Dans la presse anglophone, deux récits éclairent les désordres d’une guerre qui déborde ses fronts : au sud-Liban, des témoignages publiés par Haaretz décrivent des pillages commis par des soldats israéliens ; à Washington, le Wall Street Journal raconte un Donald Trump parfois tenu à distance par ses conseillers lors de décisions militaires sensibles et cruciales, dans un pouvoir américain sous tension.
Le Moyen-Orient dans la presse anglophone,
par Bruno Philip
1/ Au sud-Liban, les pillages embarrassants de Tsahal
Tsahal, la fameuse « armée la plus morale du monde », comme se plaisent à le dire souvent les Israéliens, est composée de réservistes qui, parfois, pillent, volent et dévastent, telle une soldatesque incontrôlée de conflits oubliés. Ce n’est pas un média arabe ou engagé dans une quelconque propagande anti-israélienne qui l’affirme, c’est un quotidien israélien : Haaretz, le grand journal lu par la gauche de l’État hébreu (ou ce qu’il en reste…). Le terrain de jeu de ces pillards ? Le sud-Liban où, depuis le début des frappes israélo-américaines sur l’Iran, l’armée israélienne a envahi les régions méridionales du « pays du Cèdre ». L’image d’un soldat abattant à la hache une statue de Jésus à la sortie d’un village chrétien du sud-Liban a fait récemment le tour du monde, mais jusqu’à présent rien n’avait été rapporté dans la presse sur ces pillages.
« Les soldats israéliens ont pillé d’importantes quantités de biens civils dans des maisons et des entreprises du sud du Liban, selon des témoignages donnés à Haaretz par des soldats et des commandants de Tsahal stationnés à l’intérieur du pays », écrit Yanik Kubovich sur le site du journal, le 23 avril. Selon les informations réunies par le quotidien – et naturellement publiées sans les sourcer nommément –, des soldats ont raconté aux journalistes avoir volé des motos, des téléviseurs, des tableaux, des canapés et des tapis dans les maisons dévastées des régions à majorité chiite du Liban où Tsahal a repoussé les combattants du parti islamiste Hezbollah. Selon les témoignages, les soldats-pilleurs chargent ouvertement le butin dans leurs jeeps ou camions, en ne prenant pas la précaution de se dissimuler : « Tout cela se passe sur une échelle dingue », avoue un soldat. Et Haaretz d’accuser : « Les commandants supérieurs et subalternes sur le terrain seraient conscients du phénomène, mais ne prendraient aucune mesure disciplinaire pour l’endiguer. »
Contactée, Tsahal a bien entendu déclaré que des mesures disciplinaires et pénales ont été prises et que la police militaire s’est livrée à des inspections aux points de passage installés au nord de la frontière avec Israël. En réalité, déplore le journal, de nombreux postes de contrôle ont été supprimés tandis que certains commandants continuent à fermer les yeux devant ces exactions. Même ceux qui les condamnent s’abstiennent de punir les soldats impliqués. Témoignage d’un soldat : « Dans notre unité, ils ne font même pas de commentaires et ne se mettent pas en colère. Les commandants de bataillon et de brigade savent tout. » Un autre raconte avoir vu un commandant, qui avait surpris des réservistes en train de piller, « leur crier dessus » avant de leur intimer l’ordre d’abandonner leur butin, mais son geste n’a pas été plus loin : les soldats sont partis avec le produit de leurs vols. « Si quelqu’un était licencié ou emprisonné, ou si la police militaire était stationnée à la frontière, cela cesserait presque immédiatement. Mais lorsqu’il n’y a pas de sanction, le message est évident », a ajouté un autre soldat.
De telles actions ne correspondent certes pas à une politique officielle – il y a des différences dans l’ampleur des pillages entre unités, certaines s’abstenant, d’autres les multipliant –, mais s’étendent simplement par absence de contrôle : contrairement à la précédente offensive de l’année dernière, les soldats israéliens ne sont pas engagés dans des combats aussi violents et rapprochés avec le Hezbollah, qui s’est majoritairement retiré des régions occupées par Tsahal. Le pillage serait ainsi, selon Haaretz, le résultat d’un « désœuvrement » relatif des soldats et l’ennui consécutif à une longue présence sur le terrain : « Les soldats estiment que les pillages ont été alimentés par la destruction massive des infrastructures et des biens au cours des opérations. Ils se disent : “Quelle différence cela fera-t-il si je les prends ? De toute façon, ils seront détruits.” »…
Il n’y aura cependant bientôt plus rien à piller : dans le cadre du cessez-le-feu fragile qui prévaut au sud-Liban, et alors que Tsahal maintient une zone tampon de dix kilomètres de profondeur le long de la frontière israélo-libanaise, ses bulldozers sont en train de démolir les derniers bâtiments encore debout sur la ligne de front.
