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Accueil À la Une Série Mauritanie (3/3). Un modèle politique opportuniste et frériste

Série Mauritanie (3/3). Un modèle politique opportuniste et frériste

Le président Mohamed Ould Ghazouani après sa réelection, en juin 2024.

Le troisième épisode de notre série sur la Mauritanie explore le paysage politique du pays, caractérisé, selon l’auteur, par l’opportunisme et un modèle frériste.

Par Paolo Vieira

Marabout et libéralisme

L’imbrication du clan, de la région, de la religion et de la famille est éclatante à travers le portrait de l’actuel Président mauritanien. Originaire de la wilaya (préfecture) de l’Assaba, dans le sud, Mohamed Ould Cheikh Mohamed Ahmed, dit Ould Ghazouani, est le fils d’un chef spirituel de la tribu maraboutique Ideiboussat, des Berbères auxquels on prête des pouvoirs mystiques.

Entre soufisme et commerce d’importation (change de devises, vente de véhicules, thé, tissus, céréales…), ils ont acquis une grande – mais discrète – influence dans le pays. La fidélité aux marabouts des élites maures illustre bien l’aspect formel de l’Islam abstrait de la Constitution. D’ailleurs, la réaffirmation de l’Islam républicain mauritanien sera consécutive à la grave crise entre Nouakchott et Dakar en 1989.

Retour en 1989, la crise avec le Sénégal

Les 22 et 23 avril 1989, les milliers de petits commerçants mauritaniens de Dakar sont la cible de vandales et de pilleurs sénégalais. Ces événements interviennent après les heurts qui ont opposé, le 9 avril, des paysans sénégalais à des éleveurs nomades mauritaniens dans le village frontalier de Diawara. Suite aux meurtres de Noirs dans la capitale mauritanienne, on assiste à des pillages de boutiques maures à Dakar et au lynchage de leurs propriétaires quand ils ne se cachent pas ou ne se réfugient pas auprès de la police. Le traumatisme de ces pogroms est encore latent des deux côtés. En effet, le président Ould Taya profite de ce conflit qui l’oppose à son voisin du sud pour y déporter des dizaines de milliers de Mauritaniens noirs.

Il entreprend une occupation militaire du sud, peuplé essentiellement par la communauté noire, où différentes exactions sont commises pendant deux ans : des arrestations, des meurtres, des fosses communes (à Sori-Malee et Wothie, dans le Brakna), et des déportations vers le Sénégal et le Mali. Les biens des déportés (habitations, terres, bétail) sont automatiquement récupérés par les éléments qui mènent la campagne d’épuration. D’ailleurs, même après le retour d’une partie des déportés organisé en 2008 par le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations unies et le régime du président Ould Abdallahi, les rapatriés peinent toujours à récupérer leurs biens ou à recevoir une compensation.

La formation sociale mauritanienne contemporaine, ouvertement discriminatoire et tribale, prolonge un ordre précolonial entériné par l’administration coloniale française. Cette dernière a joué un rôle déterminant dans la codification du tribalisme moderne, en s’appuyant sur des chefs tribaux comme relais de pouvoir, tout en marginalisant durablement les Harratin (populations maures descendantes d’esclaves) et les populations afro-mauritaniennes. Ce système, fondé sur la hiérarchisation sociale et l’intermédiation tribale, a survécu à l’indépendance en 1960.

Un État arbitre et garant du tribalisme

Aujourd’hui, l’emprise tribale sur les institutions reste profonde et structurante. Les tribus arabo-berbères contrôlent la majorité des sièges parlementaires et des postes exécutifs, tandis que certains clans occupent de manière récurrente les ministères régaliens clés. Dans les secteurs sécuritaires, cette domination est encore plus nette : la quasi-totalité des officiers supérieurs est issue des grandes tribus, assurant une continuité de commandement et une forte cohésion verticale.

