Les Houthis pourraient ébranler l’économie mondiale

La guerre civile qui ravage le Yémen depuis bientôt dix ans n’intéressait pratiquement personne. Mais il a suffi que les Houthis, une minorité chiite, s’en prennent aux navires en mer Rouge pour que le commerce international se prépare à boire la tasse.

« Le Canard Enchainé », l’hebdomadaire satirique français, avait révélé dans un article paru le 3 janvier (« Macron prêt à la guerre contre les Houthis ») que la France étudie aujourd’hui la possibilité d’une intervention militaire au Yémen contre es bases des rebelles houthis, soutenus par l’Iran, dans leur guerre contre le pouvoir central allié des Séoudiens.

 Par Ian Hamel

Après l’élimination par Israël de Saleh al-Arouri, le numéro deux du Hamas, dans la banlieue sud de Beyrouth, dans le fief même du Hezbollah, tous les regards se sont tournés vers Hassan Nasrallah, le leader incontesté de cette puissante organisation chiite. Allait-il déclarer une guerre sans merci à Israël ? En revanche, aucun micro ne s’est tourné vers Abdul-Malik al-Houthi, le dirigeant d’une autre organisation armée chiite, les Houthis qui contrôlent le nord et l’ouest du Yémen.

Surnommé Ali Jibril, Abdul-Malik al-Houthi est inconnu du grand public. Pourtant, en décidant, après l’intervention israélienne à Gaza, en solidarité avec les Palestiniens, d’attaquer les navires (porte-conteneurs, pétroliers, méthaniers, vraquiers) en mer Rouge, il pourrait bien mettre en péril nos économies. 

Entre le canal de Suez et le détroit de Bab el-Mandeb, qui sépare le Yémen et Djibouti, et donc l’Asie de l’Afrique, transitent près de 40 % du commerce mondial, 12 % du pétrole et 8 % du gaz liquide transportés par voie maritime. Pour éviter les drones et missiles envoyés par les Houthis sur les navires en mer Rouge, les principaux armateurs mondiaux, notamment Maersk et CMA CGM préfèrent contourner cette zone et emprunter le cap de Bonne Espérance. On imagine ce que va coûter une rallonge de 6 000 kilomètres en coûts de main-d’œuvre et de carburant. Le Monde annonce que l’italo-suisse MSC « a ouvert le bal des hausses de taux de fret le 1er janvier », et que CMA GGM « va les augmenter fortement – jusqu’à les doubler – sur les lignes au départ de l’Asie vers les ports de la Méditerranée et de l’Europe du Nord » à partir du 15 janvier (1).

 En clair, c’est bien l’économie mondiale qui risque de repiquer du nez. Il faut se souvenir que lorsque le porte-conteneur Ever Given s’est échoué en mars 2021 dans le canal de Suez, bloquant le trafic pendant près d’une semaine, les pertes commerciales, en raison des retards, ont été estimées à 54 milliards de dollars…

Les Américains privés des monarchies

Alors, peut-on neutraliser les Houthis ? L’anthropologue Franck Mermier,  directeur de recherche au CNRS, souligne qu’on les connaît fort peu : « C’est un pouvoir très fermé et occulte qui reste extrêmement difficile à cerner, au point que son chef, Abdelmalek Al-Houthi, ne figure nulle part sur les organigrammes officiels » (2). Ce dernier n’est d’ailleurs pas désigné comme « terroriste » par les Américains. Les Houthis, ce sont 10 millions de personnes (un tiers de la population du Yémen), issues de la communauté zaïdite, une branche minoritaire de l’islam chiite, vivant principalement dans des régions montagneuses. A l’origine pacifiste, ils ont pris les armes en 2014, enlevant Sanaa, la capitale, et une partie du pays.

Contre eux, et pour sécuriser la mer Rouge, les États-Unis ont lancé l’opération « Prosperity Guardian », qui s’appuie – théoriquement – sur une force navale internationale. Mais le moins que l’on puisse dire c’est que ni les pays du Golfe, ni les Européens (Français, Espagnols, Italiens) ne se bousculent pour rejoindre cette coalition. Le monde musulman est vent debout derrière les Palestiniens. Pour preuve : alors que le commerce maritime constitue une part essentielle de l’économie de Djibouti, le pays « ne condamne pas les attaques de Sanaa [la capitale du Yémen tenue par les Houtis] en mer Rouge et de Bab al-Mandab », annonce Mahmoud Ali Youssef, le ministre djiboutien des Affaires étrangères. Il ajoute : «  si la Palestine ne trouve pas d’autre aide que celle du Yémen, que Dieu bénisse l‘aide des Houthis ».  

Une normalisation Arabie saoudite/Iran 

 Pourquoi cette crainte vis-à-vis de ces rebelles, que ne reconnaît pas la communauté internationale ? Depuis près de dix ans les Houthis, appuyés par l’Iran, tiennent en échec une coalition formée autour de d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Au point que Riyad a préféré mettre un terme au conflit l’année dernière, reconnaissant son échec.

« En septembre 2023 encore, les discussions se montraient assez prometteuses pour qu’une délégation houthie ait été reçues à Riyad même afin de discuter des modalités d’un cessez-le-feu durable », rappelle le site « Les clés du Moyen-Orient » (3). Des négociations liées, bien évidemment, à la normalisation des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et l’Iran.   

Une crise prévisible ?

En avril 2017, l’Institut des Hauts Études de Défense nationale organisait à l’École militaire à Paris une conférence intitulée : « Enjeux stratégiques et sécuritaires : cap sur les détroits du Moyen-Orient ». Elle annonçait déjà que le conflit au Yémen risquait d’être l’amorce d’une explosion de la région, évoquant « des menaces sur le trafic maritime avec des engins téléguidés ». L’un des intervenants, le capitaine de frégate Thibaut Del Guidice, avait participé à l’opération de libération des otages du voilier Ponant au large de la Somalie en 2008.     

  • Jean-Michel Bezat, « De nouveaux navires attaqués en mer Rouge », 5 janvier 2024.
  • Luis Lema, « « En mer Rouge, les calculs gagnants des houthis yéménites », Le Temps, 5 janvier 2024.

Émile Bouvier, « La mer Rouge, nouveau front du conflit israélo-palestinien ? », 22, décembre