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Accueil À la Une Patrick Mbeko : « Malgré l’accord, la paix n’est pas revenue en RDC »

Patrick Mbeko : « Malgré l’accord, la paix n’est pas revenue en RDC »

Déclarations triomphantes, accords de paix et tractations autour des minerais stratégiques : autant de promesses de stabilisation de la République démocratique du Congo. Mais derrière ces annonces, quelle est réellement la situation du pays ? Dans le flot continu d’informations, il reste difficile d’en avoir une vision claire. Le spécialiste de la région des Grands Lacs Patrick Mbeko, auteur de plusieurs ouvrages (dernier paru, Rwanda, malheur aux vaincus, éditions Duboiris, 2024), apporte un éclairage précis et remet les pendules à l’heure.

Propos recueillis par Leslie Varenne

Donald Trump lors de la cérémonie de signature d’un accord de paix avec les présidents du Rwanda et de RDC à Washington, le 4 décembre 2025.

Leslie Varenne : On a beaucoup parlé d’un accord de paix entre le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC). Donald Trump s’est même félicité à plusieurs reprises d’avoir contribué à mettre fin à un conflit vieux de plus de 30 ans. Pourtant, sur le terrain, la sécurité n’est toujours pas revenue à l’est du pays. Où en est-on aujourd’hui ? Est-ce que des négociations sont toujours en cours ?

Patrick Mbeko : Comme vous l’avez souligné, la paix n’est toujours pas revenue malgré la signature de l’accord de paix. Et, à vrai dire, on voit mal comment il aurait pu en être autrement : l’une des parties impliquées dans le processus de paix poursuit son propre agenda, qui n’est pas forcément celui de la paix et de la stabilité régionale. Je pense ici au Rwanda, dont une partie de l’économie repose sur l’exploitation des ressources naturelles de la RDC. La poursuite de la guerre et l’instabilité qu’elle génère dans l’est de la RDC ne peuvent que l’arranger.

Sur le plan politique, le processus de Doha, qui réunit le gouvernement congolais et l’AFC/M23, semble aujourd’hui paralysé. Certes, un nouveau round de discussions s’est tenu en Suisse il y a une semaine entre la délégation congolaise et les représentants du mouvement rebelle. Les deux parties y ont réaffirmé leur engagement en faveur d’un cessez-le-feu et convenu de mettre en place, d’ici une semaine, un mécanisme conjoint de vérification de ce cessez-le-feu, en coopération avec la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) et la Monusco. Mais à peine deux jours après ces engagements, de nouveaux affrontements ont été signalés entre les FARDC et les combattants de l’AFC/M23 appuyés par le Rwanda.

Depuis la signature de l’accord de Washington, la dynamique politico-militaire reste inchangée : les négociations se déroulent en parallèle avec les opérations militaires. L’animosité et la méfiance qui caractérisent les relations entre Kinshasa et l’AFC/M23, comme entre les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame, rendent hautement improbable un retour rapide à une paix véritable dans l’est de la RDC. À court terme, du moins, rien n’indique que la région pourra sortir de ce cycle de violence. Sans une pression réelle des États-Unis sur Kigali, le statu quo risque de se prolonger indéfiniment.

Leslie Varenne : Il a aussi été question d’un possible accord entre les États-Unis et la RDC, associant sécurité et accès aux matières premières. Est-ce que ce projet est toujours d’actualité ? Et surtout, a-t-il commencé à se concrétiser ?

P.M. : Ce projet est pleinement d’actualité. Dans le sillage de la signature de l’accord de paix conclu à Washington sous l’égide du président Donald Trump, la RDC et les États-Unis ont établi un « partenariat stratégique » centré sur les minerais critiques congolais (coltan, cobalt, germanium, cuivre) et assorti d’un important volet de coopération sécuritaire. L’objectif affiché est double : sécuriser l’approvisionnement américain et soutenir le développement économique de la RDC. Ce partenariat accorde aux entreprises américaines un droit de premier regard sur les réserves stratégiques. Il s’accompagne également de réformes fiscales, du soutien au corridor de Lobito et d’investissements destinés à contrebalancer l’influence croissante de la Chine dans le secteur extractif congolais, une préoccupation majeure de l’administration américaine dans la région.

Leslie Varenne : Qui sont aujourd’hui les principaux négociateurs de ces discussions ? Et quel rôle joue Massad Boulos, le “Monsieur Afrique” de Donald Trump ?

