Les accords de Khartoum, un nouveau succès de Poutine en Centrafrique

Pour la première fois, la Russie a été la cheville ouvrière d’un huitième accord de paix entre le pouvoir centrafricain et les groupes armés, négocié à Khartoum et signé à Bangui, le 6 février 2019.

L’accord signé au Soudan a certes bénéficié de la logistique et de l’apport diplomatique de l’ONU et de l’Union africaine, mais il n’aurait pas existé sans les négociations préparatoires et les projets de compromis, organisés et maîtrisés par la diplomatie russe. On peut aussi se demander si avec cette rupture du statu quo, qui l’arrangeait, le président Touadera n’a pas entamé une grande partie de la confiance de ses partisans et augmenté sensiblement le nombre de ses adversaires politiques. 

La Russie maître du jeu

En un peu plus d’une année, la Fédération de Russie a imposé son leadership en Centrafrique, en prenant en mains la plupart des leviers de commande pour la concrétisation d’un accord de paix entre les autorités centrafricaines et les groupes armés, essentiellement ceux contrôlant la partie orientale du pays qui sont issus de l’ex-Seleka. 
En faisant nommer comme conseiller politique de Faustin-Archange Touadera, Valery Zakharov, le ministre des affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, a placé un pion essentiel sur l’échiquier centrafricain. Ce diplomate enjoué a été omniprésent et omnipotent face à une gouvernance anémiée du président Touadera. Il s’est arrogé un pouvoir qu’aucun ressortissant étranger n’avait obtenu depuis le colonel français Jean-Claude Mantion (1980-1993), surnommé le « pro-consul ». 
Valery Zakharov est vite devenu indispensable au président Touadera. Il a pu lui assurer une protection rapprochée avec des mercenaires russes, permettre aux forces armées centrafricaines de bénéficier du savoir-faire d’environ deux cent instructeurs russes et d’assurer, sans controle, la livraison de milliers d’armes et munitions. Sa grande réussite aura été d’amener les principaux groupes armés à la Table des négociations.

La Centrafrique orientale, au coeur de la stratégie russe

Même si plusieurs sociétés filiales, comme Lobaye Invest, du groupe Wagner appartenant à l’oligarque  Evegeniy Prigozhin, s’intéressent plus particulièrement aux gisements aurifères et de pierres précieuses situés dans le sud-ouest, c’est surtout la Centrafrique orientale qui intéresse la Russie. Abandonnées par Bangui depuis de nombreuses années, les populations notamment les Goula et Rounga, se sont progressivement tournées vers le Darfour où la Russie est très présente. Depuis un an, les missions militaro-humanitaires russes partent de ces territoires soudanais pour sillonner le nord-est centrafricain que tiennent notamment les quatre principaux chefs de guerre que sont Nourredine Adam ( FPRC), Abdoulaye Hissen ( FPRC), Ali Darass ( UPC) et Al-Khatim (MPC). Ce sont ces quatre seigneurs de la guerre qui ont été au coeur de la stratégie russe.


La diplomatie russe en action

Valery Zakharov, avec l’accord du président Touadera, a organisé une réunion décisive à Khartoum, les 27 et 28 août 2018, avec les quatre chefs de guerre précités et un responsable d’une branche antibalaka. Il est vrai que contrairement aux principaux mouvements rebelles issus de l’ex-Seleka, les antibalaka ne sont pas organisés en mouvements structurés et ressemblent davantage à des milices villageoises d’auto-défense.

Très curieusement, les mêmes jours, les 27 et 28 août 2018, l’Union africaine avait programmé une réunion avec les mouvements rebelles à Bouar, et attendait les chefs rebelles qui ont préféré se rendre à Khartoum. Les facilitateurs de l’Union africaine se sont retrouvés avec des seconds couteaux et sans mandat de négociation. La négociation menée par la Russie à Khartoum avait pris le pas sur celle de l’Union africaine. La présidence centrafricaine était également représentée à Khartoum et pas à Bouar.

Le Kremlin avait envoyé à Khartoum l’ambassadeur itinérant Konstantin Chouvalov pour mener les débats et permettre une plate forme des revendications et des propositions de paix des chefs de guerre contrôlant une grande partie la partie orientale du pays. Ce fut fait avec la « Déclaration d’entente » de Khartoum du 28 août 2018. Ni l’ONU ni l’Union africaine ne furent associées à cette réunion.

Ce document essentiel servira de base de négociation au président Touadera et à son directeur de cabinet, le ministre d’État Firmin Ngrebada pour les futurs pourparlers de Khartoum de janvier 2019. Le président Touadera enverra, le 29 août 2018, une lettre de remerciements à son « cher ami Vladimir Poutine », dans laquelle il met tous ses ses espoirs dans la médiation russe.

Les pourparlers de Khartoum

Le choix de Khartoum pour les pourparlers de paix avait été peu apprécié par l’ONU et l’Union africaine qui auraient préfèré Brazzaville. Le président Touadera resta inflexible pour maintenir ce lieu qui avait la préférence de la Russie où « Elle jouait à domicile »

C’est l’homme fort du rapprochement avec la Russie, Firmin Ngrebada, qui mena les discussions avec les signataires de la « Déclaration d’entente » du 28 juillet 2018. Du côté de l’Union africaine, après le retrait du facilitateur mauritanien Hacen ould Lebatt proche du président de la Commission, le Tchadien Moussa Faki Mahamat, ce fut l’Algérien Smaïl Chergui, commissaire à la Paix et à la Sécurité  qui dirigea les débats. Cet ancien ambassadeur de l’Algérie à Moscou, russophile et russophone, était l’homme idoine pour la Russie.L

La solitude du président Touadera

La publication de l’Accord de Khartoum a pris beaucoup de temps. Le président Touadera savait qu’il engendrait des réactions hostiles, notamment  venant de son Premier ministre, qui a du sacrifier ses conseillers historiques, dont Fidele Gouandjika, une partie de la  population et les antibalaka. Deux de leurs leaders, Patrice-Édouard Ngaïssona et  Alfred Yelatom ne sont-ils pas incarcérés par la CPI à La Haye ?


En Centrafrique, beaucoup se demandent si l’accord de paix n’est pas plutôt une capitulation du président Touadera. Le terme « amnistie » est soigneusement évité, mais l’impunité est en filigrane. Les conseils et comité de suivi, de justice et de réconciliation seront paritaires avec les mouvements rebelles.

Comment imaginer la poursuite des crimes de guerres et les crimes contre l’humanité ? A quoi va servir la Cour pénale spéciale, alors que des responsables de l’ex Seleka et des antibalaka seront au gouvernement ? Le rétablissement de l’État dans les territoires sous contrôle des mouvements des ex-Seleka se fera-t-il avec des préfets issus de leur rang ? Les signataires de l’accord de Khartoum auront-ils l’autorité suffisante pour imposer les obligations de l’accord de paix ? L’opposition et la société civile ne trouvent pas leur compte dans l’accord de Khartoum, en revanche la Russie peut compter sur la reconnaissance des quatre chefs de guerre  déjà présents à Khartoum, en août 2018. L’influence de la Russie en zone orientale est désormais consacrée.

En revanche, le président Touadera n’est plus essentiel pour le Kremlin.  Dès la signature de l’accord de Khartoum, Valery Zakharov  a été rappelé à Moscou. L’ambassadeur Segueï Lobanov,  en poste depuis juin 2011, à également quitté Bangui, le 9 février 2019.  Leurs missions étaient terminées. Le président Touadera  et Firmin Ngrebada vont désormais se trouver bien seuls.

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