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Iran : le pari raté de l’asphyxie


Un rapport attribué à la CIA et un calcul d’Al Jazeera bousculent le récit d’une République islamique déjà à genoux. Entre capacités militaires préservées, effets différés du blocus et recettes pétrolières dopées par la crise, l’Iran apparaît moins fragile que ne l’annonçaient Washington et Tel-Aviv depuis le déclenchement du conflit.

Une chronique de Bruno Philip

Alors que Washington promettait l’asphyxie rapide de Téhéran, la CIA estime que l’Iran pourrait tenir plusieurs mois sous blocus. Plus surprenant encore, selon Al Jazeera, la crise aurait même accru ses revenus pétroliers, révélant les limites des certitudes américaines et israéliennes sur la fragilité du régime en guerre depuis février.

Al Jazeera s’est livrée, quant à elle, à un surprenant calcul démontrant que l’Iran gagne plus d’argent depuis le début de la crise grâce à son contrôle du détroit d’Ormuz.

L’économie iranienne est en mode survie et l’avenir de la dictature des pasdarans — Gardiens de la révolution — est incertain, pour dire le moins. Pourtant, à moyen terme, non seulement la République islamique a des chances de tenir, contrairement à ce que voudraient nous persuader les rodomontades trumpiennes — Trump a perdu la guerre au sens où il ne l’a pas gagnée —, mais elle pourrait sans doute survivre des mois avant de commencer à être menacée de dislocation économique et militaire.

Cette affirmation, pour le moins étonnante dès lors que l’on imagine l’état de délabrement d’un pays qui vient d’être écrasé sous les bombes, a vu son leadership décimé et ses forces de défense en partie anéanties, émane tout simplement de la CIA. C’est ce qu’un récent scoop du Washington Post vient de révéler.

Une analyse de l’agence de renseignement américaine, qui bat ainsi en brèche l’optimisme de son « boss » de la Maison-Blanche, conclut en effet, selon le Post, que l’Iran « peut survivre au blocus naval américain pendant au moins trois à quatre mois avant de connaître de graves difficultés économiques ».

Et, toujours selon la CIA, dont le rapport écrit a été lu par des sources du quotidien proche des services de renseignement, Téhéran conserverait aussi un potentiel non négligeable de force de frappe, le régime étant parvenu à garder intactes d’« importantes capacités en matière de missiles balistiques malgré des semaines de bombardements intensifs américains et israéliens ».

Les analystes de la centrale d’espionnage osent chiffrer leurs informations : l’Iran conserverait « 75 % de ses stocks de lanceurs mobiles et environ 70 % de ses stocks de missiles d’avant-guerre ». Sans compter qu’il « existe des preuves » que le régime a été en mesure de « récupérer et de rouvrir la quasi-totalité de ses installations de stockage souterraines, de réparer certains missiles endommagés et même d’assembler de nouveaux missiles qui étaient presque terminés au début de la guerre ».

Au temps pour Donald Trump, qui affirmait encore en milieu de semaine dernière que les missiles iraniens avaient été en grande partie « décimés » et que le régime n’en conservait « probablement que 18 ou 19 % ».

De hauts responsables du renseignement américain contactés par le Washington Post nuancent certes le rapport de la CIA, estimant que le blocus imposé par les États-Unis « inflige des dommages réels et cumulatifs », tels que la « rupture des échanges commerciaux, la chute brutale des recettes fiscales et l’accélération de l’effondrement économique systémique ».

Mais si tout cela est vrai, il n’en reste pas moins que les prévisions des spécialistes et autres experts de l’Iran ont gravement sous-estimé la capacité du régime à se défendre. Même après avoir perdu plusieurs de ses dirigeants, celui-ci est parvenu à les remplacer immédiatement.

Dans cette même revue de presse, nous faisions écho, le 1er mars, soit peu de temps après le début des frappes, à un article du quotidien israélien Haaretz citant l’ancien commandant de la défense israélienne, le général Pinin Yungmann, qui affirmait non sans optimisme : « Étant donné que les Iraniens ont déjà tiré entre 150 et 175 missiles sur Israël, en plus de leurs tirs sur les pays du Golfe, dont l’Arabie saoudite, ils en ont donc déjà utilisé environ 250 au total. Cela signifie qu’ils en ont encore assez pour maintenir cette pression pendant quelques jours, mais pas pendant des mois, ni même des semaines. »

Mais cela fait plus de deux mois que l’Iran tient. Et même s’il faut tenir compte du cessez-le-feu en vigueur depuis le 8 avril, ce genre de prédiction révèle que, tant à Washington qu’à Tel-Aviv, les grands stratèges ont été incapables d’anticiper les capacités de résistance de l’Iran.

Le pétrole, angle mort du blocus

Quant à d’autres affirmations trumpiennes selon lesquelles l’économie iranienne « s’effondre », elles sont peut-être aussi un peu trop hâtives. La télévision Al Jazeera, basée au Qatar, vient de se livrer à un calcul des plus surprenants : selon elle, s’appuyant sur des analyses de sociétés de trading, la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz n’a pas empêché l’Iran de continuer à exporter ses propres hydrocarbures.

Affirmant que l’Iran a en réalité exporté plus de brut, du 15 mars au 14 avril, qu’avant la guerre, le site de la chaîne d’information en continu a calculé que la République islamique a réussi à faire passer 55,22 millions de barils de pétrole par le détroit et d’autres routes d’exportation, profitant du même coup de la hausse des prix du pétrole pour engranger des bénéfices.

« Même avec une estimation prudente de 90 dollars le baril, écrit Al Jazeera, l’Iran a engrangé au moins 4,97 milliards de dollars le mois dernier grâce à ses exportations de pétrole. À titre de comparaison, début février, avant le début de la guerre, l’Iran tirait environ 115 millions de dollars par jour de ses exportations de pétrole brut, soit 3,45 milliards de dollars par mois. »

En résumé, conclut la télévision qatarie, « l’Iran a gagné 40 % de plus grâce à ses exportations de pétrole le mois dernier qu’avant la guerre ».

Si ces calculs sont les bons, décidément, Trump aura eu tout faux : être incapable, pour l’instant, d’amener l’Iran à résipiscence au terme de deux mois et demi de conflit, tout en réussissant à faire gagner de l’argent au régime de Téhéran, quelle performance !