Les derniers jours de Carlos au Soudan

Qui se souvient qu’Ilich Ramirez-Sanchez, dit Carlos ? Il a pourtant été dans les années 1970-80 l’homme le plus recherché du monde, avant d’être supplanté par Oussama Ben Laden.

Laszlo Liszkaï, journaliste parisien d’origine hongroise, avait publié en 1992 un ouvrage remarqué, « Carlos, à l’abri du rideau de fer », révélant les liens du révolutionnaire avec l’URSS et les pays de l’Est. Il récidive aujourd’hui avec « Le Monde selon Carlos », racontant notamment les derniers jours de liberté du terroriste, en 1994, au Soudan (1).  A l’époque, Carlos sent le souffre. Plus aucun pays ne souhaite l’héberger, à l’exception du Soudan, qui accueille à cette époque toutes les organisations extrémistes, du Hezbollah au GIA, en passant par le Djihad islamique de l’Egyptien Ayman Al-Zawahri et au Hamas.

A cette époque, l’homme fort du Soudan est un personnage étonnant, Hassan Al-Tourabi, que les pays occidentaux ont baptisé « le pape noir du terrorisme ». Auteur d’une thèse à la Sorbonne en 1964 portant sur « les pouvoirs de crise dans les droits anglo-saxons et français comparés », ce Frère musulman rêve de faire de son pays, immense et désertique, « l’un des pôles de la renaissance de l’islam ». Hassan al-Tourabi accepte donc de recevoir Carlos, converti à l’islam. Le révolutionnaire arrive donc à Khartoum le 16 août 1993, en provenance d’Amman, avec sa nouvelle femme jordano-palestinienne, Lara Abdel Salam Adhma Jarrar, et trois gardes du corps. Il loue un appartement de 150 m2 près de l’aéroport. A proximité à la fois de la résidence de Hassan Al-Tourabi et d’Oussama Ben Laden. Laszlo Liszkaï raconte que dès le début, la présence de Carlos dérange. « Doit-on l’arrêter ou pas ? Le Congrès national, le parti au pouvoir depuis 1989, est aussi divisé. Certains souhaitaient que Carlos soit remis aux Français très vite car il est considéré même au Soudan comme un terroriste. De plus, il est entré dans le pays illégalement avec une fausse identité », écrit-il.

Marchandage entre Paris et Khartoum

Sentant le vent tourner, le clan de Hassan Al-Tourabi lui propose de partir au Kenya, mais Carlos refuse. « Pour lui, le Kenya est truffé d’agents israéliens. Alors, aller où ? Il le sait, mais il a besoin de temps pour s’organiser », lit-on dans « Le monde selon Carlos ». Hassan Al-Tourabi se rend à Paris, où il est reçu par le général Philippe Rondot. Un accord est conclu, avec la bénédiction de Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur. Le Soudan refile à la France Carlos, et en contrepartie l’Hexagone apporte son soutien militaire, diplomatique et financier au régime soudanais… Pendant ce temps, Carlos ne se doute de rien. « Il aime rester chez lui dans la journée. Il regarde pour s’informer les chaînes internationales à la télé. Il lit les journaux et fouille des magazines, des revues, cherchant des portraits de milliardaires se vantant de leurs fortunes et peut-être susceptibles de payer un “impôt révolutionnaire“. Carlos reçoit des visiteurs », raconte l’auteur. Ses lieutenants lui rendent souvent visite, mais rien ne semble se débloquer. Aucun ancien pays « sponsor » ne passe commande.

83 exécutions reconnues

Dans les rues de la capitale soudanaise, Carlos croise de temps en temps les deux chefs fondateurs d’Al-Qaïda. Oussama Ben Laden et Ayman Al-Zaawahiri. « Nous nous reconnaissons et nous nous saluions avec un hochement de tête. Chacun savait qui était l’autre en face, mais on ne s’arrêtait pas. Nous n’étions pas dans le même camp », déclare Carlos. Pour écrire « Le monde selon Carlos », Laszlo Liszkaï a rencontré plus d’une vingtaine de fois l’ancien révolutionnaire à la Maison centrale de Poissy. « Lors de nos discussions, il m’a parlé d’évènements jusqu’ici inconnus ou connus dans une autre version. Souvent, ses récits étaient personnels et glaçants », écrit l’auteur, Carlos reconnaissant qu’il aurait exécuté « 83 personnes par mes propres mains (…) Il n’y avait pas d’innocent parmi eux, ils ont tous mérité ce qu’il leur est arrivé, ils étaient des traîtres ». Mais il refuse toujours de reconnaître qu’il a été « arrêté » ou « capturé » en répétant qu’il a été simplement « vendu ». Il s’accroche aux mots comme dernier ancrage à une gloire passée.