Le tribalisme est donc devenu l’un des piliers de la gouvernance. L’État agit à la fois comme arbitre et comme garant de cet ordre. Les finances publiques, les nominations administratives, l’accès à la terre ou aux secteurs économiques stratégiques servent de leviers pour maintenir les équilibres, neutraliser les rivalités et assurer la loyauté des uns et des autres. Le clientélisme est supposé permettre une mobilisation rapide des soutiens, y compris des partis politiques d’opposition, et une absorption des tensions raciales et sociales. Il n’en est rien pourtant et les différentes formes d’un Islam pluriel sont appelées à la rescousse.

L’Islam pour oblitérer les divisions

L’Islam a ainsi pour but d’oblitérer la profonde division entre les deux souches de la population mauritanienne, sans parler des anciens esclaves Harratin, aussi appelés « Maures noirs » par opposition aux Maures blancs qui dirigent le pays. Entre deux pôles raciaux qui s’opposent, l’Islam constitue un point d’équilibre, dans la mesure où la plupart des Mauritaniens sont musulmans, du moins officiellement. Cela dote également la police, sourcilleuse, et la justice, sévère, d’instruments de répression. Le ministère de l’Intérieur impose aux associations un « domaine d’intervention principal » qui doit s’inscrire dans l’intérêt général et ne pas être contraires aux principes consacrés par la Constitution, « aux constantes et valeurs de la République, à l’ordre public, aux bonnes mœurs ainsi qu’aux dispositions des lois et règlements en vigueur ».

Souffrent plus particulièrement de ce carcan les organisations qui luttent contre les discriminations à l’égard des populations noires et contre l’esclavage. Sur le thème du racisme et de la discrimination à l’égard des Noirs se retrouvent bon nombre de citoyens peuls, wolofs et soninkés. Les marches annuelles, chaque 29 avril, pour soutenir le Manifeste pour les droits politiques, économiques et sociaux des Harratins sont  l’occasion de voir des foules importantes dans les rues. La discrimination est aussi incarnée par l’absence totale du système éducatif des langues puular, soninké et wolof.

C’est la raison pour laquelle l’ordonnance 024-91 de Juillet 91 (modifiée en 2001 et en 2012) relative aux partis politiques stipule que « l’Islam ne peut être l’apanage exclusif d’un parti politique ». Aucun parti ne peut donc se constituer sur des bases idéologiques relatives à l’Islam ou avoir comme objectif de (re) islamiser la société mauritanienne puisqu’elle l’est déjà officiellement. En réalité, les partis, pour résister à la mainmise sur le pouvoir des prétoriens qui conduisent le pays depuis le renversement d’Ould Dada, le père de l’Indépendance, ont recours à un message religieux et drainent comme l’État l’argent des monarchies arabes pour leurs campagnes. Les leaders politico-religieux parviennent à passer outre l’interdiction légale.

Le parti tribunicien

A l’époque où le parti communiste français (PCF) exprimait une opposition réelle au capitalisme d’État, les politologues lui assignaient une fonction tribunicienne. Comme à Rome, où les tribuns demandaient aux consuls et au sénat des droits et du pain pour le peuple muet. Le RNRD (Rassemblement National pour la Réforme et le Développement) Tawassoul joue ce rôle depuis quinze ans. Il se montre particulièrement protestataire ces derniers jours, dans le contexte sensible marqué par l’aggravation de la crise des hydrocarbures et l’intensification des pressions sur les conditions de vie des citoyens. Les islamistes du Tawassoul en profitent pour rejoindre l’opposition, critiquant l’incapacité gouvernementale et son échec dans la gestion de la crise ainsi que dans l’atténuation de ses impacts négatifs sur la population.

