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Tunisie-Iran : le pari risqué de Kaïs Saïed

En rompant avec l’équilibre diplomatique hérité de Bourguiba, Kaïs Saïed a engagé la Tunisie dans un rapprochement inédit avec l’Iran. Entre calcul souverainiste, fragilité économique et ambitions de Téhéran en Méditerranée, ce pivot révèle autant les vulnérabilités du pouvoir tunisien que les limites d’un basculement stratégique durable, aux conséquences régionales encore incertaines.

La rupture avec une tradition diplomatique séculaire

Pendant soixante-dix ans, la Tunisie a incarné en Afrique du Nord un modèle singulier : celui d’un État ancré dans la modernité bourguibienne, allié naturel de l’Occident libéral, gardien d’un islam malékite réformiste, et promoteur d’une diplomatie du « juste milieu ». Cette époque est révolue. Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, par lequel Kaïs Saïed a concentré tous les pouvoirs entre ses mains, la Tunisie s’est engagée dans une recomposition radicale de ses alliances internationales, dont le rapprochement avec la République islamique d’Iran constitue l’expression la plus saisissante.

La dernière visite d’un chef d’État tunisien à Téhéran remontait à… 1965, lorsque Habib Bourguiba avait rencontré le Shah lors d’une tournée diplomatique. Soixante ans plus tard, Kaïs Saïed brise ce tabou : il se rend en mai 2024 aux funérailles du président iranien Ebrahim Raïssi, puis reçoit en grande pompe, au Palais de Carthage, en septembre 2025, le ministre des Affaires étrangères iranien Abbas Araghchi. Dans la foulée, Tunis supprime l’obligation de visa pour les ressortissants iraniens à partir du 15 juin 2024, et Tunisair annonce l’ouverture d’une liaison aérienne directe entre Tunis et Téhéran. Une commission économique mixte est créée en février 2025. L’ambassadeur iranien à Tunis, Massoud Hosseinian, confirme sans ambages la logique de Téhéran : « Les relations avec la Tunisie sont très importantes pour nous, parce que la Tunisie est la porte de l’Afrique et du Sud de l’Europe. »

Les moteurs du rapprochement : une convergence de vulnérabilités

Du côté tunisien : l’isolement comme moteur

La diplomatie de Kaïs Saïed n’est pas guidée par une vision stratégique élaborée, mais par une logique de survie politique. Confronté à une crise de légitimité croissante — recul démocratique dénoncé par Washington et Bruxelles, économie sous perfusion avec une dette dépassant 80 % du PIB, et fuite des capitaux étrangers —, le président tunisien cherche des partenaires qui n’assortissent pas leur soutien de conditions démocratiques. L’Iran, tout comme la Russie et la Chine, répond exactement à ce critère.

Le cadre idéologique offre un terreau fertile à ce rapprochement. Kaïs Saïed a progressivement adopté une rhétorique souverainiste et anti-impérialiste qui fait écho aux thèses iraniennes sur « l’arrogance mondiale » (al-istikbar al-alami). Sa position sur la question palestinienne, radicalisée bien au-delà de la diplomatie arabe classique, l’a conduit à rencontrer le Guide suprême Ali Khamenei en tête-à-tête lors de sa visite à Téhéran — une première absolue dans l’histoire des relations tuniso-iraniennes.

Le rôle de l’entourage présidentiel mérite attention. Naoufel Saïed, frère du président et figure influente dans les cercles du pouvoir, a été décrit par plusieurs observateurs comme un relais idéologique au profil pro-iranien marqué. L’homme ne figure sur aucun organigramme officiel, mais son influence sur les orientations de son aîné est régulièrement signalée. Des déclarations publiques de soutien à l’Iran et à Ali Khamenei lui ont été attribuées dans la presse maghrébine, alimentant les interrogations sur la nature réelle de l’influence iranienne au cœur même de l’appareil d’État tunisien.

Du côté iranien : la Tunisie comme « porte d’entrée »

Pour Téhéran, le calcul est limpide. L’Iran, affaibli par des décennies de sanctions économiques et l’effondrement de ses proxies au Liban et en Syrie, cherche à reconstruire sa présence internationale par de nouveaux vecteurs. La Tunisie, positionnée sur la rive sud de la Méditerranée à quelques centaines de kilomètres des côtes italiennes, représente une opportunité géostratégique difficilement substituable. L’ambassadeur iranien à Tunis l’exprime sans détour : la Tunisie est « un pays d’Afrique du Nord, situé sur la ligne de front face à la rive méditerranéenne de l’Europe ».

Le contexte algérien joue un rôle de démultiplicateur. Sous l’effet de la dépendance croissante de Tunis envers Alger — pour le gaz, l’électricité et les soutiens financiers —, la Tunisie s’aligne mécaniquement sur les positions algériennes, qui comprennent une relation stratégique ancienne avec l’Iran. Le rejet commun du processus de normalisation avec Israël et l’hostilité partagée envers le Maroc créent un axe triangulaire Alger-Téhéran-Tunis aux contours encore flous, mais aux potentialités déstabilisatrices réelles pour l’équilibre maghrébin.

