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Comment ça va ? « , une question devenue obscène au Liban !

Avec sa nouvelle section « Lettres de Beyrouth », Mondafrique publie les témoignages de guerre de Dre Pamela Chrabieh, autrice, artiste visuelle et chercheuse libano-canadienne, pour donner à voir, au plus près, le quotidien des Libanais sous les bombardements. Entre mémoire, transmission, peur et endurance, ces textes disent ce que la guerre dépose dans les corps, les familles et les gestes ordinaires.

Par Dre Pamela Chrabieh *

Oeuvre signée Pamela Chrabieh.

« Kifak ? Kifik ? » (« comment vas-tu ? » au masculin et au féminin) est sans doute la question la plus banale, la plus automatique, la plus décorative de notre liturgie sociale libanaise, celle qu’on lance comme on tend un mouchoir propre au-dessus d’un égout pour sauver, pendant trois secondes, l’idée qu’il existe encore entre nous une continuité humaine, une politesse minimale, un reste de monde respirable.

Or, c’est précisément cela qui me frappe aujourd’hui : pour la première fois autour de moi et en moi, cette question reçoit aussi souvent une réponse qui ne se donne même plus la peine de mentir. Il faut dire qu’entre les quarante-huit heures généreusement accordées par Trump à l’Iran avant de menacer ses centrales électriques, les bombardements isr* qui ravagent le Sud du Liban, en détruisent les ponts, finissent de dépecer une économie qui n’est plus au bord du gouffre mais confortablement installée dedans… et plus de mille morts dont plus d’une centaine d’enfants, plus d’un million de déplacés – disons déportés, puisque les mots ont encore parfois la politesse d’être plus exacts que les diplomates – et le retour en fanfare de notre folklore interne préféré, ce sublime « eux » contre « nous » qui ne rate jamais une occasion de refleurir sur les gravats… le théâtre social a perdu jusqu’à son maquillage le plus élémentaire.

On ne répond donc plus « meche el 7al » (« ça va ») ; on ne répond plus « hamdellah » (« grâce à Dieu ») par réflexe diplomatique ou par souci de ne pas imposer à l’autre l’intégralité de son effondrement intérieur comme on déposerait un cadavre sur sa table basse. On répond « khr » (« merde », « merdique »). Et il faut reconnaître à ce mot une qualité rare : pour un terme aussi court, il contient une densité analytique remarquable. « Khr » veut dire que tout est foutu, que tout se décompose, autour de moi, en moi, et que je n’ai plus ni l’énergie métabolique ni l’hypocrisie mondaine nécessaires pour rhabiller cette putréfaction en conversation civilisée. La réponse est brutale, certes, mais au moins elle a l’élégance de ne pas collaborer avec le mensonge social.

Et puis il y a les réponses plus sophistiquées, parce que nous sommes aussi un peuple qui aime donner à sa dévastation un léger vernis conceptuel, histoire de ne pas sombrer dans le désastre sans emporter au moins deux ou trois couches de langage avec soi. On entend alors : « kelna bil hawa sawa » (littéralement, « nous sommes tous dans le même air »). Formulation superbe, presque légère, jusqu’à ce qu’on comprenne qu’il ne s’agit pas d’une communion poétique mais d’une manière très précise de dire que nous flottons collectivement au-dessus du vide, sans sol, sans prise, sans structure interne stable, dans une atmosphère saturée de peur, de fumée, de fatigue et de vacarme, et que ce « même air » a surtout le mérite de rappeler qu’on étouffe ensemble.

Le lexique de l’épuisement

D’autres disent : « m3alla2in bayn el sama wel ared » (« suspendus entre le ciel et la terre »), ce qui pourrait presque faire croire à une élévation mystique alors qu’il s’agit plutôt d’une suspension sans grâce, sans révélation, sans transcendance ; mais simplement l’expérience obscène d’être empêchés de tomber tout en étant déjà privés de sol. Et puis il y a « la hon wala honik » (« ni ici ni là-bas »), cette formule si banale et si parfaite pour dire qu’on peut être encore chez soi et déjà déplacé de soi-même, encore dans sa ville et déjà exilé de sa continuité, encore vivant techniquement, administrativement, biologiquement, mais plus tout à fait installé dans sa propre existence.

