La crise ouverte à Bamako, depuis l’offensive complexe du 25 avril, est ressentie jusqu’à Dakar où vit une forte communauté malienne. Les relations économiques très imbriquées entre les deux pays pâtissent de la pression djihadiste.
Reportage de Mor Amar.

C’est une sorte de Little Bamako en plein cœur de Dakar. À la rue Raffenel, angle Amadou Lahsane Ndoye, à quelques encablures du célèbre marché Sandaga, les activités battent leur plein en ce jeudi 30 avril 2026. Entre sonorités maliennes, pas de danse improvisés et éclats de rires, l’endroit vibre avec les marchandages devant les étals aux produits très variés.
En apparence, les occupants semblent loin du stress et des préoccupations sécuritaires du Mali, mais il suffit d’aborder le sujet pour se rendre compte qu’ils sont au fait de l’actualité. Les journalistes ne sont visiblement pas les bienvenus. « Vous ne vous intéressez au Mali que quand il y a un malheur. Quand tout va bien on ne vous entend pas et on ne vous voit pas », lance, dépité, un commerçant trouvé dans sa boutique.
Sur place, il est difficile de trouver un interlocuteur prêt à témoigner sur la situation. Les rares qui acceptent de s’ouvrir aux médias se bornent à exprimer leur fierté, leur optimisme et une confiance presque aveugle en la junte militaire en place depuis 2020. « Vous ne parlez que de la mort du ministre Sadio Camara [ndlr : ministre de la Défense tué le 25 avril] ; vous ne parlez pas des 3000 terroristes tués par l’armée malienne », poursuit, agacé, notre interlocuteur.

Un commerce très actif
Sur ce marché, un immeuble à deux étages avec quelques étals tout autour, on trouve des produits d’origine malienne, souvent très prisés des femmes sénégalaises : beurre de karité, produits médicinaux, astuces de femmes, fruits sauvages, bazin en tous genres. Ces marchandises passent, pour l’essentiel, par la route, acheminées soit par des camions qui desservent le port de Dakar soit par des autobus de transport en commun. Normalement, le délai entre la commande et l’arrivée de la marchandise ne dépasse pas 96 heures, explique le président des commerçants Simaly B. Traoré. « Si vous passez la commande le samedi, vous pouvez avoir la marchandise le mardi », précise-t-il, assis dans sa boutique pleine de tissus aux couleurs vives.
Jusque-là, tout semblait bien se passer sur le corridor, hormis quelques tensions sur les produits pétroliers, particulièrement visés par les jihadistes qui ont imposé un blocus il y a plusieurs mois. Mais depuis l’attaque du 25 avril dernier à Bamako, la paralysie semble quasi générale et des blocages sont notés un peu partout sur le territoire malien. Gora Khouma est le secrétaire général de l’Union des routiers du Sénégal (URS). Il confirme les difficultés, mais tente de rassurer : « C’est depuis les derniers événements que le blocus est devenu total. Avant, seuls les camions citernes étaient ciblés et ce marché est réservé aux conducteurs maliens. »
Plusieurs transporteurs sénégalais bloqués au Mali
Depuis le 25 avril, personne n’est épargné. Beaucoup de transporteurs sont bloqués de part et d’autre de la frontière, ne pouvant ni continuer vers Bamako ni rebrousser chemin. « De nombreux Sénégalais sont ainsi bloqués au Mali, à des endroits différents, mais je dois préciser qu’ils n’ont subi aucune violence ; ils sont juste contraints de stationner », a rapporté M. Khouma par téléphone, le 1er mai. À l’en croire, le blocus concerne presque tous les axes qui mènent vers les pays frontaliers. Le seul axe qui continue de fonctionner sans grand problèmes, selon ses informations, c’est l’axe menant vers la Côte d’Ivoire.
D’après le responsable de la communication de l’organisation syndicale joint le 5 mai, la situation est toujours préoccupante. « Hier [ndlr : le 4 mai), vers 19h-20h, les terroristes ont incendié six camions appartenant à des Sénégalais. Trois à Sandaré, à la sortie de Kayes, et trois à Gogui, vers la Mauritanie », a indiqué Daouda Gueye. Selon lui, les jihadistes ont instauré des barrages dans plusieurs localités sur l’axe Kayes – Bamako. Ils ont ordonné aux camionneurs de rentrer au Sénégal.
