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Niger. Quand Strasbourg crucifie Bazoum en voulant le défendre

Session plénière du 12 mars 2026, Parlement européen.

La récente résolution du Parlement européen demandant la libération inconditionnelle de Mohamed Bazoum a fait un tabac à Strasbourg, le 12 mars. Mais un bide de même ampleur à Niamey, où autorités et souverainistes ont dénoncé, sans surprise, une ingérence impérialiste.

Par Nathalie Prévost

Intervention de Christophe Gomart le 11 mars au Parlement de Strasbourg (Capture d’écran).

On ne sait pas trop pourquoi il était si important, pour les amis du Président nigérien déchu Mohamed Bazoum, de voter une nouvelle résolution demandant sa libération quelques jours avant la fin de son mandat, le 2 avril prochain. C’était une « urgence », a dit le chef de file de l’opération, l’ex commandant des opérations spéciales françaises au moment de l’opération Serval, le très politique général de corps d’armée Christophe Gomart, devenu, dans le civil, député européen de droite.

On suppose – faute de plus de précisions – que lorsqu’il aura perdu sa qualité de Président élu, Mohamed Bazoum sera plus difficile à défendre. Ou que les arguments juridiques devront changer. Comme si ces raisonnements pesaient dans la situation du Président détenu au Palais avec son épouse Hadiza depuis deux ans et demi !

En tous cas, il n’était pas forcément très finaud de confier à Christophe Gomart la tête officielle du lobby, dans la mesure où sa démarche a immédiatement été interprétée au Niger comme une autre forme des pressions exercées sans relâche par les autorités françaises depuis le coup d’État de juillet 2023.  

« Le principal partenaire des forces européennes au Sahel »

D’ailleurs, assez naïvement sans doute, l’eurodéputé a dit tout haut le 11 mars à Strasbourg les raisons de fond qui motivaient sa démarche. « Il convient de rappeler que le président Bazoum, démocratiquement élu, a été le principal partenaire des forces européennes au Sahel, contribuant à la lutte contre le terrorisme islamiste, contre le trafic d’armes, contre le trafic d’êtres humains, et à la stabilité régionale. Nous ne pouvons rester plus longtemps silencieux alors qu’un allié-clé de l’Europe est emprisonné. Quel exemple de loyauté l’Union européenne donnerait-elle à ses partenaires ? »

Ces éléments de langage – défendre les alliés jusqu’au bout pour affirmer notre influence et notre utilité – sont directement issus de la « nouvelle doctrine » de la France en Afrique, qui s’est illustrée au Bénin tout récemment, lors du nébuleux coup d’État déjoué en décembre 2025. « Un signal clair doit être envoyé à nos partenaires et à leurs opposants. L’Europe est un allié assumant ses engagements envers ceux qui ont coopéré avec elle pour plus de sécurité et plus de liberté», a-t-il poursuivi.

De mystérieuses « minorités religieuses »

Comme si Christophe Gomart voulait décidément clouer le cercueil de Mohamed Bazoum, il a ajouté, peu inspiré : « Depuis le coup d’État, (…) la junte militaire laisse son territoire en proie à des groupes djihadistes responsables de nombreuses attaques meurtrières, notamment contre des minorités religieuses. Nous ne pouvons nous y résigner. »

Nul ne sait de quelles minorités religieuses parlait l’ancien général – qui a peut-être confondu le Niger et le Nigeria, ce dernier pays étant pris à partie par les États-Unis pour les attaques conduites par des groupes apparentés à Boko Haram contre les chrétiens – mais il aurait dû s’abstenir de cette accusation imaginaire : ces sujets, au Sahel, sont extrêmement sensibles, comme tout propos de nature à porter atteinte à la cohésion nationale.

Peu importe, encore, que les autres orateurs, comme à l’auberge espagnole, aient énuméré leurs griefs contre le régime : fermeture des ONG internationales, campagne contre la France – de la part de l’ex-diplomate française Nathalie Loiseau – démographie élevée et, de ce fait, menace de submersion migratoire – sujet soulevé par l’étoile montante de l’extrême droite allemande Tomasz Froelich.

« Chaque fois que l’Europe ouvre sa bouche »

Le propos que retiendront les Nigériens est le suivant : Bazoum était un allié clé de la France et de l’Europe (notamment dans la fermeture de la route migratoire de la Méditerranée) et c’est pour cela que le parlement européen, à une écrasante majorité, a voté le 12 mars en faveur de cette résolution (524 voix sur 555 présents).

Voici donc confirmé le narratif nationaliste de la junte qui dénonce en Mohamed Bazoum un « valet » de la France et des puissances occidentales. Ce que l’éditorialiste du quotidien privé L’Enquêteur a bien exprimé dans un article du 13 mars intitulé «Pourquoi la prison de Bazoum se referme à chaque fois que l’Europe ouvre la bouche » : « Les eurodéputés semblent ignorer que la menace de sanctions ou les leçons de droits humains n’ont plus aucune prise sur un pouvoir militaire sahélien qui a fait de la rupture avec l’Occident son principal fonds de commerce. Pire encore, cette résolution est du pain béni pour le CNSP. (…) Chaque condamnation occidentale est immédiatement recyclée par Niamey comme une preuve irréfutable de son indépendance. L’Europe croit punir ; en réalité, elle consolide le narratif souverainiste de la Refondation. »

À Niamey, sans surprise, la démarche, bien que dénuée de tout pouvoir coercitif, a provoqué une volée de bois vert. Des autorités d’abord : la chargée d’affaires par intérim, Nicoletta Avella, a été convoquée dès le jour du vote au ministère des Affaires étrangères pour y recevoir la protestation officielle du ministre Bakary Yaou Sangaré contre une « ingérence paternaliste » du Parlement européen. Le 18 mars, cette démarche a été suivie d’une rencontre sollicitée par le même ministre avec les ambassadeurs des pays membres de l’Union Européenne.

