Dans ce deuxième épisode de notre série sur la Mauritanie, l’auteur explore l’histoire ce pays pour comprendre ses positionnements diplomatiques, souvent dictés par la conscience aigüe de sa propre vulnérabilité géopolitique.
Par Paolo Vieira
L’idée de nation mauritanienne n’est pas acquise, ses frontières restent contestées et son système socio-économique n’apparait pas plus inclusif que celui de ses voisins. Cependant, un modèle politique original s’est mis en place avec la légitimation électorale de généraux héritiers ou putschistes. L’Islam est-il le mortier qui assure une cohésion minimale malgré les nombreuses contradictions internes du pays ? Zekeria Ould Ahmed Salem en fait l’histoire jusqu’en 2012, dans son article « Les mutations paradoxales de l’islamisme en Mauritanie » (Cahiers d’études africaines, 206-207, 2012). L’année 2012 est un tournant avec l’accord scellé entre le pouvoir étatique (les militaires) et Al-Qaïda. Du fait de la faiblesse des ressources de ce pays désertique et de la fragilité de son statut international, les rapprochements avec des puissances comme Israël, le Qatar ou la France sont importants pour la diplomatie officielle de la République Islamique de Mauritanie.
Le couple post colonial
A l’occasion de la visite du chef de l’État mauritanien en France, la question du voisinage avec l’Alliance des États du Sahel a été posée, au regard des équilibres régionaux et de l’improbable retour de la paix dans la région. Le dialogue franco-mauritanien reste privilégié car la relation entre les deux pays diffère de celle entretenue, surtout à l’ère du président Macron, avec les États négro-africains. Dès son indépendance, en 1960, la Mauritanie aspire à mettre en place un régime de type démocratique. Malaisée par rapport au Maroc, la transition vers la souveraineté s’opère dans les meilleures conditions vis à vis de l’ex-métropole. Au contraire de son attitude dans d’autres pays, la France a accompagné les Mauritaniens dans leur émancipation. Entre l’administration coloniale et les élites traditionnelles, qu’elles soient maraboutiques ou guerrières, les relations sont au beau fixe. Dès 1946, la Mauritanie a d’ailleurs une Constitution. Et elle envoie des représentants siéger à l’Assemblée nationale de la IVe République française. Deux ans plus tard, à Rosso, dans le sud du pays, est créée l’Union progressiste mauritanienne (UPM). Ce jeune parti politique entend moderniser les choses, accéder à l’indépendance mais sans heurts. S’il se veut apolitique, l’UPM s’apparente très rapidement au parti gaulliste, le Rassemblement du peuple français (RPF).
Parmi les membres de l’UPM : un certain Mokhtar Ould Daddah. Il vient d’une famille maure, les Ould Biri, qui n’est pas inconnue dans le pays car l’un de ses aïeuls s’est allié à Xavier Coppolani, l’anthropologue et commissaire du gouvernement général venu négocier avec les chefs mauritaniens au début du XXe siècle. Quant à son arrière-grand-père – et homonyme – Mokhtar Ould Daddah, il a toute sa place dans les annales françaises en tant que combattant ayant servi sous les ordres du commandant Frèrejean (le capitaine Frèrejean fut le compagnon et le bras armé de l’administrateur colonial en Mauritanie Xavier Coppolani au tout début du XXe siècle). La confraternité avec les Gaullistes a perduré après le renversement d’Ould Daddah en 1978 et l’élection présidentielle de Jacques Chirac a été saluée par les cris de joie de la jeunesse dorée de Nouakchott. Cette ville est l’une des dernières capitales africaines où être français n’est pas un handicap même si la langue française, par contre, est laminée par l’arabe.
L’actuel chef de l’État Mohamed Ould Ghazouani, ancien chef d’état-major de l’armée, avait déjà le pouvoir avant d’être élu en 2019 car il assurait de facto l’intérim d’un autre général, son ami le président Ould Abdelaziz, depuis « l’accident » de celui-ci à la mi-octobre 2012 (suite à un tir accidentel d’une patrouille militaire, selon la version officielle). Cependant, officiellement, Mohamed Ould Abdelaziz était toujours aux commandes et Ould Ghazouani lui rendait compte quotidiennement des affaires du pays. « Rien d’étonnant à cela : expert en coups d’État pour en avoir fomenté ou déjoué, mais au caractère diamétralement opposé – Aziz est réputé sanguin et Ould Ghazouani, plus réfléchi -, le président et son chef d’état-major se connaissent bien. Et se considèrent comme des frères.», écrivait Justine Spiegel dans un article de Jeune Afrique intitulé « Mohamed Ould Ghazouani, l’homme de l’ombre », le 20 novembre 2012.
