourage en ont profité alors et l’ont désorienté pour prendre sa place. Pour que Ben Ali réalise son coup d’Etat, il fallait que le pays entre en crise…

 « JE NE SUIS PAS CANDIDAT AUX PRESIDENTIELLES » 

Slim Bagga Vous n’avez pas l’air par­ticulièrement inquiet de l’attitude actuelle de votre ancien bras droit Hamadi Jebal à l’égard d’Enna­hdha. Est-ce par ce qu’il ne constitue pas un danger à l’extérieur de votre Mouvement ou est-ce parce qu’il va jouer le rôle de collecteur pour sa mouvance modérée?

Rached Ghannouchi  Personnelle­ment, je ne suis pas candidat à la pré­sidentielle, et ceci par choix . Hamadi JEBALI ne peut par conséquent repré­senter de menace personnelle pour moi. D’un autre côté, il est possible que Hamadi Jebali soit notre candidat au sein du Mouvement si nous décidons d’y aller. En tout cas, Hamadi Jebali est l’un des leaders d’Ennahdha, il est soucieux de l’intérêt de notre parti tout autant que moi…

Slim Bagga On dit que sans le concours d’Ennahdha, aucun prési­dent de la République ne pourra être élu. Est-ce pour cela que Mustapha Ben Jaâfar, Nejib Chebbi, Moncef Marzouki par exemple semblent si complaisants avec vous?

Rached Ghannouchi Cette ques­tion devrait être posée aux intéressés. Notre relation avec ces personnalités est ancienne, amicale et respectueuse.  Je ne sais pas si dans l’avenir on poursuivra le parcours ou si chacun choisira sa voie, mais morale­ment nous ne devons pas oublier notre expérience commune. C’était la pre­mière expérience dans le Monde arabe où se sont coalisés des islamistes et des laïcs. C’est une expérience dont nous sommes fiers, malgré tous les pro­blèmes que nous avons rencontrés. Elle a permis à notre pays de se doter d’une nouvelle Constitution. Personne ne peut nier que les trois partis qui ont constitué la Troïka ont paraphé la Constitution et mis le Train Tunisie sur les rails de la démocratie.

« EN DEMOCRATIE, IL Y A TOUJOURS ALTERNANCE »

Slim Bagga Béji Caïd Essebsi n’ex­clurait pas, à priori, une coalition NidaaTounes-Ennahdha après les élections législatives. Cependant, si NidaaTounes et ses alliés passaient la barre des 50% aux législatives, En­nahdha pourrait se retrouver margi­nalisée. Vous ne craignez pas cette éventualité?

Rached Ghannouchi  Non, je ne crains pas cela. En démocratie, il y a tou­jours alternance. L’important n’est pas que nous ayions 50% ou plus et demeu­rions tout le temps au pouvoir. Le plus important est que nous n’allions pas en prison en quittant le pouvoir, mais que nous allions à l’opposition! Nous avons récemment quitté le pouvoir sans élections. Ennahdha a prouvé que les islamistes croient en l’alternance, contrairement à ce que d’aucuns pré­tendaient auparavant…

Slim Baga  Ennahdha et l’UGTT ont parrainé la nomination de Mehdi Jo­maâ. Aujourd’hui, il semblerait que Mehdi Jomaâ prend le large et se détache de vous, pour appliquer la feuille de route. Cela ne serait-il pas une velléité d’indépen­dance et une orientation inattendue pour vous?

« MEHDI JOMAA N’EST PAS UN ANGE »

Rached Ghannouchi  Mehdi Jomaa n’est pas un ange. Il peut se tromper. Et s’il se trompe, l’opinion le rappellera à l’ordre, y compris Ennahdha. Nous n’avons pas donné à Mehdi JOMAA un chèque en blanc. Nous allons le soutenir tant qu’il suivra cette voie, ce qu’il est en train de faire. Avec la sortie de la Troïka, il n’y a plus d’opposition à un gou­vernement neutre, dans le but d’arriver aux élections. Et Mehdi JOMAA n’a jamais pré­tendu le contraire.

Slim Bagga Comment pourriez-vous effacer du conscient du Tunisien que la période de gouvernance exécutive d’Ennahdha avec ses alliés a engendré les catastrophes que vivent les citoyens dans leur quotidien?

Rached GHANNOUCHI Nous avons une ex­cellente récolte de blé, d’huile, de pommes de terre. On me rapporte que des quantités de lait sont déversées parfois. La situation n’est pas catastrophique. En Italie et en Espagne, les difficultés sont beaucoup plus grosses.

Il faut reconnaître également qu’il existe des métiers que personne ne veut faire et d’autres où le chômage sévit. C’est là aussi une ques­tion d’éducation. C’est un héritage de Ben Ali. Nous avons abandonné la formation profes­sionnelle. Nous avons beaucoup d’ingénieurs et très peu d’artisans. Il faut certes sortir de ce provisoire, mais pour le moment ce n’est pas le travail d’un gouvernement provisoire, mais d’un gouvernement issu d’élections.

Slim Bagga Que pensez-vous de la fronde d’une large frange de la police même de l’armée qui désire accéder au droit au vote?

Rached Ghannouchi Il y a les deux mo­dèles à travers le monde. Nous, nous avons nos traditions. Je pense que certains appa­reils doivent rester neutres surtout lorsqu’ils disposent d’armes, d’autant plus que nous sommes à peine une démocratie naissante.

Slim Bagga Tout le monde est exaspéré par notre diplomatie parallèle. Le gouverne­ment a sa diplomatie et Moncef Marzouki en fait des siennes. Comment pallier à cette confusion?

Rached Ghannouchi C’est la situation de notre pays qui est à l’origine de cela. Lorsque nous nous étions réunis pour discuter de la Loi organisant les pouvoirs publics, nous avi­ons proposé un régime parlementaire. Tous les autres partis se sont unis contre nous pour imposer un régime présidentiel. Si nous avions accepté, Moncef Marzouki aurait eu tous les pouvoirs de Ben Ali. Nous avons négocié, et nous sommes arrivés à cette situation,à ce régime mixte où le président de la République détient parmi ses pouvoirs la Défense et les Affaires étrangères.

NOUS AUSSI, NOUS NOUS REFUGIONS EN LIBYE 

Slim Baga  Avec l’afflux des Libyens dans notre pays, ne craignez-vous pas que des réglements de compte comme des assassinats politiques s’effec­tuent sur notre sol?

Rached Ghannouchi  C’est possible. Mais les Libyens sont nos voisins. Lors de la Révolution, nous avions abrité plus de deux millions de Libyens qui n’étaient pas exilés. Nous aussi, on allait se réfugier en Libye. Lors de la Révolution du Sud en 1915, un quart de million de Tunisiens avaient trouvé abri en Libye…