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Guerre en Iran : « Au-delà des préjugés, voir les intérêts! »

Islamic Movement of Nigeria.
Dans un propos sur la guerre en cours contre l’Iran déconstruisant idées reçues et préjugés, l’ancien Premier ministre du Tchad Albert Pahimi Padacké invite à un regard lucide centré sur les propres valeurs et intérêts du continent, en se projetant au-delà des fantasmes immédiats pour définir un positionnement autonome et raisonné.
 

Par Albert Pahimi Padacké

Albert Pahimi Padacké.

Déconstruire les préjugés religieux

Cette guerre n’est ni civilisationnelle ni religieuse. N’oublions pas qu’il y a plus de chrétiens en Iran ( 400 000 à 800 000, selon les sources), qu’en Israël (180 000). Deux idées reçues structurent aujourd’hui de nombreux positionnements dits et non dits africains.

La première consiste à soutenir, consciemment ou inconsciemment, Israël au nom d’une prétendue proximité « judéo‑chrétienne », comme si l’État d’Israël se battait pour défendre le christianisme. C’est historiquement et théologiquement faux. Israël est associé à l’histoire du christianisme et non à son actualité. Israël est un État-nation, fondé sur un projet sioniste et non chrétien. La communauté chrétienne ne représente que moins de 2 % de la population, largement inférieure à la communauté musulmane d’Israël, 21 %.

Israël est donc factuellement plus musulman que chrétien. La tradition orthodoxe juive, ne prône t-elle pas le crachat sur les chrétiens ? Le réflexe de certains chrétiens africains qui lisent la guerre au Proche‑Orient comme la simple actualisation de récits bibliques, témoigne davantage d’un imaginaire religieux fantasmé que d’une analyse factuelle.

La politique derrière la religion 

La seconde illusion est symétrique : soutenir l’Iran au nom d’une fraternité islamique ou d’une solidarité « arabo‑musulmane ». Là encore, la confusion est profonde. La révolution islamique de 1979 en Iran souvent invoquée est d’abord un projet politique de conquête et d’exercice du pouvoir par les mollahs, et d’exportation d’une idéologie politique, qui instrumentalise une doctrine religieuse chiite pour justifier une stratégie d’influence régionale, de Bagdad à Beyrouth, de Sanaa à Gaza, au détriment de la doctrine religieuse sunnite. Il est autant conçu contre le sionisme que contre le sunnisme.

Aussi, il faut dire que l’Iran n’est pas un pays arabe, comme beaucoup peuvent le penser, mais perse. Les Arabes n’y représentent que 2 % à 3 % de la population. Se ranger derrière Téhéran par réflexe identitaire, c’est donc confondre solidarité religieuse et calcul géopolitique d’une puissance moyenne en quête de profondeur stratégique, d’abord contre l’Arabie saoudite et les monarchies du Golfe, eux-mêmes non moins musulmanes.

Dans les deux cas, Israël comme l’Iran mobilisent la religion pour légitimer des objectifs éminemment politiques : sécurité, influence, contrôle des routes énergétiques, recomposition des alliances régionales. L’Afrique, si elle veut se penser comme acteur et non comme terrain de jeu, doit refuser de se laisser enfermer dans ces récits, faits de préjugés et des idées reçues, qui chatouillent notre ignorance commune et entretiennent nos illusions.

Un conflit lointain, des impacts immédiats pour l’Afrique

La guerre au Proche-Orient n’est pas un simple spectacle télévisé pour les sociétés africaines. Elle produit déjà au moins quatre types d’effets.

D’abord, un choc énergétique. Toute escalade impliquant Israël, l’Iran et les pays du Golfe pèse sur les cours du pétrole et du gaz, renchérit les importations africaines et aggrave les déficits des États dépendants des hydrocarbures et des produits importés. Pour des économies déjà fragilisées par la dette et l’inflation, chaque flambée au détroit d’Ormuz se traduit par moins de marges budgétaires pour la santé, l’éducation ou la sécurité intérieure.

Ensuite, un risque de conflits par procuration. Les grandes puissances qui s’affrontent et leurs alliés régionaux cherchent des relais politiques, militaires et médiatiques sur le continent. Israël a développé, depuis des années, une diplomatie de sécurité et de renseignement avec plusieurs pays africains, en particulier en Afrique de l’Est et en Afrique centrale. L’Iran, de son côté, mène une offensive diplomatique soutenue vers des États en rupture avec l’Occident, notamment dans le Sahel et en Afrique australe. Le risque est réel de voir l’Afrique redevenir un espace de rivalités externalisées, où se croisent instructeurs, conseillers militaires, livraisons d’armes et campagnes de désinformation, via la toile bleue.

