L’homme d’affaires Aliko Dangoté, l’homme le plus riche d’Afrique, a décidé de s’attaquer à la mafia du pétrole avec sa nouvelle raffinerie géante qui menace tout un système de prédation organisé, international et local, reposant sur l’importation massive des produits pétroliers raffinés. Avec son complexe pétrochimique, il veut impulser une véritable révolution économique et énergétique dans son pays et au-delà. Ces dernières heures, Dangoté a annoncé la prochaine introduction des actions de sa raffinerie sur plusieurs bourses africaines, une opération financière panafricaine inédite.
Par Paolo Vieira
L’attaque israélo-américaine contre l’Iran a provoqué un séisme mondial qui révèle, notamment, les dépendances du continent africain en produits pétroliers raffinés. En effet, bien que l’Afrique soit un exportateur net d’hydrocarbures, la plupart des pays n’ont pas de capacités de raffinage du brut qu’ils produisent et sont donc contraints d’importer, à prix d’or, leur kérosène, jet, naphte, essence, etc. Seuls quelques uns se sont dotés de raffineries à la mesure de la demande nationale, bien qu’encore insuffisantes : l’Algérie, le Nigeria, la Libye, et le Soudan. Pourtant l’investissement africain dans la filière downstream (après l’extraction) du pétrole aurait pu permettre de réduire de manière significative la forte dépendance aux importations, qui pèsent lourdement sur les finances publiques et freinent l’élan économique. Mais le bon sens, l’indépendance nationale, la valorisation du brut, en Libye comme au Nigeria, se heurtent aux obstacles dressés par ce qu’on appelle, au Nigeria, l’Oil Mafia (la mafia du pétrole).

L’homme de la disruption
Le contempteur de l’Oil Mafia nigériane se nomme Aliko Dangoté, l’homme noir le plus riche du monde, qui a justement, en 2025, terminé la réalisation d’une raffinerie couvrant la demande de carburants de son pays. Avant de s’attaquer médiatiquement au réseau de pouvoir qui contrôle le marché pétrolier nigérian, Dangoté a bouleversé le modèle local de prédation qui repose sur l’importation des carburants et non la transformation sur place du brut disponible.L’industriel prépare désormais son entrée fracassante sur le secteur des produits pétroliers raffinés.
La Dangote Petroleum Refinery à Lekki, près de Lagos, sera le coup de maître qui bouleverse l’organisation du marché. Elle a coûté près de 20 milliards de dollars US autofinancés à 50 %. Ce faisant, Dangoté a marginalisé le cartel international de la vente de produits raffinés ainsi que ses complices politiques et hauts fonctionnaires des ministères africains et leurs partenaires importateurs et distributeurs locaux. De plus, la compagnie nationale du pétrole du Nigeria (NNPC) préfère vendre son précieux brut (le Bonny Light) à l’extérieur plutôt qu’à Dangoté. Et pour saboter son projet de raffinerie, aucun moyen n’a été ménagé, de l’attentat contre les oléoducs à la destruction de cuves de stockage. Aliko Dangoté lui-même l’a raconté le 14 décembre dernier, à Lekki. Il a évoqué 82 millions de dollars de vol de matériel sur le site de la raffinerie – qui l’ont conduit à recruter un personnel de sécurité en nombre désormais supérieur au staff des opérations – des actes de sabotage (comme le retrait de composants critiques d’une chaudière visant à perturber les opérations de raffinage) et des incidents répétés contre des pipelines et des entrepôts, menaçant à la fois les investissements privés et les infrastructures pétrolières nationales. Pour l’industriel, seule une organisation criminelle coordonnée peut se livrer à de tels actes, au service d’intérêts convergents opposés au raffinage local.
Les acteurs libyens de l’or noir, à l’instar de l’Oil Mafia nigériane, ont besoin, pour s’enrichir, de carburants importés, fortement subventionnés par l’État, et qui permettent l’accès aux devises alors que le marché national du gasoil ne rapporte que de la monnaie locale, souvent dévaluée. En optant pour le renforcement des capacités de raffinage de son pays, Dangoté avait pour ambition de « sécuriser l’approvisionnement intérieur, de réduire la facture des subventions, et de mieux capter la valeur ajoutée des ressources pétrolières nationales», et ce, dans un contexte où la stabilisation économique du pays passe aussi par une meilleure maîtrise de la chaîne énergétique nationale et des ressources budgétaires. À la différence de l’Angola, la production de brut du Nigeria s’est redressée à partir de 2023, assurant aux raffineurs de ce pays de la matière première.
