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La campagne de terreur discrète de Téhéran

Les drapeaux nationaux de l'Union européenne, de l'Allemagne et de l'Iran flottent, entre autres, dans un ciel bleu limpide lors de la journée d'ouverture de la 100e édition du Salon international de l'agriculture « Green Week » (Grüne Woche) au parc des expositions de Berlin, le 16 janvier 2026. ©Ralf Hirschberger / AFP


Depuis le 28 février, l’Iran est soupçonné d’avoir déplacé sa confrontation avec Washington et Israël vers l’Europe, via une campagne hybride menée par procuration. L’article signé Mario Chartouni, repris d’Ici Beyrouth, site partenaire, analyse ce recours à des adolescents recrutés en ligne et à des réseaux criminels sur le continent.


Depuis le déclenchement de l’opération américano-israélienne contre l’Iran le 28 février, l’Europe est devenue un théâtre secondaire d’une campagne hybride soigneusement orchestrée. Synagogues incendiées, écoles juives prises pour cibles, bombes artisanales déposées devant des succursales de la Bank of America: la stratégie iranienne ne repose pas sur des missiles, mais sur des adolescents recrutés sur Snapchat.

Un groupe fantôme

Le 9 mars, une explosion frappe la synagogue de Liège. La revendication arrive deux jours plus tard, signée par un groupe inconnu: Harakat Ashab al-Yamin al-Islamiyah, ou HAYI. Cette organisation n’avait aucune existence documentée avant cette date. Depuis le 9 mars, elle revendique dix-sept incidents dans sept pays européens, avec une concentration notable sur Londres, Rotterdam, Amsterdam, Paris et Munich.

L’International Center for Counter-Terrorism (ICCT) a retracé l’empreinte numérique du groupe: sa première publication est apparue le 9 mars sur un canal Telegram affilié à la milice irakienne pro-iranienne Liwa Zulfiqar. Les vidéos de revendication sont systématiquement relayées par quatre canaux arabophones proches de l’écosystème du Corps des gardiens de la révolution (CGRI), avant d’être amplifiées par les réseaux Houthis et Hezbollah. 

Le délai entre l’attaque et la publication est parfois inférieur à quinze minutes, ce qui implique un accès quasi en temps réel à l’information, incompatible avec un groupe autonome.

HAYI pourrait être une façade créée par le renseignement iranien pour revendiquer des opérations qu’il a lui-même montées, selon des informations rapportées par des autorités européennes au Wall Street Journal. L’ambiguïté est constitutive du dispositif: ni groupe terroriste classique, ni opération d’État assumée, HAYI occupe délibérément un espace intermédiaire qui complique toute réponse décisive.

Le modèle opérationnel: sous-traiter pour disparaître

La mécanique de recrutement est désormais bien documentée. Le Washington Institute décrit un modèle dit de «gig economy»: des jeunes, souvent issus de milieux défavorisés et dotés de casiers judiciaires pour de petits délits, sont contactés via Snapchat ou Telegram et rémunérés entre 500 et 1.400 euros pour des actes de vandalisme ou d’intimidation filmés. 

Ce modèle n’est pas une improvisation. L’ICCT rappelle que l’Iran a déjà recouru aux gangs Foxtrot et Rumba en Suède, ainsi qu’à un ancien membre des Hells Angels en Allemagne pour des attaques contre des synagogues. La cour d’appel de Düsseldorf a établi qu’un responsable iranien avait financé le voyage de ce recruteur en Iran. 

Comme le note l’ICCT, ce recours aux réseaux criminels offre à Téhéran une double protection: le déni plausible et une flexibilité contractuelle qui dispense d’entretenir des réseaux permanents coûteux.

L’Europe comme champ de bataille par procuration

Pourquoi l’Europe plutôt que les États-Unis ou Israël? Le Soufan Center identifie trois facteurs structurels. D’abord, la guerre unifie des acteurs disparates – proxies étatiques, criminels opportunistes, individus radicalisés – autour d’un récit de victimisation commune. 

Ensuite, attaquer en Europe permet à l’Iran d’exercer une pression sur les alliés américains sans franchir le seuil d’une confrontation directe. 

Enfin, le continent offre une densité exceptionnelle de cibles symboliques difficilement sécurisables: synagogues, écoles juives, ambassades, institutions financières américaines.

Le général Abolfazl Shekarchi, porte-parole des Forces armées iraniennes, a menacé le 20 mars d’attaquer «parcs, zones touristiques et sites de loisirs» dans le monde entier. Comme le souligne le Soufan Center, cette déclaration publique n’invalide pas les opérations clandestines non attribuables: elle en est le complément psychologique.

Une réponse européenne fragmentée

Quarante-quatre arrestations ont été effectuées à ce jour: vingt-huit au Royaume-Uni, dix aux Pays-Bas, quatre en France et deux en Belgique. Mais les cadres juridiques divergent. Les Pays-Bas et la France poursuivent pour «complot terroriste», alors que Londres s’en tient au droit commun de l’incendie criminel, même si l’enquête est conduite par l’unité antiterroriste de la police métropolitaine de Londres.

Cette fragmentation illustre précisément l’efficacité du modèle iranien. En maintenant les opérations en deçà du seuil des victimes mortelles, Téhéran évite toute riposte unifiée tout en imposant une dépense continue de ressources sécuritaires. La peur, l’épuisement institutionnel et l’effet médiatique sont les vraies armes, comme le résume le Soufan Center: «la diffusion, le déni et la peur comme arme véritable».

Face à cette guerre de l’ombre, l’Europe n’a pas encore trouvé de doctrine commune. C’est peut-être la victoire la plus silencieuse de Téhéran.

https://icibeyrouth.com/articles/1337006/de-liege-a-londres-la-campagne-de-terreur-discrete-de-teheran#