Oubliant un budget public contraint par une faible pression fiscale, le RNRD tient les autorités entièrement responsables de la vague de hausse des prix qui frappe le pays du fait de politiques publiques peu correctrice des variations de la monnaie nationale et allant dans le sens des exigences du Fonds monétaire international (FMI). Ainsi, alors que le taux de change de la devise mauritanienne, l’Ouguiya, ne peut pas s’ajuster, l’équilibre extérieur doit être restauré par une réduction des dépenses internes. Par exemple, si les recettes des exportations de fer diminuent ou si la facture des importations de blé et de carburant augmente, les réserves de change se contractent. En l’absence de dépréciation permettant d’ajuster les prix relatifs, l’économie doit alors réduire sa demande globale pour limiter les sorties de devises. L’ajustement s’opère par les quantités de revenus, d’emplois et d’importations. L’organisation mauritanienne de la gestion monétaire laisse au gouverneur de la Banque centrale mauritanienne la charge de ces ajustements et des négociations avec le FMI.

Peu à l’aise sur ces sujets, le grand parti islamiste préfère, lors des difficultés des ménages devant les aléas conjoncturels, rejoindre le clivage plus central entre la majorité présidentielle et l’opposition, du fait de la répression contre les manifestants pacifiques et des arrestations arbitraires de parlementaires en dehors des procédures légales. L’heure est donc à une contestation accrue du pouvoir, non pas du Président lui-même, mais de son mouvement politique, qui entrave les aspirations des forces de l’opposition à un meilleur équilibre dans la représentation et dans la décision au niveau local. Depuis deux ans, les femmes sont de plus en plus associées à la revendication politique et sociale en faveur de réformes et le RNRD mobilise toutes ses fédérations dans ce sens, en particulier celle de Dakhlet Nouadhibou où se trouve le grand port de la Mauritanie.

A côté de l’électorat féminin que cherchent à capter les partis politiques, les revendications des militantes des droits des femmes se sont focalisées ces dernières années sur l’adoption d’une loi contre les violences faites aux femmes. Une plateforme de la société civile a été mise en place en 2016, comptant dans ses rangs des personnalités telles qu’Aminetou Mint Mokhtar et Zeinebou Mint Taleb, l’avocate Fatimata Mbaye, ou encore Sektou Mohamed Vall. Malgré plusieurs cas d’agressions sexuelles et de viols dénoncés dans l’espace public pendant la première moitié de la mandature Ghazouani et au début de la crise du Covid, ce projet de loi contre les violences à l’égard des femmes reste lettre morte.

Surveiller plutôt que punir

Le régime militaire – qui ne dit pas son nom et proclame l’Islam républicain – craint une possible contestation provenant de la vie associative. Le gouvernement exerce son contrôle sur le droit des personnes à s’organiser en associations et il donne le pouvoir au ministre de l’Intérieur de suspendre temporairement et sans préavis ces dernières. C’est pourquoi la marge de manœuvre du Tawassoul surprend, alors qu’il parvient à s’imposer comme un parti politique à  référence islamique. Il semble saturer l’espace confessionnel et politique au détriment des vieux partis et des mouvements de revendication nationalistes, laïcs et idéologiques tels que le MND-PKM des gauchistes, El Hor des Harratines, les FLAM des négro-africains et les différentes cristallisations baathistes et nassériennes des nationalistes arabes mauritaniens. Au milieu de ces diverses tendances nait l’islamisme politique en Mauritanie, un islamisme empreint de wahhabisme différent de l’islam traditionnel soufi que connait le pays depuis le XVe siècle.

Le parti Tawassoul incarne l’ambiguïté notoire des islamistes mauritaniens chevauchant en même temps le jeu « démocratique » instauré par le président Ould Taya (1984-2005) et la volonté de réislamiser la société mauritanienne dans une République musulmane. Ainsi, au lendemain des élections législatives et municipales de 2013 boycottées par les partis de l’opposition, Tawassoul a remporté 288 sièges de conseillers municipaux sur les 1201 que compte le pays et 16 sièges de députés sur les 146 de l’assemblée nationale. Il engrange l’essentiel de ses victoires au sud du pays (dans l’Assaba), à l’est (à Néma) ainsi qu’à Nouadhibou et Nouakchott.

