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Djibouti : une mascarade électorale annoncée

Ismaël Omar Guelleh, lors de son dernier meeting de campagne, le 8 avril 2026.

L’élection présidentielle du 10 avril 2026 dans ce territoire peu peuplé (environ 900 000 habitants) mais stratégique de la Corne de l’Afrique n’a été qu’une mise en scène politique. En novembre 2025, le Parlement avait supprimé la limite d’âge constitutionnelle de 75 ans pour être candidat afin de permettre à Ismaël Omar Guelleh, âgé de 78 ans, de se représenter.

Par Habib Mansour

Au pouvoir depuis 27 ans, Ismaël Omar Guelleh a été « réélu » pour un sixième mandat avec 97,81 % des suffrages. Un score sans surprise, dans un scrutin verrouillé de bout en bout, sans enjeu réel ni compétition politique. Il a, sans aucun doute, pu compter sur l’appui de ses grands partenaires stratégiques, qui se félicitent de la stabilité du régime, indispensable à leurs activités.   

Il faut dire que la position géographique de Djibouti, à l’entrée du détroit de Bal-el-Mandeb qui relie la mer Rouge à l’océan Indien, a fait de ce petit État le site d’accueil de plusieurs bases militaires étrangères sur un axe de contrôle des routes maritimes stratégiques. Les camps militaires de la France (l’ancienne puissance coloniale), des États-Unis (le camp Lemonnier), de la Chine (dernière arrivée en 2017), de l’Italie, du Japon, de l’Espagne et de l’Allemagne versent des loyers qui cumulent à au moins 170 millions de dollars soit 10% du budget national. Le soutien de ces puissances est assuré à Ismaël Omar Guelleh malgré la corruption endémique et les violations répétées des droits humains. Ainsi, tout porte à croire que la France a avalisé sa présidence à vie lors du renouvellement de l’accord de défense en août 2025.

Un dirigeant au lourd passé 

Avant de succéder à son oncle Hassan Gouled, dont il fut le chef de cabinet pendant deux décennies, Ismaël Omar Guelleh dirigeait les services de sécurité. Il est accusé par plusieurs organisations de crimes de guerre et de crimes de masse commis de 1989 à nos jours, surtout contre les populations Afars et Gadaboursis. Citons des massacres de civils à Loyada (70 morts, 1989), Arhiba (59 morts, décembre 1991) et à Buldhuqo (70 morts, décembre 2015), la répression contre les Gadaboursis dans la capitale, le massacre et des ordres de viol systématique des femmes Afars dans les districts du nord et du sud-ouest (depuis 1993) ainsi que des violences contre les réfugiés Afars d’Awsa.

Dans les districts de Dikhil, de Tadjourah et d’Obock, terrain d’affrontement de l’armée et du Front pour la restauration de l’unité et la démocratie (FRUD), les femmes Afars sont harcelées et violées par l’armée djiboutienne, notamment à l’occasion de la corvée d’eau. Il s’agit là de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, dans un contexte désertique où l’eau est un besoin vital.  

Entre décembre 2024 et début mars 2026, le régime d’Ismaël Omar Guelleh a utilisé à six reprises des drones Bayraktar (de fabrication turque) contre des civils Afars à Gagadé, Syarou, Gammari et Ely Daar.

Fortes tensions communautaires et hégémonie clanique

Les Afars constituent la moitié de la population et habitent sur les 3/4 du territoire. Les Somalis, qui constituent, avec la minorité yéménite, l’autre moitié de la population, sont répartis dans le sud et dans la capitale et sont subdivisés en 3 sous-clans rivaux: les Issas, les Gadaboursis et les Issaks. 

Les deux présidents de la République qui se sont succédé depuis l’indépendance sont issus du clan Issa. Six mois après l’indépendance, le premier Président, Hassan Gouled, a entrepris une politique d’exclusion à l’égard des Afars, qui a eu pour conséquence la démission de son Premier ministre de l’époque, Ahmed Dini, en décembre 1977, pour protester contre « un coup d’État tribal ». Depuis lors, la répression contre les Afars est devenue systématique. Considérés comme un ennemi de l’intérieur, ils vivent sous blocus économique et sanitaire. C’est dans ce contexte que la lutte armée a vu le jour au début des années 1990. Progressivement, le régime a commencé à s’en prendre également aux autres sous-clans somalis : les Gadaboursis ont fait l’objet de violences tandis que la minorité arabe était spoliée de ses commerces et terrorisée.

