Ces lettres qui disent la face noire de la guerre d’Algérie

Les lettres d’un prisonnier algérien, Derradji Bouharati, à sa femme, publiées par l’Harmattan, en disent plus sur la guerre d’Algérie que beaucoup de recherches universitaires. Une chronique de Sadek Sellam

 

Fin mars 1956, dans quartier populaire à l’est d’Alger, un jeune père de famille, Derradji Bouharati (1922-1998), est arrêté au milieu de la nuit par des militaires français. Les perquisitions et arrestations sans mandat d’amener viennent d’être autorisées par les « pouvoirs spéciaux », votés par la majorité du Front républicain et signés le 15 mars par François Mitterrand, le Garde des Sceaux du gouvernement Guy Mollet. Le premier article de cette loi d’exception stipule que « les libertés sont suspendues en Algérie ».Cette arrestation fait partie du démantèlement d’un réseau du FLN chargé de la collecte des fonds et de l’impression des tracts, que « l’Echo d’Alger » appellera le « groupe de Levilly », du nom de la cité voisine.

Les lettres de prison, dûment conservées par la mère et sa fille aînée, viennent d’être rassemblées, présentées et publiées par sa fille cadette, Samia[1].Après des interrogatoires musclés, Derradji Bouharati  est interné dans la prison de Barberousse, avant d’être transféré dans le « camp d’hébergement» de Berrouaghia, à 100 kilomètres au sud d’Alger où il fait très froid l’hiver. De dures conditions de détention s’ajoutent aux rigueurs du climat: baraquements mal chauffés, promiscuité, malnutrition malgré t de légères améliorations consécutives aux visites de la Croix Rouge, etc…En plus de ces difficultés, les « hébergés » subissent les pressions de l’Action psychologique du V° Bureau, qui deviendra un véritable « Etat dans l’Etat », selon Paul Delouvrier, le Délégué Général arrivé en décembre 1958. Les officiers d’Action psychologique demandent aux « hébergés » de moucharder contre leurs frères et cherchent à retourner les plus fragiles. Ce service considère tout djoundi de l’ALN et tout membre de l’OPA (organisation civile clandestine) du FLN comme des cas pathologiques nécessitant une action de désintoxication, au besoin par des séances d’électrochoc pour les mineurs afin de les aider » à oublier les idéaux pour lesquels ils se sont engagés.

Derradji Bouharati souffre beaucoup plus que la plupart des autres « hébergés », en raison de ses sept enfants laissés à sa jeune femme et de son extrème sensibilité d’artisan-artiste. Il fait face, mettant sa connaissance du français acquise à l’école communale au service d’une intense activité épistolaire. Il écrit régulièrement des lettres à sa femme illettrée qui se les fait lire par sa fille aînée. Il faut avoir à l’esprit la grande pudeur des familles musulmanes, et spécialement des relations père-fille, qui empêche d’extérioriser les sentiments amoureux.

« Je ne tiens que grâce à la foi en Dieu et à mon amour pour toi », répète-t-il à son épouse. Celle-ci dicte à sa fille les réponses aux questions sur l’évolution de la scolarité de tous les enfants qui se trouvent stimulés à distance par tant d’insistance paternelle.

Nombreux sont les lecteurs de ces lettres émouvantes qui commencent par rendre hommage aux instituteurs et institutrices français qui sauvèrent l’honneur français mis à mal par la colonisation. Car le lecteur attentif qui compare avec le niveau atteint par l’enseignement en Algérie, est impressionné par la qualité du français et la clarté de la rédaction de cet ancien élève appliqué, mais qui n’a fréquenté que l’école primaire.

Ce livre aux dimensions modestes, comme la fille cadette qui a contenu son émotion pour rassembler, classer et commenter les lettres paternelles, contribue à combler une lacune de la recherche historique sur les grandes difficultés, morales et matérielles, de la vie des dizaines de milliers de détenus, souvent innocents, dans la centaine de « camps d’hébergement ». Car, hormis « le Camp », consacré par Abdelhamid Benzine au camp Morand de Boghar pour les « PAM » (Pris les Armes à la Main), et celui, en arabe, de Ahmed Azoui sur le camp du Djorf (dans les Aurès), il n’y a pratiquement rien sur le phénomène concentrationnaire qui fut un des principaux dispositifs de la répression pour le « maintien de l’ordre » (l’usage du mot « guerre » étant soigneusement évité) en Algérie entre 1954 et 1962.

En mai 1961, un journaliste posa une question directe à Pierre Mendès-France : « Y-a-t-il des « camps de concentration en France »?L’ancien président du Conseil (de juin1954 à février 1955) n’hésita pas à reconnaître ce qui était soigneusement dissimulé.

Ce livre inspiré par une mémoire familiale, ravivée par une cadette qui était la préférée de son père, pourrait amener les historiens inspirés par le courage de Mendès-France à sortir des limites étroites de « l’historiquement correct » pour étudier la vie dans les « camps d’hébergement » et les « centres de tri » en Algérie. D’abondantes et précises archives le permettent pourvu que soient surmontés les blocages idéologiques, comme la crainte des comparaisons jugées déplacées avec les méthodes de l’Allemagne nazie.

Pour être exhaustives de telles recherches ne devraient pas omettre les centres de détention qui, pour être maintenus secrets, n’étaient visités ni par les commissions d’enquêtes, dont les rapports édulcorés servaient à « sauter l’obstacle annuel de l’ONU » (Ferhat Abbas). L’existence de ces centres secrets a été révélée, entre autres, par le regretté Jacques Berque, qui avait été très actif, à partir de 1956, dans le Comité des Universitaires sur l’Algérie. Pour sa part, Bernard Deschamps, ancien député communiste du Gard, révèle dans son livre « le fichier Z », sur la puissante organisation du FLN dans son département, l’existence de prisons secrètes dans les Cévennes, où l’on faisait venir d’Algérie des DOP(équipes d’officiers de renseignements spécialisées dans les interrogatoires musclés) pour interroger les suspects de la fédération de France du FLN.

La mémoire contribue à rattraper les retards de la recherche universitaire.

 

 Derradji Bouharati : Lettres d’un prisonnier de la guerre d’Algérie. Les giboulées de mars. Rassemblées et présentées par Samia Ziriat Bouharahati. L’Harmattan. Paris. 2017.