Dangoté contre Exxon et Total
Le Nigeria et quelques grandes compagnies étrangères ont investi, au cours des années 1980-1990, dans des éléphants blancs du raffinage et du traitement du gaz. Toutefois, la production effective de produits raffinés est restée erratique et dérisoire. Une situation attribuée à des contraintes techniques et à l’arrêt prolongé de certaines raffineries, dont certaines hors service depuis plus de 10 ans. Dangoté a essayé de mettre la compagnie nationale du pétrole de son côté en lui vendant le gasoil largement utilisé par les plus pauvres de ses concitoyens. Mais cela n’a pas été vraiment apprécié par la NNPC, liée depuis des années aux traders internationaux ou à des géants mondiaux comme Total Énergies qui échange le brut nigérian – qu’elle revend ensuite plus cher – contre des carburants de peu de valeur en Europe (le gasoil). Un autre reproche fait à la raffinerie Dangoté, tout juste inaugurée, est qu’elle exporte le haut de cuve, le Premium Motor Spirit, c’est-à-dire le meilleur des carburants, vers l’Europe, où il est très apprécié.
Cela irrite particulièrement les pétroliers comme Exxon et Total qui achètent les produits à la sortie des raffineries pour les revendre dans leurs réseaux avec une marge généreuse, en particulier sur les produits les moins valorisés. Dangoté, non seulement perturbe en Afrique leur circuit fermé de produits pétroliers importés, mais il vient aussi sur le marché européen révéler la dimension artificielle des hausses à la pompe, imputées classiquement par les pétroliers à la hausse du cours du Brent.
Les pétroliers comme Total Énergie sont depuis longtemps installés à Genève, avec Vitol, Trafigura et Glencore. Comme les traders, ils venaient à Lagos avec des tankers chargés de carburants raffinés en Europe ou dans d’autres pays africains (la SIR de Côte d’Ivoire) chèrement vendus sur place et repartaient avec du brut acheté à bas prix, du fait de l’imputation à la partie nigériane de toutes les dépenses de maintenance des puits sur les achats.
Distorsions du trading
En Libye, on observe les mêmes distorsions. Les sociétés pétrolières et les négociants internationaux, dont Vitol, Trafigura et Total Énergies, ont remporté les appels d’offres pour approvisionner le pays en essence et en diesel, alors que le pays accorde aux grands acteurs occidentaux (Total Énergie en particulier) un accès plus large à ses puits et réduit les importations de carburant russe. Quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye est en train de réorganiser son secteur pétrolier. Le pays produit 1,4 million de barils de brut par jour, mais ne dispose pas des infrastructures nécessaires pour le raffiner, ce qui le rend dépendant des importations de carburants. Après avoir lancé des cycles de licences en amont (upstream)pour la première fois en 20 ans, afin d’augmenter la production de brut à 2 millions de barils/jour, le deuxième producteur de pétrole d’Afrique modifie maintenant la façon dont il vend son pétrole et achète le carburant dont il a besoin. Plutôt que d’échanger les importations de carburant contre des exportations de brut, il a lancé des appels d’offres pour couvrir ses besoins en carburant importé.
Lors des appels d’offres de ces dernières semaines, Vitol a obtenu le droit de fournir 5 à 10 cargaisons d’essence par mois et quelques volumes de diesel. Trafigura et Total Énergies ont également obtenu le droit de fournir du carburant. La National Oil Corporation (NOC), la société publique libyenne, a également attribué des appels d’offres pour le carburant à la société autrichienne de pétrole et de gaz OMV, au négociant suisse BGN et à la raffinerie de pétrole italienne Iplom. Ces appels d’offres réduiront encore les importations de produits russes en Libye, les entreprises occidentales qui fournissent la Libye s’approvisionnant auprès des raffineries de la Méditerranée. Les exportations de carburant russe vers la Libye sont tombées à environ 5 000 barils/jour en 2026, contre 56 000 en 2024-2025, lorsque la Russie était le principal fournisseur. L’Italie est devenue le premier fournisseur de carburant de la Libye cette année, avec 59 000 barils/jour, provenant principalement des raffineries ISAB et Sarroch gérées par Trafigura et Vitol.