Troisièmement, un enjeu de cohésion interne. Le conflit attise des clivages religieux et identitaires à l’intérieur même des sociétés africaines, entre communautés chrétiennes et musulmanes, entre courants sunnites et chiites, entre élites laïques et mouvements politico-religieux. Sur fond de crise sociale, cette polarisation silencieuse peut fragiliser des États déjà confrontés au terrorisme, aux coups d’État et aux sécessions. Il faudra communiquer intelligemment pour éclairer nos populations sur les enjeux et aller au-delà des idées reçues. Dieu n’est pas l’objet de cette guerre d’intérêts géostratégiques.

Enfin, un enjeu diplomatique. Le continent est loin d’être monolithique. On observe un camp ouvertement pro‑iranien, un camp proche d’Israël, et un large centre qui prône prudence et désescalade. L’Union africaine, pour sa part, multiplie les appels à la retenue et au respect du droit international, sans toujours parvenir à transformer cette posture en stratégie commune.

Vers un positionnement africain fondé sur les intérêts

Face à ces dynamiques, quel devrait être le cap de l’Afrique ? Ni alignement sentimental sur Israël ni sur l’Iran, mû par des préjugés religieux fantasmés et hors-champ. L’enjeu n’a rien de religieux. L’enjeu est de définir un positionnement autonome et raisonné, fondé sur trois principes.

Le premier est la primauté du droit international et de la protection des civils. Les sociétés africaines, qui ont payé le prix fort des guerres civiles, des interventions extérieures et des déplacements massifs de populations, ne peuvent pas accepter la banalisation des crimes de guerre d’où qu’ils viennent. Or, le silence de l’Union africaine face aux massacres des civils Iraniens par les mollahs est une faute historique, qui la rend inaudible aujourd’hui. Soutenir les mécanismes multilatéraux – Nations unies, Cour internationale de justice, diplomatie préventive – devrait être un réflexe, non un calcul conjoncturel.

Le deuxième principe est la défense des intérêts économiques et sécuritaires du continent. Cela suppose de diversifier les partenariats énergétiques, de réduire la dépendance aux importations de pétrole et de gaz du Moyen-Orient, et de peser davantage dans la régulation des flux commerciaux et financiers liés à cette région. Cela implique aussi de refuser que des acteurs extérieurs importent leurs rivalités sur le sol africain via des bases, des milices ou des accords de sécurité opaques.

Le troisième principe est l’affirmation d’une diplomatie africaine collective. L’Afrique ne doit pas être seulement un réservoir de voix à l’Assemblée générale de l’ONU ou un marché pour les drones et les technologies de surveillance israéliennes, turques, chinoises ou iraniennes. Elle doit parler d’une voix plus cohérente sur les crises majeures qui menacent la paix et la sécurité internationales, non pour « choisir un camp » entre Tel‑Aviv, Washington et Téhéran, dans leur unilatéralité, mais pour rappeler que le seul camp légitime est celui de la paix, du droit et de la dignité humaine. Tout ce dont les belligérants actuels ne sont pas porteurs avérés.

Se défaire des illusions et passions importées qui faussent notre lecture des faits

Le moment est venu pour les intellectuels, les médias et les responsables africains de mener un travail de pédagogie politique. Il faut expliquer que les préjugés religieux sont de fausses boussoles dans la lecture contemporaine des rapports de force d’intérêts internationaux.

Il faut montrer que derrière chaque oppression et chaque discours de « défense des opprimés » se cachent des intérêts politiques et stratégiques précis, qu’il s’agisse de conserver le pouvoir, de sécuriser un détroit, de contrôler une route énergétique ou d’encercler un rival régional, mais jamais de défendre une religion et moins encore les peuples opprimés, comme je l’ai exprimé dans ma dernière tribune : « LE SANG DE L’IRAN, LE SILENCE DU MONDE » dans Nouvelle Revue politique du 17 février 2026.

Dans cette guerre, Israël joue sa survie, les USA tentent de freiner la montée en puissance de la Chine à travers ses sources de ravitaillement énergétiques au Venezuela et en Iran… La véritable question pour l’Afrique n’est pas : « Qui a raison, d’Israël ou de l’Iran ? », mais : « Que gagne ou que perd le continent à s’aligner sur l’un ou l’autre ? »

Tant que cette interrogation restera occultée par les passions importées et les illusions identitaires hors sol, l’Afrique demeurera un simple objet de la guerre au Proche-Orient. Le jour où elle se décidera à regarder ce conflit avec ses propres lunettes, celles de ses intérêts et de ses peuples, elle cessera d’applaudir depuis les gradins pour devenir, enfin, un acteur de sa propre histoire et du monde.