
Le 25 avril restera dans l’histoire du Mali comme une date mémorable. L’ampleur des événements survenus à Bamako et à l’intérieur du pays a de multiples causes, mais ils n’auraient jamais pu advenir sans une armée profondément divisée et fragilisée par les luttes internes au sommet de l’État. Ce contexte explosif a ouvert la voie à des failles majeures dont ont profité les djihadistes du Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) et ses alliés du Front de Libération de l’Azawad.
Par Maïssata Koné-Dubois
Un appareil sécuritaire sous tension : fractures, purges et défaillances
Depuis plus d’un an, des rivalités opposaient les principaux responsables de la transition. Deux pôles se sont progressivement constitués : d’un côté, celui du président Assimi Goïta, appuyé par Modibo Koné, le patron de la sécurité d’État, de l’autre, celui du ministre de la Défense Sadio Camara. Ces tensions ne sont pas restées confinées au sommet : elles ont traversé toute la chaîne militaire. Des camps se sont formés, la méfiance s’est installée et des purges ont été menées pour écarter les officiers jugés suspects.
Moins de quinze jours avant l’attaque, le 12 avril, une opération commando a permis la libération de cinq militaires détenus dans les locaux de la sécurité d’État. Dans la foulée, vingt-quatre officiers, dont deux généraux, ont été arrêtés à Bamako. Parmi eux figurait le général de brigade Mamadou Massaoule Samaké, considéré, pourtant, comme un acteur clé de la reprise de Kidal en novembre 2023. Cette séquence, libération spectaculaire suivie d’arrestations massives, illustre une intensification brutale de la guerre des clans au sein de l’appareil sécuritaire.
Quelques mois plus tôt, en août 2025, une vague d’arrestations d’une ampleur inédite avait déjà marqué un tournant. Entre 20 et 50 militaires, dont des figures majeures comme le général Abass Dembélé et la générale Néma Sagara, avaient été interpellés pour une supposée tentative de déstabilisation. Radiations, inculpations, mises à l’écart : cette purge, la plus importante depuis le coup d’État d’août 2020, a profondément désorganisé les équilibres internes. Elle a surtout installé une défiance durable entre l’armée de terre et la Garde nationale.
Les événements récents révèlent une autre faiblesse, celle du renseignement. Quelques jours avant le 25 avril, des alertes circulaient déjà dans certains cercles sécuritaires sur l’incapacité des services à anticiper les menaces. Les attaques coordonnées du GSIM, y compris jusque dans la capitale, ont confirmé ces inquiétudes. La politisation des services et leur implication dans les luttes internes ont contribué à détourner le renseignement de sa mission première : protéger l’État et ses institutions.
Une attaque au cœur du pouvoir
C’est dans ce contexte qu’est intervenu l’assaut du 25 avril. La facilité avec laquelle les djihadistes ont pénétré dans la garnison de Kati, ciblant notamment le domicile du ministre de la Défense, est particulièrement troublante. Elle suggère l’existence de complicités internes et à tout le moins, une défaillance majeure du dispositif sécuritaire.
Le bilan au sommet de l’État est lourd. Le ministre de la Défense Sadio Camara a été tué avec sa femme et ses enfants dans un attentat kamikaze. Un camion bourré d’explosifs a détruit son domicile ainsi que la mosquée attenante, où des fidèles ont péri. Cette violence est inédite dans la capitale, qui en a pourtant vu d’autres, et se distingue par un niveau élevé de victimes civiles collatérales en visant, de surcroît, un édifice religieux.
Le chef des services de renseignement Modibo Koné a été grièvement blessé, mais, selon des sources sécuritaires maliennes, il aurait été touché par des éléments de la Garde nationale qui lui imputeraient la responsabilité de la mort de Sadio Camara. Assimi Goïta, lui, est resté dans un état de choc, sécurisé dans un endroit tenu secret pendant trois jours. Il n’a réapparu en public que le 27 avril, lors d’une réunion avec l’ambassadeur de Russie à Bamako puis lors d’une visite à la famille de Sadio Camara et aux blessés lors des attaques.
La pression se maintient sur Bamako
Selon les mêmes sources, le plan du GSIM visait à neutraliser les cinq généraux au pouvoir afin de désorganiser l’appareil d’État et créer les conditions d’un basculement politique. Des éléments de ce groupe djihadiste infiltrés à Bamako chercheraient encore à poursuivre cette opération. A cette heure, la situation est encore mouvante et évolutive, d’autant que le groupe dirigé par Iyad Ag Ghali a décrété mardi un blocus total de la ville de Bamako, les habitants étant autorisés à en sortir mais pas à y entrer, même à pied. Dans le même temps, en coulisses, des tractations ont lieu sur de possibles figures qui pourraient diriger une nouvelle transition. Le nom du général Abass Dembélé circule avec de plus en plus d’insistance. Au Mali, l’histoire s’écrit au fil des heures sans que nul ne puisse envisager l’issue.



























