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Un crime d’État qui dure depuis 80 ans


À travers l’enquête de Sabrina Abda sur l’assassinat de son grand-père à Guelma en mai 1945, ce texte interroge la mémoire des massacres coloniaux en Algérie. Entre archives, trauma familial et quête de reconnaissance, il rappelle que les morts sans sépulture continuent d’habiter, encore aujourd’hui, le présent franco-algérien, douloureux et inachevé.

En ce mois de commémorations nationales, la voix des descendants de victimes des massacres coloniaux, se fait toujours entendre.

Sabrina Abda prend la parole dans son livre, Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma, paru il y a quelques mois.

Elle raconte l’enquête qu’elle a menée en France, dans les archives nationales et militaires, pour retrouver la trace de sa famille, exécutée en mai 1945, en Algérie, par le pouvoir colonial français.

Née en France d’un père algérien et d’une mère française, elle n’a appris que tardivement l’assassinat de son grand-père et ses oncles lors du 8 mai 1945, le programme scolaire ayant « oublié » de parler de ces événements.

Dans l’extrait suivant, on note le choc qu’elle a reçu le jour où son père lui a révélé la vérité :

« J’avais un secret à 18 ans, mais il n’était pas de mon âge. Il refoulait de la terre de mes ancêtres, il laissait une plaie rouge sang et mes rêves n’étaient plus les mêmes ».

Après s’être nourrie des récits officiels des historiens des deux côtés de la Méditerranée, elle a voulu s’exprimer en tant que victime elle-même du traumatisme colonial, hérité de son père.

C’est un devoir de mémoire, le fardeau est devenu trop lourd, le temps est venu que la parole se libère.

En 1945, les manifestations du 8 mai qui commémoraient la fin du nazisme n’ont pas été qu’un jour de fête dans l’Algérie coloniale, loin de là.

À Guelma, Sétif, Kharrata et d’autres villes, les Algériens qui s’étaient rassemblés dans des cortèges pour célébrer la fin de la guerre, ayant eux-mêmes dû combattre pour libérer la France, ont été violemment réprimés quand ils ont exprimé leur désir de liberté. Le premier drapeau algérien s’est couvert de sang, un grand nombre de manifestants ont été tués et les semaines qui ont suivi, ont vu des milliers d’Algériens tomber sous les balles des autorités locales.

À Guelma, petite ville de l’Est algérien, la répression s’est très vite transformée en une « chasse à l’arabe », exterminant tous ceux qui passaient par là et notamment ceux qui gênaient le pouvoir en place.

« Le monde du contact » suivant les termes de l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer, c’est-à-dire cette génération d’Algériens cultivés qui formaient une élite intellectuelle, a particulièrement été visée par les milices de colons, sur ordre des fonctionnaires d’État en place. Ainsi les oncles de Sabrina Abda après avoir été torturés, ont été fusillés.

Son grand-père, notable et propriétaire terrien, a suivi le même chemin, les os broyés par ses bourreaux dans une cellule, qu’il avait partagée avec un des oncles de la famille Reggui.

Le livre de Sabrina Abda fait écho à celui de Marcel Reggui sorti en 2006 « les massacres de Guelma, Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales ». Celui-ci s’était rendu à Guelma en 1945 pour enquêter sur l’assassinat de sa sœur et de ses deux frères et avait rédigé en 1946, un manuscrit, mais il ne réussit jamais à connaître la vérité, cachée par le pouvoir colonial.

Cette terreur de mai 1945 fut à l’origine du 1er novembre 1954, déclenchement de la révolution algérienne, pour sortir du colonialisme.

80 ans après ces massacres, Sabrina est partie enquêter en France avec son cousin paternel.

Extrait : « Je suis partie aux Archives nationales, avec mon cousin : même grand-père assassiné, mêmes oncles fusillés, un père traumatisé, même combat ».

Ce qu’elle va découvrir dépasse l’entendement, car non seulement ses ancêtres ont été fusillés, mais ils ont été brûlés dans des fours à chaux devenus fours crématoires, en périphérie de Guelma. En cette année 1945, ce qui se passait en Algérie ne devait surtout pas être ébruité et les preuves des exécutions commises au nom de la France devaient disparaître, surtout lorsque des enquêteurs (comme le ministre de l’Intérieur), commençaient à venir sur place.

Les nombreux charniers ne pouvaient pas rester en l’état et les cadavres furent déplacés et brûlés. L’armée de son côté avait pilonné de nombreux villages faisant de très nombreuses victimes, dont femmes et enfants. Des Algériens fusillés, furent aussi aspergés d’essence pour disparaitre à tout jamais de l’histoire.

Auditionnés à l’Assemblée nationale en 2025, par un groupe de travail formé de députés, qui œuvrait à une proposition de loi pour la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 en Algérie, Sabrina Abda et son cousin, continuent à chercher des preuves, malgré les freins rencontrés au Service historique de la Défense.

Une proposition de résolution, relative à la reconnaissance et la condamnation du massacre des Algériens du 8 mai 1945 à Sétif, Kharrata, Guelma et leurs environs, a été déposée à l’Assemblée nationale, le 5 mai 2025.

Une autre proposition de résolution visant à reconnaître les massacres du 8 mai 1945 à, Guelma et Kharrata, en Algérie, comme crimes d’État, a été déposée le 9 septembre 2025.

Les « musulmans » comme on appelait les Algériens à l’époque de la colonie, ont payé un lourd tribut pendant les deux premières guerres mondiales, en sacrifiant leur vie pour la France et les massacres de mai 1945 ont sonné le glas d’un monde.

Le grand-père de Sabrina Abda, tirailleur algérien envoyé de force au front de l’est et respecté de tous, est mort assassiné par le pouvoir colonial en 1945.

Il est demeuré cet inconnu sur des photographies familiales.

Sa petite fille au nom de la justice, a voulu refaire une enquête à notre époque. Les centaines de documents arrachés au silence de l’histoire, prouvent que ces événements sont toujours d’actualité.

À l’heure où l’on parle des biens culturels spoliés pendant la colonisation, les victimes des massacres coloniaux ne sont toujours pas enterrées et figurent encore comme des « disparus ».

Le livre de Sabrina Abda est un récit historique doublé d’un témoignage sur « le trauma colonial » qu’elle porte dans sa chair.

En 2026, les victimes de la colonisation n’ont toujours pas obtenu une reconnaissance officielle par la France de ces massacres du 8 mai 1945, ainsi qu’un lieu mémoriel et un accès aux archives facilité.

Sabrina Abda, comme son cousin et des milliers de descendants d’Algériens, ne peut pas se recueillir sur la sépulture de ses ancêtres, ni connaître la paix, tant que les fantômes du passé ne seront pas reconnus.

Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma
Autrice : Sabrina Abda
Éditeur : Arcane 17
Collection : les invisibles
Pagination : 145 pages
Prix : 14€
Distribution : Pollen-Diffusion
Disponibilité : en librairie et sur le site de l’Éditeur
(editions-arcane17.net)