Réunion au ministère des Affaires étrangères à Niamey avec les ambassadeurs des pays membres de l’UE, le 18 mars.

« Une logique persistante de pression extérieure »

Même réaction de la société civile proche du régime, celle qui siège au Conseil Consultatif de la Refondation (CCR). Le 17 mars, l’institution consultative a dénoncé une « ingérence inadmissible dans les affaires intérieures du Niger » et interprété la résolution comme s’inscrivant « dans une logique persistante de pression extérieure visant à influencer les décisions souveraines du Niger. »

Le CCR a également dénoncé « le caractère sélectif de cette prise de position », alors que le Parlement européen reste « en retrait face à d’autres crises internationales majeures marquées par des violations du droit international ».

Le philosophe Farmo Moumouni, ministre de la Formation professionnelle, a balayé la démarche strasbourgeoise d’un cruel pamphlet intitulé « Papotages au Parlement européen. » « Comment peut-on (…) exiger d’un pays résolu à se soustraire de l’hégémonie colonialiste et impérialiste de l’Europe, d’un pays qui, contre la soumission et la servilité, a choisi l’indépendance et la souveraineté, de libérer ‘le principal partenaire des forces européennes au Sahel’ et ‘l’allié clé de l’Europe’? (…) Pourquoi obtempérerions-nous à des injonctions d’outre-mer ? Pour restaurer une hégémonie en déclin, un système politique décrié, un système économique cannibale? »

La crédibilité en berne de l’Union européenne

« L’Europe et son parlement doivent se rendre à l’évidence : ici, au Niger, ils ne jouissent d’aucune autorité ni d’aucune compétence ; leur crédibilité est nulle et leur réputation n’est que risée. » Pour Farmo Moumouni, derrière ce que les Nigériens considèrent, à tort ou à raison, comme un acharnement contre leur pays, se cache la volonté de remettre la main sur les richesses du sous-sol, l’or et l’uranium en particulier : « le sceau de l’urgence portée par la résolution de l’Union européenne – date de la fin d’un mandat écourté et oublié par les Nigériens – renvoie à l’acuité de l’incertitude économique provoquée par la nationalisation des ressources de l’Alliance des États du Sahel et la rupture dans l’approvisionnement en matières premières. »

Quoi qu’il en soit, la résolution votée à Strasbourg aura comme principal effet – à dessein peut-être ? – de compliquer encore davantage les laborieux efforts de reprise du dialogue et de la coopération entre Niamey et Bruxelles après le coup d’État. La non publication de la nouvelle stratégie Sahel, adoptée en novembre dernier, est une illustration du désarroi profond de l’Union européenne.

Le représentant de Kaja Kallas (la Haute Représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité), le commissaire  Wopke Hoekstra, en a fait part lors de sa réponse officielle aux orateurs de la résolution, le 11 mars. Leur donnant acte de la détérioration de la situation des droits de l’homme au Niger, il a toutefois souhaité rappeler que « les relations entre l’UE et le Niger avaient atteint une dégradation historique caractérisée par une profonde défiance, une diminution de l’engagement diplomatique, une rhétorique hostile et des accusations non fondées, et clairement pas de notre fait. (…) L’image de l’UE dans le pays, malheureusement, a été altérée. » Bruxelles a revu sa stratégie et envoyé son représentant spécial au Mali, au Burkina Faso et au Niger, pour tenter de renouer les fils, a-t-il expliqué. « Cette visite a démontré la volonté nigérienne d’améliorer ses relations avec l’UE sur la base de la souveraineté, du respect mutuel et des intérêts partagés. Elle a aussi révélé que les points de désaccord doivent être abordés avec franchise. »

Histoire de planter le clou, il a conclu son propos par le rappel de l’actuelle vision de Bruxelles pour la région : « Nous devons rester engagés au Sahel central parce que le désengagement, selon nous, n’est pas une option et ne sert pas les intérêts de l’Union européenne. »

 


Encadré : La carrière d’un officier très politique

Après avoir commandé le 13ème RDP, puis un Groupement de forces spéciales en Afghanistan (2006), Christophe Gomart a rejoint le cabinet du ministre de la Défense comme chef du bureau réservé en charge de la relation avec les services de renseignement relevant de ce ministère (DGSE, DRM, DPSD).

À la création de la Coordination nationale du renseignement (CNR), il a rejoint l’Élysée comme adjoint du coordonnateur national du renseignement (2008 – 2011). Il a ensuite été nommé Commandant des Opérations Spéciales (COS) (2011 – 2013) et il a alors mené les opérations en Libye (2011), le retrait des forces françaises en Afghanistan (2012 – 2013) et les opérations contre les djihadistes au Mali (2013) lors de l’opération Serval.

Nommé Directeur du renseignement militaire, il a rejoint, le 1er août 2013, cette direction dans laquelle il avait déjà servi de 1999 à 2003.

Admis à sa demande en 2ème section des officiers généraux le 1er juillet 2017, il a été recruté comme directeur de la sûreté et de la gestion de crises du groupe Unibail-Rodamco-Westfield. Aux élections européennes de 2024, il est élu sur la liste Les Républicains.