Veillée d’armes entre le Qatar et ses voisins

Mondafrique l’avait annoncée, la riposte de l’Arabie Saoudite contre les propos virulents du cheikh Qaradawi, véritable porte-parole du Qatar, ne s’est pas faite attendre. Le royaume saoudien, tout comme Barhaïn et les Emirats arabes unis ont rappelé leurs ambassadeurs de Doha, premier round d’une série de représailles à venir. Retour sur les derniers évènements qui ont mis le feu aux poudres

Hamad_Ben_KhalifaOn croyait le Qatar endormi, rappelé aux vestiaires de l’histoire par le grand frère américain, on croyait le cheikh Qaradawi prédicateur emblématique de la petite dictature de Doha, à deux doigts d’être mis à la porte… Et bien non, le saint homme parle encore et ses lèvres peuvent lâcher des bombes. Ce dernier vendredi il vient de retrouver sa chaire cathodique. On le sait grâce  à Al-Jazira qui diffuse en direct le sermon de ce Frère Musulman, du mode ultra intégriste, il a prononcé ses anathèmes islamiques à Doha dans la mosquée Omar ben Khattab. Ce pape du wahhabisme apportant un démenti à toute disgrâce, a d’abord expliqué son absence des écrans depuis trois semaines par une « défaillance de santé ». Puis il a dirigé ses  missiles vers le voisin et grand ennemi du Qatar : l’Arabie Saoudite. Des mots en général réservés aux « grands Satan », comme Israël, les États-Unis, la Syrie ou l’Iran. Rien ne va plus entre le Qatar et les autres pétro-monarchies du Golfe. L’épreuve de force parait désormais inévitable entre le Qatar et les autres membres du Conseil de coopération du Golfe à la suite des «propos incendiaires» tenus par Youssef Al Qaradawi  dans son prêche du vendredi  22 Février à Doha à la mosquée Omar ben Khattab.

La contre offensive saoudienne n’a pas tardé. Comme toujours ce sont les médias qui se sont indignés de « l’injure faite au royaume » par Qaradawi. Lequel a pris un air benêt pour faire le surpris : «Pour deux phrases, ils se sont mis en colère.  Que serait-ce, si je me mettais à dénoncer leurs scandales et leurs injustices… Ils ne supportent pas sept mots». Très bon observateur du monde arabe, et influent, l’éditorialiste Abdel Bari Atwane considère dès maintenant que ce sermon du mufti égypto-qatariote a « fait voler en éclat l’accord de réconciliation signé en décembre 2013 à Ryad, entre le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis (en présence de l’Émir du Koweït).

Abdel Bari Atwane écrit encore : «De tels propos ont fait l’effet de l’huile sur le feu. Ils vont relancer inévitablement l’épreuve de force entre Doha les autres pétro-monarchies, lesquels ont déjà fait planer la menace de mesures de représailles notamment :

-Le rappel des ambassadeurs d’Arabie saoudite et des Émirats Arabes Unis du Qatar

-La fermeture  de l’espace aérien saoudien aux avions du Qatar

-La fermeture des frontières à l’encontre des voyageurs en provenance de cet émirat en ce que l’Arabie saoudite est son unique débouché terrestre,

-La mise à l’index du Qatar au sein du Conseil de coopération du Golfe avec une éventuelle suspension de sa qualité de membre, estime Abdel Bari Atwane sur son nouveau site «Ar Rai Al Yom». »

Le journaliste assure que «ces propos incendiaires» n’auraient pu être tenus sans l’aval de l’ex souverain Hamad, le  père de Tamim le nouvel émir. Car «Quiconque connait Hamad sait qu’il ne saurait tolérer que Qaradawi profère des menaces sans son feu vert ou celui de son fils »

La vive querelle entre le Qatar et ses voisins, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats Arabes-Unis, latente, a éclaté lorsqu’Abou Dhabi a annoncé, en novembre 2013, avoir déjoué une tentative de coup d’état montée part des Frères Musulmans, procédant à l’arrestation de 76 membres de la Confrérie.  En chaire Cheikh Qaradawi avaient vivement protesté. Ce qui a entrainé une convocation de l’ambassadeur du Qatar à Abou Dhabi, Farès al Nouaimy, pour lui signifier une protestation diplomatique des Emirats. Amende honorable ou simulacre, le ministre qatariote des Affaires étrangères, Khaled Attyah avait alors désavoué publiquement, le 2 Février, le prédicateur, considérant que « ses propos ne reflétaient pas la ligne du Qatar».

«Les Émirats se dressent contre tout régime islamique. Ils sanctionnent ses partisans et les  emprisonnent (…) Ils ont dépensé des milliards de dollars pour « dégager » le président Mohamad Morsi. Ils ont fait venir les militaires qui ont accumulé des fortunes sur le dos du peuple, le privant de la justice et de la Liberté», avait notamment déclaré Qaradawi, accusant Abou Dhabi d’ «abriter un homme du régime Moubarak en la personne de l’ex premier ministre Ahmad Chafik», ancien candidat à la présidentielle égyptienne face à Mohamad Morsi.

Riyad avait déjà  lancé un avertissement au Qatar, le sommant de cesser son soutien aux Frères Musulmans à l’intérieur de l’Arabie Saoudite et des Émirats Arabes-Unis, y compris les fournitures d’armes et d’argent, ainsi que l’aide aux rebelles Houthistes du Yémen. Le tout sous peine de fermeture de l’espace aérien saoudien aux avions du Qatar et la fermeture des frontières terrestres aux voyageurs en provenance de la principauté. Visiblement l’avertissement a eu l’effet inverse  .

Qaradawi, dénommé par dérision « le Mufti de l’Otan » pour son empressement à cautionner toutes les interventions militaires contre les pays arabes de la Libye à la Syrie, avait vivement critiqué le renversement du président égyptien Mohamad Morsi; une opération menée avec l’appui discret de l’Arabie Saoudite et des Émirats arabes Unis.

Âgé de 87 ans, Youssef Al Qaradawi est président de l’Union Internationale des Savants Musulmans (Oulémas), membre de la confrérie de Frères Musulmans et du Conseil européen pour la recherche et la Fatwa. Il est en outre consultant religieux sur Al Jazira. Ce dernier sermon du religieux mufti millionnaire passera dans l’histoire comme un «cas type de sabordage du Conseil de la Coopération du Golfe dans sa formule actuelle», conclue Abdel Bari Atwane, ancien directeur du journal «Al Qods Al Arabi».

PAR RENÉ NABA