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Accueil À la Une Bally Bagayoko sommé de rendre des comptes… à ses ancêtres

Bally Bagayoko sommé de rendre des comptes… à ses ancêtres

Depuis son élection à la mairie de Saint-Denis, Bally Bagayoko a reçu des torrents de boue. Parmi les nombreuses saillies, une chronique particulièrement venimeuse est passée presque inaperçue. Dommage : elle valait son pesant de raccourcis.

Par la rédaction de Mondafrique

Pour l’historien français Bernard Lugan, qui fait parler les ancêtres quand les vivants deviennent trop complexes, la démonstration se veut imparable. « D’où parlez-vous ? » demande-t-il au maire insoumis. Et il répond : « du monde soninké ». Et à partir de là, le raisonnement joue à saute-mouton.

L’article publié dans la lettre confidentielle Afrique réelle veut faire d’une pierre deux coups : disqualifier l’élu d’origine malienne et dénigrer la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies qui a qualifié, le 25 mars 2026, la traite transatlantique de «plus grave crime contre l’humanité». 

Bernard Lugan.

Assigner pour disqualifier : une vieille ficelle 

Le décor est posé avec gravité. Les Soninkés, peuple d’Afrique de l’Ouest du groupe mandé, présents surtout au Mali, en Mauritanie et au Sénégal, sont convoqués à la barre. Bernard Lugan rappelle qu’il s’agirait d’un monde où « l’esclavage n’était pas un simple système économique, mais une structure sociale globale », évoquant des statuts « indélébiles » et des hiérarchies durables, en convoquant comme à son habitude des historiens comme Claude Meillassoux et Martin A. Klein pour donner le gage de sérieux qui manque à son analyse.

Puis vient le tour de passe-passe : ce passé devient clé du présent. Des royaumes sahéliens à la mairie de Saint-Denis, il n’y aurait qu’un pas, franchi sans sourciller. Car une fois l’origine posée, Bernard Lugan gambade par-dessus les siècles : des sociétés anciennes à la gestion municipale, le lien est tout trouvé. Et le voilà qui s’interroge, très sérieusement, sur ce que deviendront les relations de travail locales, s’appuyant cette fois sur les travaux d’Abner Cohen et de Gibril Sankoh, selon lesquels la société soninké permettrait d’observer le passage « des propriétaires d’esclaves aux employeurs de travailleurs libres ». En clair : derrière une équipe municipale fraîchement élue, il faudrait déjà guetter la résurgence d’un ordre social pluriséculaire. Il fallait oser.

Quand l’idéologie se grime en science

On pourrait sourire de ce grand écart, s’il ne prétendait pas dire quelque chose de sérieux. Car enfin, entre une hypothèse tirée de travaux anthropologiques et une insinuation sur la gestion d’une mairie française, il y a davantage qu’un pas : une rupture de méthode.

Pour donner le change, le texte s’appuie sur des références savantes Claude Meillassoux, Martin A. Klein mais en les pliant à une conclusion qu’elles ne soutiennent pas. Décrire des sociétés anciennes n’a jamais consisté à prédire le comportement d’un élu du XXIᵉ siècle. Le détour par l’anthropologie sert ici d’alibi : il donne une apparence de sérieux à ce qui relève surtout du grand écart logique. Car l’hypothèse centrale est bien celle-ci : ces structures se seraient dissoutes en apparence, mais perpétuées en réalité. Et Saint-Denis deviendrait ainsi le laboratoire discret d’une société malienne ancienne à peine retouchée. Rien que ça !

Sauf que le Français Bally Bagayoko parle d’abord depuis Saint-Denis, une ville qui l’a élu, un électorat qui s’est reconnu dans un programme et une trajectoire. Les électeurs, eux, n’ont manifestement pas jugé utile de consulter un arbre généalogique avant de voter. Ils ont choisi un candidat, pas une origine. Tout le monde peut jouer à « des chercheurs l’ont écrit ». Ainsi, on rappellera à Bernard Lugan que pour de nombreux sociologues, d’Abdelmalek Sayad à Alain Tarrius, les migrations ne transportent pas les sociétés sous vide. Elles les transforment. Les héritages ne voyagent pas sous cloche. Et les individus ne sont pas des archives ambulantes chargées de rejouer indéfiniment le passé. Le ressort, lui, est connu et usé jusqu’à la corde. Il consiste à expliquer les vivants par les morts, les choix par les origines, et la politique par la généalogie.

Au bout du compte, une seule question mérite d’être posée : «d’où parlez-vous, M. Lugan ?»