Flux migratoires massifs
Alors que les forces de sécurité mauritaniennes assurent l’endiguement de l’immigration subsaharienne vers l’UE, en échange de financements de Bruxelles, Nouakchott doit aussi insérer, dans ses propres frontières, les réfugiés de la longue crise sécuritaire du Sahel. En dépit de sa trajectoire en apparence plus tranquille, il serait faux de croire que la Mauritanie est indemne du séisme qui secoue le Sahel depuis l’attaque franco-otanienne contre la Libye de Mohammed Kadhafi. L‘insécurité générale et multifactorielle dans le nord du Mali a provoqué, depuis 2012, une immigration des Maliens. Pour rappel, la Mauritanie partage une frontière d’environ 2 200 km avec le Mali, notamment avec des régions fortement instables telles que Nara, Mopti et Nioro. Cette frontière reste difficile à surveiller et facilement franchissable.
En 2025, le HCR et la GIZ recensaient 153 000 réfugiés maliens en Mauritanie mais la réalité se situerait plutôt autour de deux à trois fois ce chiffre, soit entre 3 et 9 % de la population mauritanienne. Des points de passage existent mais, selon Virginie Baudais, le problème prend aujourd’hui la forme d’un « afflux massif désorganisé …Les réfugiés entrent partout » (Voir « L’impact de la crise sécuritaire au Mali sur la Mauritanie », Plateforme d’Analyse du Suivi et d’Apprentissage au Sahel, Production Pasas, janvier 2024). L’autrice précise que les réfugiés sont présents dans tout le Hodh Chargui. Selon la cellule de développement de la région, « les habitants de Fassala ont été multipliés par 4, ceux de Megve par 3 tandis que Mbera est aujourd’hui la deuxième plus grande ville en Mauritanie après la capitale Nouakchott ». C’est un sujet de préoccupation majeure parce que la Mauritanie n’a jamais fait face à autant d’arrivées de réfugiés, même en 2012-2013. Le camp de Mbera est saturé et le Japon a fourni une aide de 2 millions de USD en 2023 via le Programme alimentaire mondial pour distribuer une aide alimentaire à 65 000 réfugiés maliens entre juillet et novembre 2025. Le HCR a réclamé 32 millions pour pouvoir mener ses opérations mais seuls 12 millions ont été perçus. L’Union européenne a apporté une aide additionnelle de 500 000 euros en fonds humanitaires pour soutenir les réfugiés maliens à travers Action Contre la Faim.
De plus, la faible concentration démographique des régions frontalières de Mauritanie les rend vulnérables à l’abandon, transformant ces espaces en zones d’attraction potentielles pour les groupes djihadistes et les réseaux de trafic illicite. Bien sûr, la venue et l’installation de ces nouvelles populations pèsent sur les ressources d’une région pauvre de la Mauritanie et accentuent les craintes d’une contagion de la violence politique et militaire endémique au Mali. Plus encore, les migrants sont majoritairement négro-africains, ce qui avive les craintes de submersion des élites blanches mauritaniennes. Après avoir éprouvé, en son sein, les années terribles du terrorisme jusqu’en 2012, la Mauritanie renoue aujourd’hui avec l’instabilité sur sa frontière orientale.
Terreau du terrorisme
On veut oublier que les premières actions terroristes au Sahel ont frappé la Mauritanie, bien avant les pays désormais membres de l’Alliance des États du Sahel et en butte au déchainement des attaques et des menaces de l’État islamique et d’Al-Qaïda. En effet, durant la période 2005-2011, le pays fut régulièrement visé par les opérations terroristes orchestrées principalement par le Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC), organisation qui donnera naissance par la suite à AQMI. Avant 2011, la Mauritanie a connu 17 attaques terroristes dont 6 ont été perpétrées à Nouakchott et revendiquées par le GSPC.
