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Joseph Aoun face au piège de l’après-Taëf

En reprenant le vocabulaire de Taëf sans en assumer pleinement les obligations, Joseph Aoun joue avec l’ultime garde-fou constitutionnel du Liban. Face aux pressions américaines, aux calculs internes et au spectre d’une nouvelle fracture communautaire, le président est sommé de choisir : appliquer Taëf ou présider l’effondrement de l’État, dans un pays miné par la paralysie institutionnelle.

Le discours d’investiture de Joseph Aoun était censé rassurer une nation fracturée. Il a au contraire révélé une ambiguïté plus profonde au cœur du moment politique actuel du Liban. Son langage empruntait de manière sélective à l’Accord de Taëf — invoquant la réforme, la souveraineté, le renouveau institutionnel et l’autorité de l’État — sans toutefois en embrasser l’esprit. Il en est résulté un texte hybride : à la fois hommage et esquive. Il faisait référence à Taëf sans véritablement y revenir, comme si l’accord n’était qu’un point de repère cérémoniel plutôt que l’architecture constitutionnelle qui a mis fin à la guerre civile et continue de soutenir le Liban.

Cette distinction n’est pas sémantique. Elle est fondamentale. Taëf n’est pas un catalogue de réformes optionnelles, ni un ornement diplomatique que l’on invoque à convenance. Il constitue le pacte national, la Constitution, et le seul cadre encore capable d’empêcher la compétition politique libanaise de sombrer à nouveau dans la confrontation communautaire. Reprendre son vocabulaire tout en contournant ses obligations n’est pas une preuve de finesse politique ; c’est une dangereuse esquive. Revenir à Taëf ne signifie pas préserver l’ordre d’après-guerre tel qu’il a été déformé par la classe politique. Cela signifie revenir au seul instrument constitutionnel capable de réformer cet ordre de manière légale, y compris les dispositions que ses bénéficiaires ont passé des décennies à reporter.

Taëf, dernier garde-fou du Liban

La même ambiguïté s’étend désormais au gouvernement dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam. Il n’y a guère de raison de douter de son intégrité personnelle ni de son sérieux. Mais l’honnêteté ne suffit pas. Le problème du Liban n’est plus l’absence de diagnostic ; c’est l’absence d’exécution. Un Premier ministre qui comprend la gravité de la crise mais se révèle incapable ou réticent à affronter ceux qui bloquent la mise en œuvre de Taëf risque de devenir un témoin honnête de la dégradation nationale plutôt qu’un acteur de son redressement.

Au cœur de cette paralysie se trouve la troïka bien connue : la présidence, la présidence du Parlement et la primature, chacune protégée par une légitimité confessionnelle, mais collectivement défaillante. Au sein de cette troïka, le rôle du président de la Chambre, Nabih Berri, ne peut être considéré comme simplement procédural ou institutionnel. Depuis au moins deux décennies, il agit comme le grand prêtre de l’État féodal, le chef d’orchestre de la paralysie, et la figure politique dont le pouvoir accumulé, les craintes et les vulnérabilités permettent d’intimider à la fois la présidence et la primature pour les aligner sur son rythme. Le président de la République et le Premier ministre peuvent sembler gouverner, mais ils évoluent trop souvent en parfaite synchronisation avec un système dont le véritable centre de gravité se trouve ailleurs.

Cette configuration rend un mauvais service au Liban lorsqu’elle se laisse entraîner — par calcul, opportunisme, ignorance ou crainte — à envisager des options qui contournent l’ordre constitutionnel établi par Taëf. Elle expose le Liban à l’inconnu périlleux lorsqu’elle suggère que les obligations du partage du pouvoir peuvent être abolies, redistribuées ou contournées pour satisfaire une administration américaine trop empressée ou des exigences israéliennes.

Le danger des raccourcis extérieurs

Les États-Unis doivent eux aussi être rappelés à leurs engagements. Washington n’était pas un simple spectateur du règlement d’après-guerre. Il a joué un rôle — et non des moindres — dans l’architecture internationale qui a soutenu le nouvel ordre constitutionnel après la guerre civile. S’il choisit aujourd’hui d’agir comme si ces engagements pouvaient être ignorés — en interne, dans l’équilibre constitutionnel libanais, et en externe, dans la séquence de la posture régionale du Liban — il nuira au Liban, mais aussi à ses propres intérêts à long terme. Un Liban détaché de Taëf ne deviendra ni plus stable, ni plus souverain, ni plus utile à la politique américaine. Il deviendra plus explosif, un échec de plus à inscrire sur la longue liste des déconvenues américaines au Moyen-Orient.

Le président de la République, qui a prêté serment de respecter la Constitution, est lié par ce serment, et non par une invitation de Donald Trump à une séance photo à la Maison-Blanche présentée comme de la diplomatie. L’ordre constitutionnel du Liban ne peut être réduit à une mise en scène à Washington, ni une apparition présidentielle aux côtés d’un président américain ne peut servir de prélude à une capitulation ou à une visite de reddition face aux Israéliens sous couvert de paix. Sa légitimité découle de la Constitution, de Taëf et du pacte national — et non d’une chorégraphie extérieure destinée à arracher des concessions que le Liban n’a aucun mandat constitutionnel de concéder.

