Longtemps enfermé dans l’image d’un État ambigu, soupçonné de double jeu et relégué aux marges diplomatiques, le Pakistan a retrouvé une centralité inattendue en accueillant des négociations inédites entre Washington et Téhéran. Une séquence révélatrice de ses fragilités, mais aussi de ses atouts géopolitiques majeurs.
Le Moyen-Orient dans la presse anglophone, par Bruno Philip
Le Pakistan, ou la mauvaise réputation : longtemps soutenu par les États-Unis, notamment au temps du djihad antisoviétique lancé par les « combattants de la liberté » d’Afghanistan dès le début de l’intervention russe (1979-1989), Islamabad avait fini par être vu, à juste titre, par Washington comme le pays du double jeu permanent. Après les attentats du 11 septembre 2001, le Pakistan parvint en effet à afficher son soutien aux États-Unis tout en aidant en sous-main les talibans… Les relations entre Islamabad et Washington connurent ainsi des hauts et des bas, les bas finissant par devenir une réalité durable après que l’administration Obama eut découvert qu’Oussama Ben Laden se cachait au Pakistan… tout près des locaux d’une prestigieuse académie militaire. (Il fut exécuté par un commando américain en 2011.)
Mais voilà que le « Pays des Purs » (Pakistan) vient de gravir en majesté les marches de la scène internationale en ayant organisé à Islamabad les premières négociations directes entre l’Iran et les États-Unis au terme de six semaines d’un violent conflit. Et voici aussi venu le temps de la réconciliation avec Washington après le retour aux affaires de Donald Trump : depuis quelques mois, le chef de l’armée pakistanaise Asim Munir – véritable leader dans un pays sous influence militaire depuis sa création en 1947 – jouit même des faveurs du président Trump qui l’appelle « mon maréchal préféré ». C’est dire que le Pakistan a toutes les raisons de se satisfaire d’être devenu, le temps d’un week-end, le centre du monde, lui, le pays paria, détesté par beaucoup, méprisé par certains et souvent marginalisé par la « communauté internationale ». Même si – et ce n’est pas rien – il est l’allié de la Chine, a signé un partenariat militaire stratégique avec l’Arabie saoudite et entretient d’étroits rapports avec l’Iran. D’où sa désignation de « faiseur de paix », lui qui peut parler à la fois aux Iraniens et aux Américains. Certes, les négociations de ce week-end ont échoué et les efforts pakistanais, qui avaient mis la capitale en état de siège pour accueillir le vice-président américain J.D. Vance et la délégation iranienne, n’ont pas été récompensés. Mais Islamabad n’est pour rien dans cet échec, d’autant que tout portait à croire que des négociations convoquées dans l’urgence avaient peu de chances de déboucher sur un accord en un temps si court.
Une revanche diplomatique
Quoi qu’il en soit, comme le remarque The Diplomat, site spécialisé sur l’Asie, « l’obtention par le Pakistan d’un cessez-le-feu de deux semaines entre les États-Unis et l’Iran » a été « perçue comme une victoire, une victoire que le Pakistan n’a pas connue ces dernières années. Ce succès diplomatique a, en quelque sorte, replacé le Pakistan sur la scène internationale. Il s’agit d’une réussite significative, d’autant plus que le pays est aux prises avec une incertitude politique et une économie en ruine. »
La tâche n’était pas aisée en dépit des atouts diplomatiques de la République islamique du Pakistan : « Comme beaucoup d’acteurs dans ce conflit, le pays marche sur un fil », a déclaré au New York Times un ancien général pakistanais à la retraite, Inam Ul Haque ; « mais il bénéficie de la confiance des deux camps et joue un rôle de facilitateur, de conciliateur et de médiateur ».