Une petite opération à un testicule

Contrairement à ce que prétend la légende, le général Philippe Rondot n’a donc pas eu à mouiller sa chemise pour mettre la main sur le révolutionnaire professionnel. Laszlo Liszkaï lâche : « lui [Carlos] qui voulait mourir héroïquement lors d’un combat, a été piteusement vendu et capturé ».

Dans le détail, le 13 août 1994, Carlos se présente à l’hôpital Ibn Khaldoun pour une petite opération. « Il doit se faire enlever sa variocèle au-dessus du testicule gauche. C’est une tumeur variqueuse qui empêche la production du flux de spermatozoïdes de bonne qualité ». Or, il va bientôt avoir 45 ans, et avec sa femme Lara, 26 ans, ils ont décidé d’avoir un enfant. L’opération dure moins d’une heure et se déroule sous anesthésie locale. Seulement voilà, en fin d’après-midi du 13 août, des officiers de la sécurité d’Etat soudanais débarquent dans sa chambre et lui racontent que des « forces étrangères » cherchent à le tuer. Il est donc transféré dans un hôpital militaire « pour mieux le protéger ». En fait, Carlos est conduit dans une villa, à l’est de la capitale. Le 14 août, une douzaine d’hommes pénètre dans sa chambre et le menotte aux mains. Un médecin militaire lui administre une piqûre sédative. Les hommes de la sécurité d’Etat soudanaise le transmettent au commando français sur une piste de l’aéroport de Khartoum. « Ils embarquent dans l’avion. Direction de l’aéroport de Villacoublay. Fin de la traque policière du Chacal », écrit le journaliste, auteur du livre.

Des demandes de rançons

Depuis, Carlos passe ses journées derrière les barreaux, condamné à vie, notamment pour le triple assassinat de deux policiers de la DST et de leur informateur. « Il a l’habitude de commander car il est toujours aux commandes. Malgré plus de vingt ans de détention, il prend toujours grand soin de sa tenue, il veut sortir du lot même en étant dans ce système carcéral. Dans sa prison, le “terroriste révolutionnaire aristocratique“ reste au quotidien un “détenu aristocratique“ », raconte « Le monde selon Carlos ». L’ouvrage apporte également des révélations quant au financement des projets révolutionnaires de Carlos. A partir des années 80, il a fait des prises d’otages et des demandes de rançons. « Nous avons eu un réseau d’informateur composé d’avocats ou de banquiers en Suisse – et pas seulement François Genoud – qui nous alertait régulièrement si quelqu’un recevait une commission occulte ou plutôt une rétrocommission importante dans une affaire de vente d’armes. Nous le taxions à hauteur de 10 % et, ils payaient toujours », raconte encore Carlos.

Le chacal croit au jihad

Depuis son enlèvement en 1994, Carlos, condamné à quatre reprises, en 1997, 2011, 2013 et 2017 à la réclusion à perpétuité, n’a jamais revu sa femme Lara. Il prédit un avenir « triomphal » à l’islam révolutionnaire et il annonce une pluie d’attentats terroristes. Le jihad, selon lui, « va remplacer les régimes moribonds, apostats et corrompus dans la péninsule arabique comme l’Arabie saoudite ». L’auteur de l’article avait également interrogé Carlos lors de la parution de son livre « L’énigme Oussama Ben Laden », paru en 2008 (2). A cette époque, le terroriste déclarait, parlant d’Oussama Ben Laden : « J’aimerais pouvoir l’encourager à continuer son magnifique combat et l’exhorter aussi à protéger sa vie, car il est devenu le symbole vivant du Jihad » (2). Depuis sa cellule, le chacal ne baisse toujours pas les bras.

 

 

(1) Laszlo Liszkaï, « Le monde selon Carlos », éditions Bonnier.

(2) Ian Hamel, préface Alain Chouet, « L’énigme Oussama Ben Laden », éditions Payot