Les instruments de l’influence iranienne : entre séduction et infiltration

La diplomatie culturelle et religieuse

Depuis 2007, l’Iran gère un centre culturel à Tunis — l’un de ses soixante-dix centres à travers le monde —, dont les activités se sont considérablement intensifiées depuis 2021. Sous couvert d’échanges cinématographiques, de cours de langue persane et de séminaires universitaires, ces institutions servent, selon le Washington Institute for Near East Policy, à des fins de prosélytisme chiite, de recrutement et de collecte de renseignements. L’association « Ahl al-Bayt culturelle » est implantée à Gabès depuis 2003, et un centre de recherche portant le même nom opère dans la banlieue sud de Tunis.

La Tunisie compte seulement quelques milliers de chiites — moins de 1 % de la population, concentrés principalement dans le Sud —, mais Téhéran investit précisément dans cette communauté pour construire un réseau d’influence indépendant des alternances politiques. Le précédent soudanais est éclairant : Khartoum avait fermé trois centres culturels iraniens en 2014 pour « prosélytisme chiite ». La Tunisie n’a pas encore pris de telles mesures.

La suppression des visas : la « faute stratégique »

La décision du 15 juin 2024 d’exempter les ressortissants iraniens de visa constitue, aux yeux de nombreux analystes, une erreur stratégique majeure. Elle supprime le premier filtre sécuritaire qui empêchait la circulation libre d’agents du Renseignement et des Gardiens de la Révolution islamique sur le territoire tunisien. Sous couvert de tourisme — dont le potentiel économique réel est limité par les sanctions pesant sur l’économie iranienne et la faiblesse du pouvoir d’achat des voyageurs iraniens —, Tunis ouvre potentiellement ses portes à des acteurs dont les intentions dépassent largement le séjour balnéaire.

La pénétration économique : entre symboles et réalités

Les échanges commerciaux tuniso-iraniens demeurent dérisoires : ils ne dépassaient pas quelques millions de dollars en valeur annuelle avant le rapprochement, et les sanctions internationales qui frappent l’Iran rendent toute coopération économique substantielle à la fois risquée et marginale. La commission économique mixte créée en 2025 et les accords de coopération dans les domaines scientifique, technologique et de santé restent pour l’instant largement symboliques. Le vice-ministre iranien a également évoqué une coopération dans le domaine de l’intelligence artificielle. Ces annonces ont davantage une valeur de signal politique que de substance économique.

Les garde-fous : ce qui freine l’engrenage

Le rapprochement tuniso-iranien se heurte à des obstacles structurels considérables que les deux parties ont du mal à surmonter.

L’armature économique occidentale reste déterminante. L’Union européenne absorbe plus de 70 % des exportations tunisiennes. Les États-Unis demeurent le garant de l’équilibre militaire du pays, avec une coopération militaire qui représente, sur sept ans, plus de 757 millions de dollars cumulés. Malgré les réductions opérées depuis 2021 — l’aide globale américaine étant passée de 197 à 90 millions de dollars entre 2023 et 2024 —, Washington a maintenu ses transferts militaires (FMF) et a même organisé, en décembre 2024, le forum Silent Warrior, événement phare de la coopération entre forces spéciales, à Tunis pour la première fois sur le continent africain.

L’armée tunisienne : un verrou occidental. Les forces armées tunisiennes, formées selon les doctrines occidentales, équipées d’avions F-5, d’hélicoptères Black Hawk et de véhicules Humvee américains, entretiennent une relation organique avec le Pentagone et l’AFRICOM. Le ministre de la Défense Khaled Sehili a publiquement salué, en décembre 2025, « le niveau avancé » du partenariat tuniso-américain. Il est peu probable que l’état-major accepte une recomposition militaire en faveur de Téhéran, qui signifierait la rupture des chaînes d’approvisionnement et de maintenance d’armements.

La robustesse identitaire du corps social tunisien. La Tunisie est une société sunnite malékite à 99 %, héritière de la tradition zitounnienne et de l’islam réformiste de Bourguiba. Les tentatives de prosélytisme chiite font l’objet d’une surveillance sociale attentive, et toute avancée visible est susceptible de provoquer un rejet populaire massif. Des voix islamistes modérées, des libéraux et même des composantes de la gauche nationaliste se retrouvent sur ce point dans un refus partagé de la « libanisation » des équilibres confessionnels tunisiens.

La réaction des pays du Golfe. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, qui constituent de précieux soutiens financiers pour Tunis, suivent avec une inquiétude croissante les avancées iraniennes en Tunisie. En mars 2026, le ministre tunisien des Affaires étrangères Mohamed Ali Nafti a reçu en urgence les ambassadeurs des pays du CCG pour des consultations dans le contexte de la guerre israélo-américaine contre l’Iran. La Tunisie a publiquement exprimé sa solidarité avec les États arabes du Golfe et condamné toute atteinte à leur souveraineté, un tournant discret mais significatif par rapport au discours pro-iranien des mois précédents.