Ce rôle qu’Islamabad s’est attribué est cependant dicté par les circonstances, ainsi que le remarque également, au New York Times, le chercheur spécialisé sur l’Asie du Sud, Michael Kugelman : « Le Pakistan considère le Moyen-Orient comme la région la plus importante au monde pour ses intérêts » et « compte tenu de sa dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient et de sa situation géographique, il pourrait être plus vulnérable aux conséquences de la guerre que tout autre pays de la région. » En fait, pour le chercheur, ce rôle de médiateur « est moins motivé par l’ambition que par la nécessité : le Pakistan est extrêmement vulnérable à toute escalade entre les États-Unis et l’Iran et un conflit plus large ne se limiterait pas au Golfe persique : cela aurait des répercussions transfrontalières, perturberait les flux économiques et aggraverait les risques sécuritaires le long de la frontière occidentale du Pakistan. En ce sens, la médiation n’est pas une démonstration de force géopolitique, mais un acte de préservation stratégique. » Deux chiffres parlent d’eux-mêmes : 85 % du pétrole et du gaz importés au Pakistan passent par le détroit d’Ormuz et plus de la moitié des quelque 40 milliards de dollars renvoyés chaque année au pays par les travailleurs émigrés proviennent des monarchies du Golfe persique…
Un équilibre contraint
Le terrain géopolitique sur lequel se meut le Pakistan est des plus complexes : à l’est, l’Inde, le « frère ennemi », avec qui il a déjà livré quatre guerres, dont deux de perdues (1947 et 1971), la dernière en mai 2025, dont il n’est, pour une fois, pas sorti militairement écrasé par son puissant voisin. À l’ouest, l’Afghanistan, son « terrain de jeu » favori, ce pays constituant pour Islamabad une « profondeur stratégique » nécessaire en cas d’attaque indienne. Ironie de l’Histoire, alors que le Pakistan a contribué à créer le mouvement taliban au milieu des années quatre-vingt-dix, il est aujourd’hui en guerre avec les islamistes qui se sont réinstallés au pouvoir à Kaboul à l’été 2021 : les Pakistanais reprochent aux Afghans de laisser les talibans pakistanais, cousins ethniques et politiques de ceux de Kaboul, utiliser les zones frontalières du Pakistan comme base de repli après avoir mené des opérations terroristes sur le sol pakistanais. Conséquence, l’aviation pakistanaise a récemment bombardé Kaboul.
À l’ouest aussi, donc, l’Iran, avec qui le Pakistan entretient de bons rapports, on l’a dit, même si la relation de voisinage cordiale a connu des remous lors d’incidents de frontière (2024) causés par les activités de séparatistes de l’ethnie baloutche, tant dans la province iranienne du Baloutchistan que dans celle du même nom, au Pakistan…
Mais la complexité de sa situation géographique et les relations que le Pakistan entretient avec des pays aussi variés que la Chine, les États-Unis, l’Arabie saoudite et l’Iran ont aussi fait naturellement du Pakistan un acteur majeur dans la séquence ouverte par les nouvelles frappes israélo-américaines sur l’Iran. Le Pakistan ne peut cependant pas agir isolément : comme le souligne dans The Diplomat le chercheur irano-américain Vali Nasr, « toute initiative pakistanaise significative a peu de chances d’aboutir sans un soutien, au moins tacite, de l’Arabie saoudite. La profondeur des liens militaires, financiers et politiques entre Islamabad et Riyad impose des limites évidentes à l’autonomie du Pakistan. »
Au lendemain de l’arrêt des négociations, alors que l’on s’interroge sur l’éventualité d’une reprise ultérieure des discussions, les Pakistanais, si fiers d’avoir été les organisateurs d’un sommet inédit – au grand dam de leur ennemi indien, en ce moment délaissé par Trump – doivent se demander s’ils pourront encore, dans un avenir proche, jouer le rôle de médiateur. Les « Islamabad Talks », comme le proclamaient fièrement des affiches dans la capitale, sonnaient en tout cas comme un petit air de revanche pour un pays économiquement affaibli, sous tutelle permanente de l’armée et qui, en 2025, a battu le record mondial du nombre de morts pour cause de terrorisme (1 139 personnes tuées)…
