Enfin, au sein même du clan Issa, seules les élites Mamassans gèrent le pouvoir ou plutôt tous les pouvoirs : politique, économique et militaire. Elles captent, en particulier, les revenus liés à la présence de forces militaires étrangères dont elles sont les seules interlocutrices. Elles dépensent sans retenue les millions de dollars de la rente dite stratégique pendant que 45 % de la population végète sous le seuil de pauvreté. 

Une opposition muselée

Dans ce pays, la répression contre les militants politiques et les défenseurs des droits humains est féroce. Être opposant à Djibouti relève de l’impossible : la majorité a dû s’exiler. Ceux qui restent sont harcelés. Trois leaders de l’opposition – Mohamed Abdourahman (du Rassemblement pour l’action de développement et la démocratie, RADDE), Adan Mohamed Abdo (Alliance républicaine pour le Développement) et Kadar Abdi Ibrahim (Mouvement pour le développement et la liberté, MODEL) – sont privés de passeport. Leurs partis, tout comme le MRD (Mouvement pour le renouveau démocratique), ne sont pas reconnus, ce qui les empêche de participer au scrutin.

Le pouvoir a même encouragé la candidature du président du seul parti légalement reconnu, le CDU (Centre démocrate unifié), formation marginale et proche du régime dirigée par Mohamed Farah Samantar.

Des listes électorales opaques et manipulées

Malgré les demandes répétées de l’opposition, personne n’a pu accéder aux listes électorales. Selon plusieurs sources, des milliers de nouveaux électeurs somalis, issus du clan du gendre du Président – Sadek John – auraient été inscrits à Ali On.

À l’inverse, de nombreux citoyens – notamment des Afars de Tadjourah, Obock et Dikhil – auraient été radiés des listes.

Un vote déserté dans certaines régions

La journée de l’élection s’est déroulée dans le calme. Mais dès 14h, des membres de la CENI ont constaté une abstention massive dans les districts de Tadjourah et d’Obock. Un geste interprété comme un acte de défiance envers un Président considéré comme l’artisan, depuis 47 ans, de la marginalisation des Afars, en particulier dans les trois districts dits « rebelles » – Dikhil, Obock, Tadjourah – persécutés depuis des décennies.

Même à Djibouti-ville, l’affluence était faible d’après les journalistes de l’AFP présents sur place. 

Un pouvoir fragilisé en interne

L’état de santé du Président, décrit comme affaibli et à la mobilité réduite, alimente les spéculations sur une succession déjà en préparation. La campagne a ainsi mis en lumière l’influence croissante de sa fille cadette Haibado et de l’époux somalien de cette dernière, Sadek John, responsable de la sécurité de son pays.

Dans ce contexte, un score aussi ubuesque ne rassure personne. Pour de nombreux observateurs, le scrutin du 10 avril confirme l’impasse politique djiboutienne. Le Front pour la restauration de l’unité et la démocratie (FRUD) voit dans l’inanité du processus électoral la confirmation de la légitimité de son option de résistance armée, au travers de sa Charte de Transition Démocratique lancée en mars 2021. De plus en plus de personnalités politiques et de forces sociales appellent désormais à une refonte du système politique et à l’ouverture d’un véritable processus de transition.

En effet, l’économie djiboutienne elle-même repose sur une base fragile : le port, qui dépend exclusivement pour son trafic de l’Éthiopie et de ses 125 millions d’habitants, se voit affaibli par la corruption et les tarifs exorbitants imposés à l’Éthiopie. Addis-Abeba s’agace aussi des actions de déstabilisation soutenues par le clan au pouvoir à Djibouti, à travers des mercenaires somalis armés et financés contre les Afars d’Éthiopie et les Gadaboursis du Somaliland.