L’Union des routiers du Sénégal a ainsi donné des instructions à tous ses membres de se regrouper à Kayes en vue d’organiser le retour dans les meilleures conditions. « Les camions étaient, jusque-là, bloqués dans plusieurs localités, chacun là où il se trouvait. Certains à hauteur de Sandaré, d’autres à Diangounté Camara et à Tasara. Les terroristes leur permettent maintenant de retourner au Sénégal, mais pas de continuer sur Bamako », explique le chargé de communication de l’URS.

Inquiétudes au sujet du mouton de la tabaski
Du côté des commerçants du marché malien, on minimise et annonce qu’il n’y a aucune route bloquée par les terroristes. Le président des commerçants constate tout de même quelques tensions sur les prix et la disponibilité du bazin blanc à Bamako (tissu damassé en coton importé d’Europe et teint au Mali). Mais, s’empresse de justifier monsieur Traoré : « cela n’a aucun lien avec les attaques, c’est surtout à cause de la fête (Eid el kebir) qui approche, qu’il y a des tensions sur la disponibilité et donc sur les prix ».
À quelques centaines de mètres de là, au Port de Dakar transite une bonne partie des importations maliennes. À l’entrée de l’embarcadère où l’on prend la chaloupe qui assure la desserte Dakar-Gorée, quelques femmes vendent des produits alimentaires habituellement apportés par les camionneurs maliens. Contrairement à ce qui se dit au « marché malien », où l’on nie tout blocage sur les routes, ici on se plaint et on prie pour que la crise ne dure pas. « Certains produits comme le madd commencent à se raréfier parce que les voitures ne peuvent plus venir, les transporteurs disent que les routes sont bloquées », témoigne une vendeuse de fruits, non sans préciser que le produit vient de la Côte d’Ivoire en cette période. Embouchant la même trompette, une jeune Malienne s’inquiète : « Depuis le 24 avril, j’ai déposé un colis pour Bamako et jusqu’à présent, il n’est pas encore arrivé à destination. Il paraît qu’ils sont bloqués à Kita, la dernière région avant le district de Bamako. »
En cette veille de tabaski (Eid el kebir), certains craignent un impact sur la disponibilité du mouton. En effet, le Mali est le deuxième pays pourvoyeur de bétail derrière la Mauritanie. L’année dernière, le Sénégal avait importé 282 915 moutons. Près de 85 000 venaient du Mali, selon les chiffres du gouvernement sénégalais. Le reste soit plus de 196 000, provenaient de Mauritanie. Plus généralement, le pays importe, en moyenne, 15% de ses besoins en moutons, de la Mauritanie et du Mali.
Des conséquences fâcheuses pour le port de Dakar
Si elle perdure, cette situation risque également de nuire au port de Dakar dont le Mali reste le premier client. La reprise de la croissance sur le volume du transit malien notée en 2025 pourrait ainsi être affectée. L’année dernière, ce transit avait atteint plus de 2,811 millions de tonnes, une augmentation importante par rapport aux années précédentes marquées par les tensions entre les deux pays sur fond de conflit avec la communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).
En 2024, les flux de marchandises étaient évalués à 2,568 millions de tonnes, contre 2,602 millions en 2023, selon les chiffres des Entrepôts Maliens au Sénégal (EMASE). En 2022, au début de la crise avec la CEDEAO, ces importations étaient déjà estimées à plus de 2,625 millions de tonnes. Depuis, le Mali a travaillé à diversifier ses portes en s’ouvrant davantage à la Mauritanie et à la Guinée Conakry, en plus d’Abidjan, qui a toujours été le principal concurrent de Dakar.
3 millions de tonnes de marchandises
En ce qui concerne les produits venant du Mali, ils étaient estimés à près de 169 000 tonnes en 2025, contre plus de 165 000 tonnes en 2024 et 224 000 tonnes en 2023. En 2022, lorsque la crise a éclaté avec la CEDEAO, aboutissant à la fermeture des frontières, on avait enregistré environ 127 000 tonnes (contre plus de 222 000 tonnes avant la crise).