Il ne faut pas non plus ignorer les incitations plus sombres qui déforment aujourd’hui la prise de décision. Certains au sein de cette configuration semblent croire que des concessions excessives et inutiles à Israël ou à Washington pourraient leur permettre de survivre à des dossiers de corruption et de reddition de comptes. C’est une illusion dangereuse. Lorsque la survie politique devient dépendante de pressions extérieures, les décisions nationales cessent d’être guidées par l’intérêt public ou l’obligation constitutionnelle. Elles deviennent des transactions de vulnérabilité.

C’est pourquoi toute tentative de faire des Forces armées libanaises un bouc émissaire doit être rejetée avec la plus grande fermeté. Ordonner à l’armée d’exécuter des ordres inconstitutionnels qui conduiraient le Liban à la guerre civile ne serait pas un acte de souveraineté, mais la forme la plus grave de trahison du pacte national. L’armée ne peut être transformée en instrument permettant aux responsables politiques d’échapper à leurs responsabilités constitutionnelles. Son commandement a raison de refuser des missions qui fragmenteraient l’institution, détruiraient son caractère national et la placeraient en collision directe avec le tissu social qu’elle est censée protéger. Sa force réside précisément dans son refus de devenir l’arme d’une faction, d’un agenda étranger ou d’un raccourci inconstitutionnel.

La mise en œuvre inachevée de Taëf n’est pas une question secondaire. Elle constitue le cœur de la crise libanaise. La décentralisation administrative reste incomplète. L’abolition du confessionnalisme politique a été indéfiniment reportée. La justice demeure vulnérable aux ingérences politiques. La lutte contre la corruption reste sélective et rhétorique. La souveraineté de l’État est invoquée dans un langage creux, mais elle n’est pas reconstruite à travers des institutions. Il en résulte un système qui reproduit ses propres défaillances tout en prétendant les gérer, tandis que l’État lui-même reste inachevé dans ses fonctions les plus élémentaires.

Cela est d’autant plus dangereux que le Liban se rapproche à nouveau d’un seuil de guerre civile. Le risque n’est pas rhétorique. Il est structurel. Il n’existe aucune voie de contournement de Taëf qui ne passe par la confrontation. Aucun accord alternatif ne bénéficie d’une légitimité comparable. S’en écarter, c’est supprimer le dernier cadre empêchant le désaccord politique de se transformer en guerre communautaire.

Et une telle guerre ne serait ni propre, ni brève, ni contrôlable. Les alignements, les fractures et les asymétries sont déjà visibles. Le bain de sang serait catastrophique, et les gagnants comme les perdants sont, dans une large mesure, déjà déterminés. Ceux qui pensent pouvoir gérer une telle rupture jouent avec des forces sombres que le Liban connaît déjà et qu’il serait imprudent de réveiller.

Joseph Aoun au pied du mur

C’est ici que la responsabilité de Joseph Aoun devient décisive. Il n’a pas le luxe de l’ambiguïté. Revenir à Taëf ne signifie pas le citer. Cela signifie l’appliquer. Cela signifie restaurer l’indépendance de la justice, faire respecter la loi, lutter contre la corruption par les institutions, et reconstruire l’autorité de l’État selon la séquence constitutionnelle appropriée.

Cette séquence est particulièrement cruciale dans la posture du Liban vis-à-vis d’Israël. L’Accord d’armistice de 1949 du Conseil de sécurité n’est pas un détail diplomatique. Il s’inscrit dans la logique du règlement national libanais et dans le cadre du droit international, qu’Israël a constamment refusé d’appliquer pour des raisons évidentes : sa mise en œuvre limiterait sa liberté d’action, réduirait sa capacité à exploiter la fragmentation libanaise et affaiblirait l’ambiguïté stratégique dont il a longtemps bénéficié. Il en va de même pour l’ensemble des résolutions des Nations unies relatives à la souveraineté, à l’intégrité territoriale, aux frontières et à la sécurité du Liban, dont beaucoup sont invoquées de manière sélective ou ignorées, comme c’est actuellement le cas.

Mais ce cadre ne peut être atteint par des raccourcis ou des arrangements imposés en contournant Taëf. La reconstruction de la légitimité interne doit précéder toute démarche externe. Inverser cette séquence reviendrait à fragiliser davantage le pays.

Le choix qui s’offre au Liban n’est donc pas entre réforme et continuité. Il est entre deux ruptures. L’une est maîtrisée et constitutionnelle ; l’autre est chaotique et violente.

Il n’est pas trop tard pour que Joseph Aoun retourne à la Maison de Taëf. Mais le temps presse. S’il ne s’engage pas résolument dans sa mise en œuvre, il pourrait se retrouver à présider non pas la restauration de l’État, mais son effondrement. Et dans un tel contexte, Joseph Aoun ne doit se faire aucune illusion : il n’aura ni place politique durable, ni même siège à la table des seigneurs de guerre dans le soi-disant canton chrétien que d’autres pourraient imaginer, concevoir ou hériter après la fragmentation de la République.

Son passage au pouvoir ne sera pas jugé sur l’élégance de son langage, ni sur sa capacité à plaire aux acteurs extérieurs, ni sur son aptitude à concilier indéfiniment des contradictions. Il sera jugé sur sa capacité à reconnaître que le seul chemin viable pour le Liban est déjà tracé. S’il choisit, malgré les mauvais conseils de certains de ses proches, d’embrasser véritablement Taëf, il pourra découvrir — espérons-le pas trop tard — la sagesse durable de cet accord.