 P.M. : Dans ce type de négociations, plusieurs acteurs interviennent à des degrés de responsabilité différents. Côté congolais, la ministre des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, a dirigé les discussions politiques et diplomatiques, tandis que des conseillers proches du président Félix Tshisekedi ont pris en charge les volets minier et économique. Côté américain, la Maison-Blanche et le département d’État semblent s’appuyer principalement sur Massad Boulos, le conseiller spécial de Donald Trump pour l’Afrique, qui joue un rôle central dans la coordination du dossier.

Leslie Varenne : Les États-Unis ont imposé des sanctions ciblées à certains responsables rwandais et à des membres du M23, en lien avec le conflit dans l’est de la RDC. Quel impact réel ces sanctions ont-elles eu sur le terrain et sur les équilibres politiques ?

P.M. : Les États-Unis ont bien imposé des sanctions, mais celles‑ci restent limitées et ne s’accompagnent d’aucune remise en cause des coopérations les plus sensibles. Le Rwanda demeure un partenaire important pour Washington. Les États-Unis n’ont d’ailleurs pas dégainé l’arme des sanctions parce que Kigali violait l’intégrité territoriale de la RDC et pillait ses ressources naturelles, mais parce que les Forces de défense rwandaises et le M23 avaient attaqué les positions des FARDC et pris la ville stratégique d’Uvira, au Sud-Kivu, quelques jours seulement après la signature de l’accord de paix. À Washington, cet épisode a été perçu comme un affront direct au président Trump, qui avait parrainé la cérémonie de signature. De fait, les sanctions s’apparentent davantage à une tape sur les mains qu’à des mesures véritablement coercitives. Une mise en garde, certes significative et inédite, mais qui ne bouleverse ni les équilibres politiques ni les rapports de force militaires. La preuve en est que le conflit se poursuit, et le Rwanda est  toujours à la manœuvre.

En réalité, les capitales occidentales, à commencer par Washington, privilégient des processus diplomatiques et des mesures ciblées, réactives, tout en préservant leurs intérêts stratégiques — sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques, partenariats sécuritaires, rôle du Rwanda dans les opérations de maintien de la paix. En clair, la logique de gestion du risque l’emporte largement sur celle de la contrainte.

Leslie Varenne : Quelle est aujourd’hui la situation à Goma, à Beni, et plus largement dans l’est du pays ? Peut-on parler d’une stabilisation ou au contraire d’une aggravation ?

P.M. : Les deux principales villes du Nord et du Sud‑Kivu, Goma et Bukavu, sont aux mains de l’AFC/M23. Elles sont administrées par les cadres du mouvement, eux‑mêmes alignés sur les orientations fixées depuis Kigali. Pour dire les choses très clairement, toutes les localités tenues par le M23 sont, de facto, gouvernées par le Rwanda. La situation dans cette partie du pays est loin d’être stabilisée. Les combats se poursuivent, et la situation humanitaire est toujours aussi critique. Outre le nombre très élevé de victimes civiles, les violences sexuelles restent massives, et le nombre des personnes déplacées par la guerre atteint des niveaux record : les sources onusiennes les plus récentes évoquent environ 6,47 millions de déplacés internes au début de 2026.

Leslie Varenne : Le président Félix Tshisekedi a récemment déclaré : « Les Américains vont nous aider à construire une armée pour protéger notre pays. Ils viendront avec leur argent ; ils vont investir au Congo. Ils construiront les routes, les entreprises. Les œuvres seront visibles et nos enfants vont se retrouver. » Comment cette déclaration a-t-elle été perçue en RDC. N’est-ce pas une dérive néocoloniale ?

P.M. : À Kinshasa comme dans le reste du pays, les déclarations du président Félix Tshisekedi ont surpris et suscité de nombreuses réactions. Cette surprise s’explique d’autant plus que les États-Unis demeurent, à tout le moins pour l’heure, un allié du Rwanda et qu’ils ont, par le passé, été associés à des dynamiques régionales ayant contribué à l’instabilité en RDC. Les Congolais ne l’ont pas oublié. En réalité, Félix Tshisekedi semble voir dans la signature du partenariat stratégique avec les États-Unis le début d’une nouvelle ère de coopération bilatérale avec Washington. A-t-il raison d’être optimiste ? Seul l’avenir le dira. En attendant, une large partie de l’opinion congolaise accueille cet enthousiasme présidentiel avec réserve, voire avec scepticisme.