Violences coloniales, Benjamin Stora coupable de « révisionnisme »

Dans la presse algérienne les historiens et les intellectuels critiquent avec des arguments pertinents le rapport Stora sur la mémoire de la guerre d’Algerie, notamment cette fausse symétrie qui, sans les hiérarchiser, stigmatise autant les violences commises du coté algérien que celles perpétrées du coté français.

Mondafrique reprend quelques extraits des deux contributions éclairantes. Celle de l’historien Noureddine Amara, publiée par le quotidien Liberté, ainsi que celle de l’universitaire Seddik Larkeche, publiée sous forme de lettre ouverte à Benjamin Stora par le site TSA

Noureddine Amara, historien

 La position d’équilibre que Benjamin Stora a voulu tenir entre sa qualité d’historien émérite et une mission commandée ne tient pas. Il veut (re)faire nation avant de faire histoire. Pas d’attente, aucune déception donc, mais quelques inquiétudes assez fortes pour justifier une prise de parole contre ce que je considère comme un doux révisionnisme, doux puisque sa force de persuasion est adossée à une morale de réconciliation.

Révisionnisme parce que sans nier les crimes coloniaux, dans son inventaire à la Prévert, l’auteur fouille dans l’histoire, trie et sélectionne, nivelle et hiérarchise. Nous n’en sommes plus tellement à dire ce qui a été mais plutôt à faire valoir ce qui importe pour le présent. Dans ces conditions, chacune des sociétés réglant son droit d’inventaire selon ses propres urgences, pas sûr que nous puissions trouver un terrain d’entente.
Cet impératif de réconciliation est problématique tant en son principe qu’en ses probables usages politiques.

Révisionnisme parce que sans nier les crimes coloniaux, dans son inventaire à la Prévert, l’auteur fouille dans l’histoire, trie et sélectionne, nivelle et hiérarchise.

Il est à craindre que cette opération de pacification des mémoires se traduira en une sorte de morale autoritaire, en ce qu’elle finira par disqualifier ses réfractaires comme des hommes du ressentiment, radicaux des temps présents. Pour ma part, il y a du bon dans le conflit. Maîtrisé, il est une force de questionnement plus puissante que la réconciliation, dans le renouvellement de nos historiographies respectives. Si celles-là peuvent être réciproques, elles doivent pouvoir rester divergentes et opposables, sur ce que fut la France en Algérie et sur ce que fut l’Algérie colonisée. De mon point de vue, la morale du rapport Stora interrompt ces procédures parfois heureuses de confrontation. 

La manière de mettre en discours la réconciliation est trop politique pour que nous devions en faire une motivation des recherches historiques à venir. Mais il est dommageable que la France croie devoir se réaliser à bon compte en dévaluant nos mémoires algériennes de la conquête et de l’occupation françaises. La mémoire n’est pas un effet de commerce. Ce n’est pas la mémoire qui règle les rapports entre États, mais l’intérêt. Elle n’a jamais été un empêchement à la signature d’accords commerciaux, comme le rappelle justement Benjamin Stora.

Alors, pourquoi, maintenant, forcer à une mémoire commune ? Parce que dans notre géopolitique méditerranéenne et sahélienne heurtée, l’Algérie est redevenue une frontière utile à la France. C’est le triptyque migrants-terrorisme-énergies fossiles/renouvelables mis en avant par Benjamin Stora à la fin de son rapport. Si nous comprenons le présupposé utilitariste de la réconciliation et la promesse d’un bénéfice commun, la mémoire ne saurait être avancée comme concession de bon voisinage. L’Algérie n’a pas à payer le prix fort d’une situation pour laquelle, depuis l’affaire libyenne, la responsabilité française est largement engagée. Nul besoin de mémoire commune pour réfléchir ensemble à une relation gagnant/gagnant dans l’intérêt des États, au service de leurs peuples respectifs, il s’entend.

Benjamin Stora a beau militer pour un approfondissement de la connaissance historique du moment colonial, il manque le profond renouvellement historiographique qui déjà bouleverse notre rapport à ce passé. Il est légitime de se demander pour qui la mémoire est-elle une question, un problème ? Et qui a le plus à gagner dans un règlement amical de ces mémoires traumatiques ? Le raisonnement de Benjamin Stora pèche par une conception trop pathologique de la mémoire quand, appelant Ricœur en renfort, il nous administre, à bonne dose, oubli et pardon comme un affranchissement bienvenu. La posologie est peu rigoureuse tant il semble confondre les usages politiques du passé de ce qu’en retiennent les Algériens. Nos mémoires ne sont pas que “déformation ou fantasmes”.

Lire l’intégralité de l’article ici : https://www.liberte-algerie.com/contribution/une-memoire-hors-contrat-353284?fbclid=IwAR3Ovnyf23XsMrzT_gWw-HYMZ00pltMQLmjlvjbjHkgXO3iRm4tzMNKItSo#.YBa0WxiDyPE.facebook

Seddik Larkeche, universitaire 

« Cher Professeur Stora

Suite à la publication de votre rapport sur la mémoire et la guerre d’Algérie commandité par le Président Macron, il me paraissait utile dans le débat enclenché de vous répondre sur le fond de votre exposé. De surcroît, parce que votre rapport me semble décalé des enjeux mémoriels actuels, du cahier des charges qui vous a été transmis par le Président Macron et de la pertinence de vos conclusions.

Il semblerait que votre cheminement soit construit avec le prisme d’une symétrie permanente des phénomènes observés s’éloignant de la réalité historique qui était tout sauf équilibrée entre les différents protagonistes. De 1830 à 1962, une constante, une violence inouïe à l’égard des autochtones algériens que vous semblez esquiver pour tenter de justifier une symétrie des mémoires et par prolongement des responsabilités.

Alors que la responsabilité de la colonisation est unilatérale vous feignez de ne pas savoir que du côté de la puissance coloniale et des Européens qui s’y accolaient, la violence était massive et industrielle alors que du côté des indigènes algériens, elle était en réaction, ponctuelle et artisanale.Le paradigme de la mémoire fantasmée, symétrique dans ses responsabilités que vous adoptez pour tenter de neutraliser les demandes algériennes, fragilise fortement votre récit de la réalité coloniale et par prolongement de la pertinence de votre rapport.

Comme si votre travail de recherche se faisait absorber par un prisme politique, mettant au second plan votre mission d’historien. Ce parti pris politique dans votre rapport, nous le ressentons du début jusqu’à la fin pour en devenir gênant.Ce qui est troublant, c’est qu’il semblerait que vous vous soyez raidi avec le temps, comme si votre vocation d’historien avait été supplantée par une dimension politique, non pas celle du Président Macron qui avait courageusement ouvert la voie en reconnaissant les crimes contre l’humanité et les excuses nécessaires, mais celle d’une posture politique sur l’histoire commune entre la France et l’Algérie.Lire l’intégralité de l’article ici : https://www.tsa-algerie.com/rapport-stora-le-monde-fantasme-de-benjamin-stora/

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Nicolas Beau
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)