Le choix d’indigénisation du raffinage parait la contre-attaque la plus adaptée vis-à-vis du réseau offshore mondial qui soumet l’Afrique depuis 75 ans à l’exploitation et qui, maintenant, doit affronter la remontée de la chaîne de valeur pétrolière par le raffinage, d’autant plus légitime quand il s’agit de grands pays producteurs d’énergie fossile comme le Nigeria.
L’homme venu de Kano
Le multimilliardaire Dangoté est originaire de la métropole de Kano, surnommée « le Manchester africain » à l’époque de son industrie textile. Sa famille et ses réseaux sont d’abord commerciaux, négociants de la gomme arabique aux véhicules importés. Son père Mohammed Dangote était associé à Alhassan Dantata, l’un des hommes d’affaires les plus riches de l’époque coloniale. Sa mère, Mariya Sanoussi Dantata, était l’aînée du fils d’Alhassan Dantata, Sanoussi Dantata, un négociant d’arachides, légumineuse très prisée au nord du Nigeria et du Niger français où la famille Dantata est connue.
Malgré une vie rude, car très tôt placé comme gérant de magasin par son grand-père, Aliko Dangoté n’en appartient pas moins à ce qu’on surnomme la mafia de Kano. Rien d’infamant, contrairement à la mafia du pétrole, ce terme désignant plutôt l’interaction entre grands commerçants détenteurs de liquidités, hommes politiques et généraux, eux-mêmes entrepreneurs.
Très vite, Dangoté comprend que le réseau bancaire de Lagos dominé par la culture occidentale ne s’intéresse pas à ses activités. Il sait aussi que la disponibilité du cash passe par la commercialisation quotidienne de bières, de gasoil et de ciment. Les deux premières options lui sont fermées, à cause de son origine musulmane et de sa base géographique et du fait que les carburants sont sous la coupe du cartel des importateurs et de leurs fournisseurs installés à Genève. Il se lance donc dans le sucre, à partir de Lagos, port de débarquement de toutes les marchandises, cette denrée se vendant mieux que la cigarette et étant très consommée chez lui, à Kano. Après le sucre, il investit dans le ciment, produit social qui constitue une épargne pour les ménages nigérians désireux de construire et qui est le plus souvent réglé en espèces.
Le ciment d’abord
Les groupes étrangers Holcim et Lafarge craignent d’investir dans des cimenteries locales. Il est plus commode, pour ces magnats du ciment, de livrer des milliers de tonnes importées qui pourtant bloquent par leur volume les ports nigérians. Cette aberration permet à Dangoté de recevoir l’appui de l’État pour la création de Dangote Cement, point de départ de son décollage industriel avec la privatisation de deux grandes cimenteries (2001 et 2002) à l’heure du tournant libéral. Comme dans beaucoup d’autres pays, la privatisation lui permet de racheter à bas prix des actifs qu’il saura mettre en valeur, le tout avec un généreux financement bancaire. Un oligarque est né. Il va devenir un colosse capitaliste indigène transnational.

En 2008, Forbes lui prête une fortune de 3,3 milliards de dollars US et en 2014, il en est déjà à 25 milliards. Devant sa puissance financière, les banques et fonds africains l’ont suivi dans son projet de raffinage. Donc, en 2013, il entreprend de créer la plus grande raffinerie du pays selon des standards modernes et écologiques. Le lobby pétrolier lui ayant refusé les raffineries existantes de Kaduna (au nord) et de Port Harcourt (à l’ouest), il jette son dévolu sur Lagos, où prospèrent déjà ses minoteries et ses manufactures, pour sa méga raffinerie.