Le 4 juin 2005, la petite garnison de Lemgheity, située à 600 kilomètres de la ville mauritanienne de Zouérate et à 350 kilomètres de l’Algérie, est attaquée au petit matin par des hommes lourdement armés. Les combats se soldent par quinze morts, dix-sept blessés et deux disparus du côté mauritanien, et neuf tués chez les assaillants. Le GSPC algérien revendique cette attaque le 6 juin, justifiant son action en ces termes : « Cette opération a été menée pour venger nos frères emprisonnés par le régime mécréant de Nouakchott. » Ces événements survenaient dans une société mauritanienne traumatisée par la torture pratiquée en prison tout autant que par le péril djihadiste décrié depuis dix ans par l’État. Ce dernier était soupçonné de laisser les États-Unis utiliser son territoire pour y détenir les hommes capturés en Irak et ceux en transit pour Guantanamo.
Le 24 décembre 2007, veille de Noël, quatre touristes français sont froidement assassinés en Mauritanie près d’Aleg. La piste du crime frauduleux est rapidement abandonnée pour celle de l’acte terroriste. Deux jours plus tard, trois soldats mauritaniens sont tués dans la base militaire d’Al-Ghallaouia, au nord-est du pays. L’attaque est revendiquée par la Brigade d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (BAQMI), issue du GSPC algérien. Le 5 janvier 2008, les organisateurs du Paris-Dakar décident d’annuler la course mythique, suivant les directives du gouvernement français qui met en garde contre de possibles menaces terroristes dans le pays qui accueille la majeure partie des épreuves. Si la Mauritanie met en avant un modèle qui a permis le démantèlement de plusieurs cellules terroristes – le pays n’a pas connu d’attaque depuis 2011 – des documents américains déclassifiés ont révélé que Nouakchott versait de l’argent à AQMI pour éviter les enlèvements de touristes. La Mauritanie a toujours démenti ces accusations, mettant en avant l’adoption de lois anti-terroristes et des mesures administratives et économiques mises en œuvre pour renforcer la présence de l’État.
Avant cet accord de plus en plus éventé, et que l’on propose aujourd’hui au Mali, les attaques du GSPC ciblaient principalement les forces armées, notamment près de la frontière malienne (Mohamed Mouemel El Boukhary, « La sécurisation des frontières, un grand défi pour les pays du Sahel – Le cas de la Mauritanie », in La crise sécuritaire au Sahel Quelles répercussions sur les pays du Maghreb arabe ? Konrad-Adenauer Stiftung/Le Centre Maghrébin d’Études Stratégiques, 2015).
Dégeler la relation avec Israël
La Mauritanie avait été le 3e pays membre de la Ligue arabe, après l’Égypte et la Jordanie, à reconnaître Israël en 1996, avant de rompre ses relations diplomatiques en 2010. Ce refroidissement faisait suite à des attentats urbains contre l’immeuble loué à Nouakchott par Boaz Bismuth, l’ambassadeur d’Israël appelé à un brillant avenir puisqu’il dirige à présent à la commission du Parlement où se décident les grandes orientations de la politique étrangère et de défense israélienne. En 2007, l’ambassade d’Israël avait fait l’objet de menaces proférées par les groupes armés d’Al-Qaïda, avant qu’elle ne soit attaquée dans une opération commando revendiquée par AQMI. Dans la nuit du 1er février 2008, le «V.I.P», la plus grande boîte de nuit de Nouakchott et l’ambassade d’Israël mitoyenne, étaient pris pour cibles par un commando de 6 hommes blessant une Française et deux Franco-mauritaniens. Cette attaque aussi était revendiquée par AQMI. Plusieurs marches dirigées par les imams du pays seront organisées ensuite à Nouakchott contre la violence terroriste, mais aussi contre la présence de l’ambassade d’Israël en Mauritanie.
C’est en janvier 2009, au cours du sommet arabe de Doha, que le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz proclame « le gel des relations avec Israël », à un moment où son pays traverse une crise institutionnelle née du putsch contre Ould cheikh Abdallahi. Cette décision du général (il était encore en uniforme) est ovationnée par le monde musulman. Un accueil triomphal est réservé à Aziz à son retour de la capitale qatarie. Mais cette proclamation n’a pas convaincu les dirigeants de l’opposition qui, à chaque occasion, demandaient au président de s’expliquer sur le caractère et la portée de sa décision envers Israël. Le gel restait ambigu jusqu’à ce que Naha Mint Mouknass, la ministre des Affaires étrangères et de la Coopération, mette fin à toute équivoque en déclarant : « La Mauritanie a décidé de rompre complètement ses relations avec Israël ».