Il ressort de l’analyse de ces statistiques officielles que 310 camions en moyenne assurent tous les jours la desserte, soit autour de 112 000 mouvements de véhicules pour l’année 2025. Si l’on se fie aux transporteurs et camionneurs sénégalais, le corridor enregistre chaque jour entre 400 et 500 mouvements de véhicules [ndlr : les chiffres officiels ne tiennent pas compte du transport de passagers], soit entre 146 000 et 182 000 mouvements.
Hydrocarbures : le calvaire des routiers
Quelques jours avant l’attaque du 25 avril 2026, au garage des camions maliens situé à une vingtaine de kilomètres de Dakar, à l’entrée de la ville de Rufisque, nous avons du mal à trouver un chauffeur qui accepte de parler du blocus. Le sujet presque tabou. « Nous sommes désolés, nous ne pouvons pas parler aux journalistes », décline fermement le responsable du garage.
Au niveau de l’annexe du garage, un chauffeur accepte enfin de témoigner sous le couvert de l’anonymat. La quarantaine, il travaille sur les corridors Dakar-Bamako et Bamako-Abidjan depuis les années 2000. À l’en croire, les délais d’attente ont été doublés voire triplés. « Nous sommes là depuis 20 jours, on attend notre tour pour aller charger au port. Avant, c’était juste 7 à 10 jours maximum. »
Sur les questions de sécurité sur le trajet, il reconnaît les dangers mais rassure : « Moi, j’ai fait plusieurs fois l’itinéraire Côte d’Ivoire-Gao et c’était beaucoup plus risqué. Il y a environ cinq mois, j’ai perdu un ami sur cet axe. Nous sommes des patriotes ; nous prenons ces risques parce que nous aimons notre pays », dit-il. Il déplore cependant des rémunérations qui ne sont pas à la hauteur des risques encourus. Les salaires varient entre 75 000 et 100 000 FCFA (entre 114 et 152 euros). Les conducteurs ont également droit à des primes de 50 000 francs CFA (57 euros) pour chaque voyage. Quant aux apprentis, « ils n’ont rien parce qu’ils apprennent ».
Depuis le blocus, beaucoup de camionneurs s’arrêtent à la frontière
De plus en plus, des transporteurs s’arrêtent à la frontière et ne prennent pas le risque d’aller jusqu’à Bamako. Mais les délais d’attente pour le déchargement deviennent plus longs, à cause du nombre de camions à l’arrêt. « Une fois à la frontière, nous restons parfois deux à trois mois sans décharger parce qu’il y a trop de camions qui s’arrêtent là-bas, c’est pourquoi le patron a décidé que nous allons partir à Abidjan », a expliqué un chauffeur cloué à Dakar avec son camion depuis plusieurs mois.
La situation risque d’empirer avec l’escalade de ces derniers jours. Certains craignent déjà l’engorgement du port sous la marchandise malienne. Il y a quelques mois, la même situation avait poussé le port à annuler certaines pénalités pour faciliter aux Maliens l’enlèvement de leurs cargaisons. « Ces décisions avaient permis de lever un obstacle financier majeur à l’enlèvement des marchandises », ont confié des sources portuaires. Le président du Conseil malien des chargeurs, Bakissima Sylla, avait évalué à 30 milliards de francs CFA l’économie réalisée grâce à ces annulations de pénalités sur 3 000 conteneurs.
Par ce geste, Dakar a aussi marqué un point dans sa dynamique de reconquête du fret malien courtisé également par Conakry et Nouakchott en plus d’Abidjan. Mais pour le président de la République Bassirou Diomaye Faye, l’objectif était surtout de témoigner la solidarité du peuple sénégalais envers le peuple malien. « Le peuple malien frère peut compter à tout moment sur la solidarité agissante du peuple sénégalais et des autorités sénégalaises. C’est pourquoi, quand il y a eu une accumulation de la marchandise au niveau du port, j’ai donné des instructions pour qu’on ne leur réclame pas certaines taxes et pénalités », a-t-il déclaré le 2 mai dernier.





