Le sauveur de Tinubu
Certains redoutent, au vu de son hégémonie panafricaine sur le ciment, que Dangoté ne finisse par détenir le monopole du raffinage au Nigeria et, bientôt, sur la côte ouest-africaine, en dépit des ambitions concurrentes du Ghana. Il a déjà bousculé le processus des importations qui suçait les subventions de l’État : c’est sans doute la faiblesse du Président Bola Tinubu devant Dangoté qui a permis le retrait des subventions aux carburants importés.
En effet, élu en février 2023, Tinubu trouve une situation particulièrement dégradée et doit entreprendre une «thérapie de choc » pour remettre à flot la première économie d’Afrique. La hausse de la production pétrolière (1,6 million de barils/jour) est à mettre à son crédit. Mais l’arrêt des subventions des carburants et la libéralisation de la naira, qui a perdu près de 40 % face au dollar, ont provoqué la colère de ses administrés et une vague de manifestations.
Le démarrage du méga-complexe pétrochimique du groupe Dangoté a contribué cependant à une consolidation significative des réserves de change, et in fine, à l’appréciation de la monnaie nationale. La raffinerie Dangoté, la plus importante d’Afrique, avec des capacités de 650 000 barils/jour, permettra de réduire de 40% les besoins en devises du Nigeria, qui était jusque là contraint d’importer l’intégralité du pétrole raffiné qu’il consommait.
Vers une révolution énergétique et industrielle
Cette infrastructure d’envergure traduit tout à la fois le dynamisme et la montée en puissance du capitalisme indigène. Le timide redressement de la production pétrolière, à 1,6 million de barils/jour contre 1,2 million en moyenne les deux années précédentes, a contribué à soutenir une croissance mesurée (à 2,8%) en 2023. Ce résultat s’explique en partie par les efforts de lutte contre les vols de pétrole, qui pouvaient occasionner un manque à gagner de 400 000 barils/jour. Les hydrocarbures représentent 90% des revenus d’exportation du Nigeria mais le pays doit exporter deux millions de barils/jour pour équilibrer son budget.
Le conglomérat Dangoté ambitionne davantage que de raffiner du brut et de soulager la pression sur les devises de la Banque centrale. Il procède à la révolution énergétique et industrielle du pays. Toutes les unités de production du groupe Dangoté ne s’approvisionnent plus à la NEPA (EDF du Nigeria) mais sont devenues autonomes. Et la raffinerie n’est que la composante d’un vaste complexe pétrochimique.
Il y a quelques semaines, avant la guerre contre l’Iran, Dangoté a signé avec le groupe indien EIL un contrat de 350 millions de dollars US en vue de l’extension de sa raffinerie proche de Lagos. Son but : stopper complètement les importations de produits pétroliers raffinés.
Usines d’engrais et raffineries d’aluminium
La raffinerie est située dans une zone franche fiscalement favorable et son extension pétrochimique assurera le développement de la production de propylène nécessaire à l’industrie chimique du groupe Dangoté. Le Nigeria de Dangoté est aussi devenu indépendant pour les fertilisants, qu’il exporte jusqu’aux États-Unis. En s’appuyant sur un partenaire indien à un moment critique des échanges mondiaux, le groupe Dangoté confirme le projet d’indigéniser le contrôle des ressources fossiles du pays et de se décrocher du diktat des compagnies pétrolières désireuses de maintenir leurs avantages en Afrique. Peut-être que s’amorce, dans ce combat contre la mafia du pétrole, la possibilité de réduire la dépendance aux carburants importés de la plupart des pays du continent.

Au Nigeria, l’aventure pétrochimique de Dangoté fait des émules. L’Ogidigben Gas Revolution Industrial Park, d’un coût de 20 milliards de dollars US, va bientôt entrer en activité. Il sera construit et géré par la China National Chemical Engineering Co (CNCEC) en partenariat avec le groupe émirati Alpha, pour accueillir des usines d’engrais de méthanol, des raffineries d’aluminium et des unités pétrochimiques.
Avec un peu de retard, la politique nigériane de la« décennie du pétrole » prend forme, évolution d’autant plus nécessaire qu’après la guerre de mars-avril 2026 contre l’Iran, les parcs industriels du Golfe persique sont affectés dans leurs capacités et leurs voies d’acheminement.




























