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Vers la levée du secret défense dans le meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon

Que va décider, dans les prochains jours, la ministre française des Armées Catherine Vautrin sur le dossier de l’enlèvement suivi du meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, à Kidal, le 2 novembre 2013 ? Alors que les protagonistes du crime, tous des proches d’Iyad Ag Ghali, le chef des djihadistes maliens, convoitent plus que jamais le pouvoir à Bamako, les secrets de l’armée française vont-ils être levés, comme promis plusieurs fois par Emmanuel Macron aux proches des deux journalistesde RFI ?

Par Nathalie Prévost

L’histoire bégaye dans le nord du Mali, mais, pour la France, à fronts quasiment renversés. Car si, en 2013, Serval traquait les djihadistes avec l’aide des indépendantistes touareg, treize ans plus tard, en 2026, on a plutôt l’impression que Paris, toujours allié avec ces derniers, se retrouve, de facto, dans le camp d’Iyad Ag Ghali, le chef de la franchise d’Al Qaïda au Sahel, qui fut, pendant des années, son ennemi public numéro un.

À Paris, la justice chemine à un autre rythme, moins trépidant que celui des alliances changeantes des combattants touareg. Le juge Valéry Muller, qui a hérité de l’enquête sur le meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon au pôle antiterroriste, a officiellement soumis le 12 janvier dernier une requête « à fin de communication d’éléments classifiés ou non classifiés ». La ministre des Armées et des Anciens Combattants a promis de rendre sa décision mi-mai.

Les corps sans vie des deux journalistes, tués par balle, avaient été découverts par une patrouille de Serval à 12 km de Kidal, le bastion touareg du nord, non loin du pick-up – en panne moteur – dans lequel ils avaient été enlevés une heure avant de mourir. Ils étaient à Kidal pour réaliser un reportage sur la « réconciliation » dans l’Azawad (nom donné au nord du Mali par les indépendantistes), quelques mois après la reconquête menée avec succès par l’armée française.

Le juge d’instruction Valéry Muller

Troisième magistrat à se voir confier le dossier, Valéry Muller tente d’aller plus loin à la lumière des progrès lents mais réguliers accomplis au fil des ans, qui ont permis de reconstituer une grande partie du scenario criminel.

Les commanditaires et les membres du commando

Marc Trevidic et Jean-Marc Herbaut avaient déjà adressé des requêtes en déclassification en 2015, 2016 et 2022, qui ont été partiellement accordées. En outre, les investigations sur la téléphonie ont permis d’identifier certains acteurs clé du crime et de révéler que les journalistes avaient été surveillés tout au long de leur séjour à Kidal. On connait désormais avec certitude l’identité des quatre membres du commando, de certains complices et des commanditaires.

Abdelkrim Taleb, de son vrai nom Hamada Ag Mama, émir de la katiba Al Ansar et neveu d’Iyad Ag Ghali, est celui qui a transmis l’ordre de l’enlèvement à Zeidane Ag Hita, qui allait lui succéder à la tête de la katiba après sa mort, le 17 mai 2015, dans une frappe française. Abdelkrim Taleb est, d’ailleurs, le signataire de la revendication de l’enlèvement au nom d’AQMI (Al Qaida au Maghreb Islamique), le 6 novembre 2013. Zeidane Ag Hita a relayé les instructions de son chef au commando, recruté par lui et placé sous ses ordres. Des liens d’amitié et des liens familiaux l’attachent à Abdelkrim Taleb, d’une part, et au commando, d’autre part.

C’est son frère, cheikh Ag Hita, qui a recruté en prison le chauffeur du 4X4 utilisé pour l’enlèvement, Baye Ag Bakabo. Ce dernier était le propriétaire du pick-up. Il a servi dans les rangs d’Ansar Dine (le groupe djihadiste créé par Iyad Ag Ghali) puis il est revenu à Kidal en mars 2013, se prétendant rangé du djihadisme. Il a alors été interrogé par la DGSE française. Le mois suivant, « l’État de l’Azawad » lui délivre un sauf-conduit retrouvé dans le véhicule en panne. Jusqu’à sa mort, le 5 juin 2021, neutralisé par l’armée française, Baye Ag Bakabo a continué à s’activer dans les groupes armés djihadistes en tant que chef de groupe sous les ordres de Zeidane Ag Hita désormais lieutenant d’Iyad Ag Ghali.