Ce qui me frappe, c’est la précision physiologique des réponses. Car si l’on répond ainsi, ce n’est pas par goût de la formule, ni pour faire couleur locale, ni parce que le Libanais serait, comme chacun sait, cet être pittoresque capable de transformer sa ruine en bon mot exportable. Non. Si « kifak ? kifik ? » appelle aujourd’hui de telles réponses, c’est parce que quelque chose a cédé à un niveau plus profond, plus organique, plus humiliant. Nous ne sommes pas seulement fatigués ; nous sommes saturés. Pas seulement psychologiquement, ni même politiquement, mais cellulairement, mitochondrialement, si j’ose dire, puisque nos petites centrales intérieures, déjà soumises depuis des décennies à un régime intensif de guerre, de crise, de faillite, d’arrachement et d’effondrement recyclé, semblent avoir fini par comprendre ce que tant d’experts internationaux peinent encore à admettre : il existe une limite au recyclage du trauma en énergie socialement acceptable.

Alors forcément, à « kifak ? kifik ? », beaucoup ne répondent plus un état, mais un diagnostic. Ils ne disent pas seulement qu’ils vont mal ; ils décrivent la texture du mal. Ils décrivent cette sensation d’avoir le cerveau passé au mixeur, les pensées en retard sur le réel, les mots usés avant même d’être prononcés, l’impression que toute tâche ordinaire exige désormais une énergie herculéenne alors même qu’on n’a encore rien commencé. Ils répondent par des symptômes. Avec du brouillard. Avec des fragments. Avec des expressions qui, à force d’être répétées dans des appels, des messages, des conversations entre artistes, entre amis, entre gens qui ont encore la faiblesse de s’écouter un peu, finissent par composer une sorte de lexique national de l’épuisement avancé. Nous ne répondons plus « bien » ou « pas bien » ; nous répondons avec des degrés d’arrachement, des types de suffocation, des variétés d’effondrement compatibles avec la poursuite minimale des fonctions vitales.

Il faut dire aussi que la concurrence extérieure fournit un contexte admirablement propice à l’effondrement du petit mensonge quotidien. Quand le langage géopolitique transforme la dévastation en « recomposition stratégique régionale », la déportation en variable, les morts en bilan, l’asphyxie collective en « contexte sécuritaire », il devient presque obscène de répondre « hamdellah » comme si nous participions encore à une civilisation vaguement crédible. Et comme si cela ne suffisait pas, il faut encore subir la philosophie qui accompagne le massacre, cette petite métaphysique de la force brute résumée sans détour par Netany* lorsqu’il estime utile d’expliquer que « Jesus Christ has no advantage over Genghis Khan », comme si le XXIe siècle, après tant de charniers, de génocides, de guerres industrielles et de commémorations larmoyantes, n’avait finalement rien produit de plus sophistiqué qu’une réhabilitation vulgaire du droit du plus impitoyable. Dans un tel monde, « kifak ? kifik ? » ne peut plus raisonnablement appeler une réponse polie ; cette question appelle un constat de contamination générale.

La fin du mensonge

Il y a quelques années encore, on aurait pu sauver la face avec la grande marchandise locale qu’on appelle la « résilience libanaise », cette merveille folklorique si commode pour les regards extérieurs, qui permettait d’admirer les sinistrés tout en les abandonnant avec distinction. « Kifak ? Kifik ? » appelait alors des réponses héroïques, ou du moins performatives : on tient, on gère, on continue, on ouvre, on travaille, on crée, on rit, on sort, on survit, presque on rayonne. Quelle leçon de vie. Quel peuple extraordinaire. Quel talent pour faire de l’anormal un art de vivre. Sauf qu’à force de répondre ainsi, nous avons peut-être fini par collaborer un peu trop bien à notre propre légende. À force de survivre à tout, on ne devient pas nécessairement plus fort ; on devient parfois plus creux, plus saturé, plus fissuré, plus apte à fonctionner de manière inquiétante, comme ces organismes qui ont tant encaissé qu’ils ont fini par confondre l’anormal avec le cadre. Et peut-être que le « khr » d’aujourd’hui est, à sa manière, plus sain que tous les « ça va » stratégiques d’hier, parce qu’il marque enfin l’endroit où même la mise en scène de la résilience refuse de continuer.