La carte de la proximité et de la générosité

Dans la capitale, il contrôle des communes comme Dar Naimet Arafat abritant des quartiers populaires très denses. Là, Tawassoul joue la carte de la  proximité et de la générosité. Un parti de de la majorité, l’UPR, a expliqué que Tawassoul s’installait dans des zones pauvres où il recrute essentiellement parmi les électeurs des tribus zawiya (maraboutiques) et parmi les Harratin, en leur distribuant de l’argent et des vivres à travers ses réseaux d’ONG de bienfaisance financées par les pays du Golfe.

Vigilance à l’égard de tout débordement contestataire et ménagement du RNRD tendance « frériste » ont permis, selon Zekeria Ould Ahmed Salem (« Les mutations paradoxales de l’islamisme en Mauritanie », Cahiers d’études africaines, 2012), sa mutation : « En somme, alors qu’il n’existait qu’à l’état embryonnaire à la fin des années 1980, le mouvement réformiste a connu une expansion pour le moins vertigineuse. S’ils paraissent désormais modernes et modérés, les islamistes historiques comme Ould Mansour et Ould Mohamed Moussa et leurs compagnons ont permis finalement à Tawassoul de monopoliser le discours islamiste national mais aussi de combattre, par les armes religieuses et politiques, toute offre de radicalisation qui risquerait de ramener le mouvement à une phase qu’il considère dépassée sur le plan social et politique.»

La voie étroite du juste milieu

Le RNRD Tawassoul appartient à cette école de pensée du juste milieu (al-wasatiyya), dont la colonne vertébrale est constituée des Frères musulmans. Dans un texte-programme baptisé « La vision intellectuelle » (al-ruy’a-al fikriya), Tawassoul dit adopter une démarche « progressive et processuelle » dans sa stratégie de conquête du pouvoir et réfute la loi « du tout ou rien » adoptée par d’autres courants extrémistes. Il reconnaît la démocratie représentative et l’embrasse comme voie unique d’accession aux responsabilités. « Nous avons choisi d’affirmer notre choix de la modération et notre appartenance à l’école du juste milieu ».

En économie, la Mauritanie choisit l’équilibrisme dans les alliances et les contrats. Ainsi, le secteur halieutique illustre les recompositions géopolitiques récentes qui assurent à Nouakchott de ne pas dépendre d’un seul partenaire. Si l’Union européenne demeure le bénéficiaire historique de la richesse en poisson des eaux mauritaniennes depuis près de quarante ans, la Chine est entrée dans la partie : plus de 200 de ses navires opèrent aujourd’hui dans l’Atlantique maure. L’accord confère à Pékin une emprise croissante sur le secteur, malgré les controverses liées à la surpêche, aux quotas et aux faibles retombées locales. Plus globalement, la visite du président Ghazouani en Chine en juillet 2023 et l’annonce de l’intégration de la Mauritanie aux Routes de la soie ont consacré Pékin comme partenaire stratégique de long terme, notamment dans les ports et les infrastructures logistiques.

Vis-à-vis de la péninsule arabique, la diplomatie mauritanienne ne s’inscrit pas non plus dans une logique d’alignement exclusif, mais dans une gestion opportuniste des rivalités inter-golfiennes, principalement mises au service d’objectifs économiques et sociaux. Tous les États du Golfe participent ainsi, à des degrés divers, au financement de mosquées et d’hôpitaux, à l’organisation de concours de récitation coranique et à l’octroi de bourses d’études, indiquant une ambition claire à l’égard de Nouakchott.

L’instrumentalisation du tribalisme n’est pas sans coût. Elle limite, comme on l’a vu, l’inclusion politique réelle, freine l’émergence d’un sentiment national unifié et entretient des frustrations durables chez les populations marginalisées, malgré certaines réformes. Mais, à court et moyen terme, elle contribue à expliquer en partie la résilience du système mauritanien. Là où d’autres États sahéliens ont parfois cherché à nier ou à brutalement démanteler leurs structures sociales, la Mauritanie a fait le choix inverse : gouverner par les rapports de force tribaux et ethniques, au prix d’un immobilisme partiel, mais avec un rendement politique pour l’instant positif en matière de stabilité.