Les complices du repérage et de la fuite

Parmi les exécutants de l’enlèvement, la justice a identifié Mahmoud Ag Mohamed Lamine Fall, un ancien gendarme rallié à Ansar Dine, devenu membre de la police islamique de Kidal et de la katiba commandée par Zeidane Ag Hita. Il est mort dans un accident de voiture en 2016. Un autre membre du commando, Al Hassan Ag Tokassa, a vu son campement, situé sur la route de fuite probable des ravisseurs, investi par la force Serval le lendemain de l’assassinat. Ag Tokassa est mort, tué par l’armée française, le 29 janvier 2016, en compagnie d’un camarade dont le profil génétique apparaît sur les liens entourant le poignet gauche de Claude Verlon (Akli Ag Sagdoun).

Hamadi Ag Mohamed, le dernier membre du commando identifié, faisait, lui, partie d’un groupe de 3 hommes qui sont arrivés à pied et assoiffés le soir du meurtre dans un campement situé à 17 km du lieu de l’assassinat. C’est le seul survivant du commando, toujours actif dans le nord du Mali, dans un groupe affilié à Iyad Ag Ghali.

Un autre homme est soupçonné d’avoir renseigné le commando juste avant la commission de l’enlèvement. Il s’agit d’Hamadi Ag Ma, cousin de Zeidane Ag Hita et ancien garde du corps de Bilal Ag Cherif, le chef du Mouvement national pour la Libération de l’Azawad (MNLA, mouvement indépendantiste touareg), mort dans des affrontements avec le groupe d’autodéfense touareg du GATIA en 2017.

Le jeu trouble de Cheikh Ag Haoussa

Enfin, les enquêteurs et les parties civiles s’interrogent de plus en plus sur le rôle joué par Cheikh Ag Haoussa, l’homme fort de Kidal au moment de l’assassinat, un personnage très trouble, ami d’Iyad Ag Ghali depuis les années 1980. Il était revenu à Kidal, comme beaucoup d’autres, à la faveur de la création du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA) – un mouvement créé pour « blanchir » les combattants djihadistes touareg – dont il était le chef d’état-major. Ghislaine Dupont l’a interviewé deux jours avant sa mort.

Vu le matin de l’enlèvement en compagnie de Baye Ag Bakabo puis aperçu près de l’aéroport de Kidal, peu après l’enlèvement, par un membre des forces spéciales françaises, Cheikh Ag Haoussa est mort dans un attentat à la voiture piégée le 8 octobre 2016 à Kidal.

Les questions qui persistent

Par sa requête, le juge d’instruction cherche à actualiser les informations déjà en sa possession sur deux protagonistes directs toujours en vie : Zeidane Ag Hita (chef direct) et Hamadi Ag Mohamed (membre du commando). En effet, Zeidane ag Hita, qui s’est photographié tout récemment au camp de Tessalit abandonné par l’armée malienne, est devenu un chef important, négociateur dans la libération d’otages et bras droit d’Iyad Ag Ghali.  

Le magistrat cherche également à en savoir plus sur deux lignes téléphoniques en Italie et en Algérie, très actives avant et pendant l’enlèvement de l’équipe de RFI. Il a aussi demandé la communication de « toute information » sur les membres du commando, leurs complices et leurs commanditaires, sur le rôle joué par Ansar Dine, le groupe armé d’Iyad Ag Ghali, dans l’opération revendiquée par le cousin de ce dernier. Enfin, il réclame une nouvelle fois, à la demande des parties civiles, tout rapport d’intervention rédigé par les forces spéciales sur le crime et tout document faisant état d’une discussion entre un commanditaire et l’un des membres du commando pour lui reprocher d’avoir « gâché la marchandise ». Cette phrase avait été citée publiquement par François Hollande, le Président de la République au moment des faits, qui s’était ensuite rétracté lors de son audition par le juge.

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