En 2025, le président Mohamed Ould Ghazouani a rencontré le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou en marge du mini-sommet États-Unis-Afrique qui a réuni 4 autres pays d’Afrique centrale et de l’Ouest : le Gabon, le Sénégal, la Guinée-Bissau et le Liberia. En fonction de l’évolution de la situation au Moyen-Orient et des rapports de forces intérieurs avec les mouvances islamiques, le président Ghazouani pourrait finalement engager son pays dans les accords d’Abraham, confirmant son alignement avec le Maroc qui a dépêché en avril 2026 une mission militaire en Mauritanie.
L’instrument religieux
La France et l’OTAN, en général, voulaient croire que la Mauritanie était imperméable à l’Islam combattant. Le prospectus touristique du pays mettait en avant son Islam tolérant et son peuple ouvert et hospitalier. L’ONG International Crisis Group laissait entendre que le fondamentalisme musulman n’avait qu’une assise limitée en Mauritanie et elle expliquait cette particularité par l’organisation sociale et religieuse basée sur le tribalisme et les puissantes confréries musulmanes qui freinent le développement de ces idées (ICG, 2005). La recette ne marchait pas tant que ça puisqu’il a fallu acheter la paix avec Al Qaïda.
Cependant, dès l’origine, la formation sociale mauritanienne a eu besoin du référentiel musulman pour exister et coexister avec les groupes Harratin et Afro-Mauritaniens. La Mauritanie a donné des gages à la religion en adoptant dans son nom officiel le qualificatif « Islamique ». La République Islamique de Mauritanie, dans les dispositions de sa constitution du 20 juillet 1991 comme dans son préambule, réaffirme l’importance de la religion musulmane. L’article 5 proclame que « l’Islam est la religion du peuple et de l’État » et l’article 23 ferme cette (re) islamisation des Mauritaniens et de leur État en arguant que « le président de la République est le chef de l’État, il est de religion musulmane ». Les libéraux mauritaniens n’hésitent pas à considérer que leur nation obéit à un État théocratique où règne une ecclésia de guide suprême telle qu’en République Islamique d’Iran ou chez le Daesh de Baghdadi. De plus, l’outrage aux bonnes mœurs islamiques constitue un délit et offre une palette répressive au pouvoir.
Ce caractère affirmé de la présence étatique de l’Islam n’a pas seulement une dimension religieuse, voire opportuniste, afin de drainer les aides et financements du Golfe, de l’Arabie saoudite au Qatar. « Islamique » se substitue aux autres qualificatifs initiaux pensés pour ce pays à la charnière du Maghreb et de l’Afrique noire sans appartenir à aucun des deux mondes. Initialement, l’appellation « République Africaine de Mauritanie » était proposée par la première élite noire de l’indépendance et « République Arabe de Mauritanie » avait la faveur des héritiers des quatre émirats « bidan» (blancs) qui nervurent le pays du point de vue religieux, économique et social. Le pouvoir des émirs est tel que certains d’entre eux contestaient leur appartenance à la nation mauritanienne. L’émir de l’Adrar luttait pour le rattachement au Maroc au moment de l’Indépendance mauritanienne, déniée par le Maroc et nombre d’alliés arabes.
Face à ce cartel du refus, le sort de la République Islamique de Mauritanie reposait essentiellement sur l’action de la France et des Occidentaux, ainsi que sur les États de la Communauté franco-africaine. Ceux-ci s’étaient réunis le 19 décembre 1960 à Brazzaville pour affirmer leur solidarité mutuelle et assurer la Mauritanie de leur soutien. En outre, certains pays africains « modérés », tels la Tunisie et le Libéria, faisaient campagne pour la Mauritanie, en particulier au sein de l’ONU. Ces derniers soutiens ne permirent cependant pas dans un premier temps à la Mauritanie d’intégrer les Nations Unies, symbole de la reconnaissance internationale. Le 5 décembre 1960, en effet, le veto soviétique au Conseil de Sécurité bloque (un temps) la candidature mauritanienne.





























