Dans un contexte de fortes pressions tribales, la justice libyenne a annoncé l’identification des auteurs présumés du meurtre du fils du colonel Mouammar Kadhafi, le 3 février dernier. Trois suspects, dont les noms n’ont pas été rendus publics, ont été arrêtés. Mais la famille Kadhafi réclame des poursuites contre les commanditaires de ce crime politique.
Après des semaines de flou, le bureau du procureur général a publié un communiqué dévoilant les avancées de l’enquête préliminaire sur un crime qui a secoué l’opinion publique libyenne et arabe. Le procureur général a annoncé avoir réussi à identifier trois suspects dans l’assassinat survenu dans la ville de Zintan, où Seïf al-Islam vivait depuis des années.
« Les auteurs du meurtre du citoyen Seif al-Islam Kadhafi ont surveillé sa résidence avant de l’atteindre dans la cour de son domicile, après avoir escaladé le mur de sa propriété. Ils ont acculé la victime là où elle ne pouvait pas leur échapper », indique le communiqué, qui ajoute que les assassins « ont pointé leurs fusils automatiques sur lui avant de le cribler de projectiles dont certains se sont logés dans son corps tandis que d’autres le traversaient de part en part, jusqu’à ce qu’il rende son dernier souffle ».
Lieux, itinéraires, véhicules et auteurs identifiés
Toujours selon le communiqué, les enquêteurs se sont rendus sur le lieu du crime et ils ont procédé à l’examen du corps de la victime et enregistré l’emplacement des blessures. Ils ont également consigné leurs observations lors de l’examen des traces et indices sur la scène de crime. Le parquet a entendu des témoins détenant des informations sur le meurtre et ses circonstances.
L’équipe scientifique et technique a retracé l’activité des suspects et leurs déplacements avant et après le crime. Les indices, preuves et liens résultant de l’inspection des lieux liés au crime ont été analysés. L’enquête a permis de déterminer le lieu où se sont réunis les suspects et le moment de leur déplacement vers le site du meurtre. Elle a également permis d’identifier les véhicules utilisés par les suspects et l’itinéraire emprunté.
Le procureur général a ordonné l’arrestation et la comparution des trois suspects sans révéler leurs noms.
La famille Kadhafi demande davantage
Le 5 mars 2026, la famille Kadhafi a réagi à ces événements en déclarant qu’elle avait pris connaissance du communiqué du bureau du procureur général et que, bien que l’annonce du parquet constitue « un premier pas positif vers la révélation de la vérité », la famille jugeait nécessaire que soient prises des « mesures concrètes sur les suspects mentionnés, dont l’identité est connue selon le communiqué lui-même. »
La famille a insisté sur « la nécessité de révéler toutes les circonstances liées à ce crime, y compris les entités qui ont aidé ou facilité sa perpétration, et tous ceux qui l’ont planifié, ont veillé à son exécution ou ont fourni une couverture ». Les Kadhafi demandent au bureau du procureur général de traiter ce crime avec le souci de satisfaire « le plus haut niveau de transparence et d’information du public sur les développements de l’enquête sans compromettre les exigences du déroulement des investigations, étant donné qu’il s’agit d’un assassinat politique visant un candidat à la présidentielle ». Ils affirment leur attachement absolu à leur « droit légitime et légal de poursuivre les criminels et tous ceux qui les soutiennent », soulignant que « le sang du martyr ne sera pas versé en vain et la main de la trahison sera rattrapée par un châtiment juste, tôt ou tard ».
Même exigence de vérité de la tribu des Qadhadhfa
De son côté, le conseil social de la tribu des Qadhadhfa a publié une déclaration similaire, affirmant que l’annonce du procureur général constituait « une étape importante sur la voie de la révélation de la vérité et un premier indice du début de l’éclaircissement des circonstances de ce crime odieux ». Cependant, le conseil a souligné que « cette étape doit être complétée par des mesures concrètes décisives, y compris la poursuite de tous ceux dont les noms figurent dans l’enquête, et la prise des mesures légales nécessaires à leur encontre sans hésitation ni retard ».
« L’accès à la vérité complète et sans restriction est un droit légitime non négociable », poursuit le conseil dans son communiqué. Cette affaire « ne concerne pas uniquement la tribu, mais représente une question d’opinion publique qui touche la conscience de l’ensemble de la nation ».
La déclaration du procureur général montre une avancée tangible de l’enquête, notamment à travers les informations précises fournies sur la manière dont le crime a été commis et les moyens de traçage technique utilisés pour identifier les suspects. L’identification de trois accusés et l’émission de mandats d’arrêt constituent une percée qualitative dans une affaire marquée par le flou jusqu’ici.
Cependant, on observe que le communiqué se concentre sur les auteurs directs du crime sans faire mention de ses commanditaires et ses complices qui ont fourni une couverture politique et sécuritaire à l’opération. C’est là que se situe l’exigence de la famille Kadhafi et de la tribu des Qadhadhfa, qui demandent une lumière complète sur le crime, jusqu’aux cerveaux. Des cercles proches de Seif al-Islam relaient des accusations, non vérifiées de manière indépendante, selon lesquelles les personnes recherchées seraient originaires de Zintan. Des blogueurs affiliés à la mouvance de la victime ont accusé Al-Ajmi Al-Atiri d’être impliqué dans l’affaire et ils reprochent aussi à Imad Trabelsi, l’actuel ministre de l’Intérieur originaire de Zintan, sa lenteur et son manque de coopération avec la justice.
Forte pression populaire et tribale
Les annonces du procureur général sont intervenues après des semaines de flottement et de spéculations au lendemain de l’assassinat, qui a suscité une vague d’indignation et de colère dans la population libyenne. L’annonce des rebondissements de l’enquête fait suite à des pressions populaires et tribales croissantes sur les appareils judiciaire et sécuritaire pour élucider les circonstances du crime.
Avec la nouvelle de l’identification de suspects, l’affaire entre dans une nouvelle phase, plus complexe : celle de la poursuite et de l’arrestation des accusés, puis de leur procès. Cependant, le défi majeur concernera la capacité de la justice et de la police à exécuter des mandats d’arrêt, surtout dans le contexte actuel du pays.
Par ailleurs, la capacité des enquêteurs à atteindre les cerveaux du crime constituera un véritable test pour l’indépendance de la justice libyenne (qui a souffert récemment de divergences entre ses principales institutions, notamment au Conseil suprême de la magistrature) et sa capacité à surmonter les pressions politiques et les équilibres délicats qui caractérisent la scène libyenne actuelle.
De l’assassinat du fils de Kadhafi au risque d’une reprise de la guerre