Que dire, donc, du comportement des soldats de cette armée soi-disant à nulle autre pareille, Tsahal ? Relisons un passage de Tuez ou laissez vivre : Israël et la morale de la guerre [Flammarion, 2025], écrit par le politologue Samy Cohen, directeur de recherche émérite à Sciences Po : « Dans les “jeux olympiques de la morale”, la société israélienne s’est attribuée d’office la médaille d’or, sans préciser à qui reviendraient l’argent et le bronze. Le célèbre militant de la paix, Ury Avnery, écrivit ironiquement que s’il devait classer les armées, il dirait que “Tsahal est plus morale que l’armée russe et moins que l’armée suisse…” »
2/ Trump tenu à distance lors des décisions cruciales
Un article assez sidérant du Wall Street Journal raconte comment, lors de la recherche du pilote américain récemment abattu par les Iraniens lors des bombardements américains, les proches conseillers du président américain l’ont tenu hors de la salle où les « adults in the room », pour reprendre l’expression qui a fait florès durant le premier mandat du magnat des affaires, étaient en train de suivre les opérations de sauvetage. Motif : le président est impatient et sujet à des crises de colère, il vaut donc mieux le tenir parfois temporairement dans l’ignorance des faits… Un responsable de l’administration a ainsi déclaré au grand quotidien des affaires que les « assistants ont gardé le président à l’écart de la salle car ils recevaient des mises à jour minute par minute [des opérations de recherche du pilote] parce qu’ils pensaient que son impatience ne serait pas utile, mais l’ont plutôt informé à des moments significatifs ».
Impulsif et versatile, Donald Trump a du mal à rester concentré sur un problème, multipliant les digressions, changeant d’un sujet à l’autre, de la guerre en Iran à la construction d’une salle de bal à la Maison Blanche. Le « style impulsif du président n’a jamais été mis à l’épreuve d’un conflit prolongé », observe le WSJ. Qui cite aussi un chercheur d’un centre de réflexion de droite, Kori Schake – l’American Enterprise Institute –, livrant l’analyse suivante : « Nous assistons à des succès militaires étonnants qui ne correspondent pas à la victoire et dépendent directement du président et de la façon dont il a choisi de faire son travail », celui-ci se caractérisant par un « manque d’attention aux détails et un manque de planification ».
Le Wall Street Journal rapporte par ailleurs une réflexion attribuée à Trump qui éclaire de manière fort à propos la psychologie d’un président capable de menacer un jour de détruire la « civilisation » iranienne et, un autre, d’intimer aux responsables de la République islamique : « Ouvrez le putain de détroit [d’Ormuz], espèces de dingues, ou vous allez connaître l’enfer ! Loué soit Allah ! » Sur la foi de sources anonymes et proches du pouvoir, le WSJ écrit ainsi que « plus tard, lorsqu’un conseiller lui a posé des questions à ce sujet, il a répondu que c’était lui-même qui avait eu l’idée d’Allah. Il a déclaré qu’il voulait paraître aussi instable et insultant que possible, estimant que cela pourrait amener les Iraniens à la table. C’était une langue que les Iraniens comprendraient ».
À la lumière de cette citation, on constate que Trump semble réutiliser à son profit la fameuse « madman theory » (la théorie du fou) de son prédécesseur de l’époque de la guerre froide, Richard Nixon. Ce dernier avait voulu, face à la menace soviétique, se présenter comme un dirigeant imprévisible auquel il serait dangereux de s’attaquer. Cette théorie avait l’avantage de rendre son adversaire incapable de savoir si « le fou » mettra ses menaces à exécution. Pas si fou, au fond, Trump, commandant et calculateur en chef de la première armée du monde ?

































