Affaibli par les guerres successives et la disparition de Hassan Nasrallah, le Hezbollah conserve pourtant une capacité de nuisance redoutable. Selon le Wall Street Journal, ses drones FPV, bon marché et difficiles à neutraliser, imposent à Israël une menace nouvelle, asymétrique et révélatrice des mutations du champ de bataille régional.
Le Moyen-Orient dans la presse anglophone, par Bruno Philip
Le Hezbollah plie mais ne rompt pas: décapité depuis l’élimination de son chef Hassan Nasrallah en 2024 et la mort sous les bombes de nombre de ses responsables, affaibli par les conflits à répétition avec Israël, ignorant les exigences de la présidence libanaise le pressant de désarmer ses combattants, le «Parti de Dieu», cette boussole idéologico-religieuse des chiites libanais, résiste et rend coup pour coup à Tsahal. L’illustration la plus frappante de cette capacité renouvelée du Hezbollah à persister dans son être est l’aptitude croissante de ses «soldats» à utiliser des drones individuels à caméra embarquée, frappant avec précision les soldats israéliens au Sud-Liban.
Pour le Wall Street Journal, qui vient de consacrer un article entier à ce sujet, ces drones «représentent une menace majeure pour l’armée israélienne, une menace qu’elle n’avait pas rencontrée lors des précédents affrontements à Gaza et au Liban». Si l’on en croit des responsables israéliens et des soldats de Tsahal contactés par le WSJ, ces engins bon marché, qui ne coûtent guère plus que quelques centaines de dollars l’unité, «sont difficiles à détecter [et] d’une grande précision». Ces armes sont du même type que celles qui «ont fait leurs preuves en Ukraine, en Russie et, plus récemment, en Iran et en Irak, dans l’attaque de bases américaines situées dans plusieurs pays du golfe Persique».
Le grand quotidien de la finance new-yorkaise raconte, dans son édition du 1er mai, l’histoire récente d’un drone qui a survolé des soldats israéliens en position près d’un char, au Sud-Liban. Après avoir «plongé et déclenché une charge explosive», l’engin a tué un soldat et en a blessé cinq autres. Un hélicoptère de secours militaire s’est ensuite posé sur les lieux de l’incident, dans les collines, et, tandis que les soldats israéliens évacuaient précipitamment les blessés, un autre drone a visé l’appareil, le manquant de quelques mètres. «Waouh! Waouh! Encore un drone! Waouh! Je n’arrive pas à y croire!», s’est écrié un soldat qui filmait la scène.

Une menace bon marché, difficile à neutraliser
Selon le journal new-yorkais, ces drones dits «FPV», pour «First Person View» — ou «vol en immersion» —, disposent donc d’une caméra, ce qui permet au «pilote», muni de lunettes de réalité virtuelle, de profiter des images en temps réel comme s’il était dans un avion. Un procédé utilisé par nombre d’opérateurs de drones amateurs et dont le prix est bien inférieur aux moyens qu’une armée doit mobiliser pour abattre ce genre d’engins. Le recours à ces derniers s’est généralisé ces dernières semaines, comme le montrent les communiqués de Tsahal: jeudi dernier, un soldat a été tué par un drone et, le mardi précédent, un autre a été tué alors qu’il manœuvrait une excavatrice. Parfois, une dizaine d’attaques du même genre est recensée chaque jour.
Ce déploiement inquiète les Israéliens, alors que le gouvernement de Benjamin Netanyahu fait face à des critiques croissantes pour le manque de préparation de son armée à affronter de telles armes.
«J’ai donné des instructions il y a quelques semaines pour un projet spécial visant à anéantir la menace des drones», s’est défendu Netanyahu; «cela prendra du temps, mais nous y parviendrons», a-t-il ajouté.
La guerre de propagande fait rage au sujet des drones: «Le Hezbollah a récemment diffusé des dizaines de vidéos de drones FPV frappant des chars, des véhicules blindés et des excavatrices», écrit le Wall Street Journal; «ces vidéos, accompagnées d’une musique entraînante, montrent des cibles entourées en rouge». Des analystes et experts des questions militaires remarquent que ces mêmes vidéos démontrent «l’habileté des opérateurs de drones du Hezbollah et la probabilité qu’ils aient reçu une formation». Ces images, filmées par des soldats du Hezbollah et des soldats israéliens, ont été largement diffusées en Israël, notamment sur les chaînes de télévision nationales, et citées comme preuve du manque de préparation de l’armée face à cette menace.
Les Israéliens auraient dû tenir compte de l’expérience et de la maîtrise de cette technologie du drone par les soldats ukrainiens engagés sur le front de la guerre avec la Russie. Mais il semble que l’État hébreu ne s’en soit pas soucié: l’ancien ministre ukrainien de la Défense a déclaré que son gouvernement avait proposé à plusieurs reprises un échange de connaissances avec Israël pour contrer la menace des drones iraniens, mais que ses propositions étaient restées lettre morte. «Malheureusement, nos avertissements n’ont pas été pris en compte», a regretté Oleksiy Reznikov, ministre ukrainien de la Défense de 2021 à 2023; «depuis le 7 octobre 2023, et jusqu’à aujourd’hui, Israël est confronté à l’utilisation agressive de techniques de combat d’origine russe par des groupes armés soutenus par l’Iran.»

L’asymétrie comme avantage tactique
En 2022, des soldats ukrainiens avaient été les premiers à utiliser un tel type de drone au combat, en fixant des explosifs à des drones commerciaux et en les lançant vers des positions russes. Depuis, ces drones sont devenus l’un des types d’armement les plus utilisés sur le champ de bataille russo-ukrainien. Les engins ont une portée moyenne de quinze kilomètres, et davantage s’ils sont équipés d’un répétiteur de signal ou de fibres optiques, ce procédé permettant aux opérateurs de rester loin de la ligne de front. Face à la supériorité de l’armée israélienne, les soldats du Hezbollah tirent ainsi pleinement profit de cet aspect «asymétrique» du conflit avec Tsahal.
Ce qui inquiète le plus Israël, explique le WSJ, c’est précisément l’utilisation par le «Parti de Dieu» de drones FPV reliés par des câbles à de la fibre optique: «Plus difficiles à piloter, ces drones sont insensibles aux contre-mesures électroniques actuelles. La fibre optique est la pire des menaces, car il n’existe actuellement aucun moyen de la contrer.»
Reste donc aux Israéliens à s’adapter, même s’ils ont pour l’instant fort à faire: toujours selon le Wall Street Journal, des soldats israéliens ont raconté que certaines de leurs unités ont été récemment débordées par l’afflux de drones et contraintes d’improviser des solutions de fortune, comme recouvrir le matériel militaire de filets de protection, une méthode utilisée depuis longtemps en Ukraine.
Le Hezbollah ose se rengorger publiquement de ses «victoires» en dépit de son affaiblissement constant: récemment, lors d’un petit déjeuner avec des journalistes organisé à Beyrouth, le directeur des relations médias de l’organisation chiite, Youssef el-Zein, a concédé que la capacité du Parti à se réarmer et à se restructurer tenait du «miracle», mais que le Hezbollah pouvait s’enorgueillir de sa résilience face à l’armée israélienne: «Il n’existe aucune résistance au monde qui ait subi des coups aussi durs et qui ait pu reconstruire ses capacités, ce qui, je pense, a été une surprise pour beaucoup dans cette guerre.»
Surtout pour les Israéliens, semble-t-il…