Ce qui rend la question « kifak ? kifik ? » particulièrement cruelle, c’est qu’elle suppose encore qu’il existerait une réponse simple, alors que nous sommes nombreux à ne plus habiter un état mais un sas. On ne va ni bien ni mal ; on se maintient dans une zone grise invivable, un purgatoire sans transcendance, une salle d’attente sans rendez-vous, un entre-deux si prolongé qu’il a cessé d’être une période pour devenir une structure. Répondre à « kifak ? kifik ? » revient alors à tenter de résumer une forme de vie provisoire sans échéance, un état où l’on n’est ni tombé ni sauvé, ni tout à fait vivant ni suffisamment mort pour qu’on vous laisse tranquille, mais retenu de force dans une durée informe qui brouille les synapses, désorganise la respiration, déforme le temps et transforme le simple fait de traverser une journée en performance biochimique.

Voilà pourquoi certains parlent de limbes, à condition de bien massacrer le mot pour qu’il perde toute noblesse littéraire. Les limbes, ici, ne sont pas un nuage théologique pour âmes délicates ; ce sont le sas climatisé de l’inhabitable, l’antichambre où l’on vous demande de continuer à aimer, à créer, à faire des projets, à répondre aux messages, à éduquer des enfants, à prononcer des mots comme « été » ou « avenir » avec un visage convenable, pendant que tout autour de vous indique avec une courtoisie meurtrière que l’existence est devenue un exercice de suspension forcée.

Alors peut-être que la vraie nouveauté de ce « kifak ? kifik ? » est le fait que les réponses aient cessé de protéger qui que ce soit. Elles ne protègent plus celui qui parle, elles ne ménagent plus celui qui écoute, elles ne préservent plus la scène sociale de sa propre obscénité. Elles disent enfin ce qu’est devenue la vie lorsqu’on la maintient trop longtemps dans la guerre, dans l’attente de la guerre, dans l’après-guerre qui prépare déjà la suivante, dans l’effondrement sans clôture, dans la déportation visible ou intérieure, dans la peur devenue infrastructure et dans la saturation devenue langage. Et si cette question si banale produit désormais des réponses si brutales, c’est peut-être parce qu’elle touche à l’essentiel : non pas « comment vas-tu ? », mais « dans quel degré d’inhabitable as-tu réussi à te maintenir aujourd’hui ? », « à quelle profondeur du brouillard penses-tu encore ? », « combien de temps peut-on continuer à fonctionner avant que le fait même de fonctionner ne devienne le symptôme le plus inquiétant de notre dressage au pire ? »

Ces réponses disent avec une précision que les discours savants n’auront jamais : le plus obscène n’est pas seulement qu’on nous bombarde, qu’on nous déporte, qu’on nous fragmente, qu’on nous affame, qu’on nous écrase les nerfs, les ponts, l’économie et les vies ; le plus obscène, c’est qu’on nous demande encore, au milieu de tout cela, comment nous allons…

* Pamela Chrabieh est Dre en Sciences des Religions, artiste visuelle, chercheuse et autrice libano-canadienne, cofondatrice et CEO de Kulturnest, un espace créatif et culturel hybride basé au Liban. Forte de plus de trente ans d’expérience internationale, elle œuvre à l’intersection des arts, des sciences humaines, du dialogue interculturel, de la communication et de l’intelligence artificielle. Enseignante universitaire, conférencière et autrice de nombreuses publications, elle expose également son travail artistique dans plusieurs pays et s’engage activement dans des initiatives culturelles et sociales.
Pour plus d’informations (et une biographie plus longue)https://pamelachrabiehblog.com/about/