Le test de la guerre : le repositionnement silencieux de mars 2026

Les frappes américano-israéliennes contre l’Iran, déclenchées le 28 février 2026, ont constitué un test révélateur pour la diplomatie tunisienne. La réponse a été édifiante dans sa modération : le ministère des Affaires étrangères a publié un communiqué appelant au « respect de la souveraineté des États », à la « désescalade » et au « retour aux négociations », sans une seule phrase de condamnation explicite des États-Unis ou d’Israël. Kaïs Saïed, qui avait pourtant multiplié les gestes en direction de Téhéran, n’a émis aucune déclaration personnelle de soutien à l’Iran sous les bombes.

Ce silence assourdissant illustre les limites du « pivot iranien » tunisien. L’espoir de Kaïs Saïed de diversifier ses alliances en s’appuyant sur Téhéran comme contrepoids à l’Occident a fait long feu devant la réalité brute : un Iran sous les frappes est diplomatiquement inutilisable. La Tunisie « n’a plus les moyens d’être dans la dissidence diplomatique », résume un analyste maghrébin. La marge de manœuvre est étroite, la dépendance à l’égard des institutions financières internationales et des partenaires européens trop viscérale pour autoriser une solidarité ouverte avec la République islamique.

Scénarios pour l’horizon 2026-2027

Trois configurations demeurent plausibles selon l’évolution de la situation intérieure tunisienne et du contexte régional.

Le scénario de l’instrumentalisation tactique (probabilité élevée). Kaïs Saïed continue d’utiliser la carte iranienne comme outil de pression sur l’Occident — un signal d’indépendance et de souveraineté à usage interne —, sans aller jusqu’à un alignement stratégique qui remettrait en cause les relations militaires avec Washington ou les flux commerciaux avec l’Europe. Les coopérations restent dans les registres symboliques — culture, tourisme, déclarations d’intention —, et la Tunisie maintient son équilibre précaire entre les blocs. Ce scénario correspond à l’histoire récente.

Le scénario de la dérive progressive (probabilité moyenne). L’aggravation de la crise économique, une rupture avec le FMI ou une pression démocratique intérieure menaçant le régime pourraient pousser Saïed à approfondir les liens avec Téhéran au-delà du symbolique, notamment en matière de renseignement et de contournement des sanctions. La pénétration culturelle iranienne créerait alors des fissures communautaires jusqu’ici contenues.

Le scénario du recadrage institutionnel (probabilité conditionnelle). Une transition politique en Tunisie — qu’elle soit le fait d’un mouvement interne à l’appareil sécuritaire, d’une mobilisation sociale ou d’une transition démocratique négociée — ramènerait Tunis dans ses alliances naturelles. Ce scénario est celui que prépare en sourdine, selon plusieurs sources, la communauté militaire tunisienne attachée à son partenariat historique avec l’OTAN et les États-Unis.

Conclusion : la Tunisie entre deux rives

La « tentation iranienne » de Kaïs Saïed n’est pas un projet de société cohérent : c’est la résultante d’une accumulation de fragilités — diplomatique, économique, institutionnelle — qui pousse un régime en quête de légitimité vers des partenaires peu regardants sur la démocratie. Pour Téhéran, qui cherche à sortir de son isolement et à s’établir sur la Méditerranée, la Tunisie représente une opportunité historique : un État pivot, fragilisé, poreux, et gouverné par un leader à la posture idéologique compatible.

Mais les garde-fous demeurent puissants. L’identité religieuse sunnite, l’armature économique euro-méditerranéenne, le profil pro-occidental de l’armée et la résilience d’une société civile tunisienne qui a jadis inventé son propre chemin démocratique constituent des résistances que nul acteur extérieur ne pourra facilement éroder. Le basculement de mars 2026, où Tunis a préféré la discrétion à la solidarité avec Téhéran bombardé, suggère que les limites du rapprochement sont déjà atteintes.

La question n’est plus de savoir si la Tunisie deviendra une « province iranienne ». Elle ne le deviendra pas. La vraie question est de savoir si la dégradation continue de l’État de droit et la fragmentation institutionnelle tunisienne ne créeront pas, dans un horizon de cinq à dix ans, les conditions d’une vulnérabilité durable — un terrain fertile pour les ambitions d’acteurs extérieurs bien moins bienveillants que ses partenaires historiques.

Sources et analyses complémentaires : Le Monde Afrique, Mondafrique, Washington Institute for Near East Policy (WINEP), Atlantic Council, INSS (Institut national pour les études de sécurité d’Israël), Jeune Afrique, Kapitalis, Nawaat, Inkyfada.