Les alliances au Moyen-Orient ne disparaissent pas, elles se transforment. Derrière les discours officiels, elles perdent leur fonction structurante et laissent place à des logiques mouvantes, où dépendances, intérêts divergents et stratégies opportunistes redessinent un système instable, dans lequel la puissance ne garantit plus ni cohérence ni contrôle durable.
Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.

Le monde se trouve aujourd’hui surpris de la tournure des choses. Les discours se multiplient pour dénoncer un droit international piétiné, des institutions comme les Nations unies décrédibilisées, incapables d’influencer le cours des événements. Pourtant, ces violations ne datent pas d’hier. Entre 1999 et 2000, la Russie menait en Tchétchénie une campagne marquée par des violations massives sans conséquences décisives. En 2008, elle redessinait par la force les frontières en Géorgie. En 2016, la Chine rejetait une décision juridique internationale sur la mer de Chine méridionale sans en subir de contrainte. Le droit international n’a jamais été un garde-fou absolu. Il a toujours été conditionné par le rapport de force. Ce qui change aujourd’hui n’est pas son affaiblissement, mais la disparition du cadre qui en contenait les effets. Les violations ne sont plus des écarts dans un ordre global ; elles s’inscrivent dans un système qui ne parvient plus à se structurer.
Les rapports de force se fragmentent, les lignes d’alliance se brouillent, et même entre partenaires historiques, la coordination devient incertaine, chacun cherchant son propre intérêt. L’attaque israélienne contre une infrastructure gazière stratégique en Iran, suivie d’une prise de distance publique de Washington, en donne une illustration directe : l’alliance ne garantit plus nécessairement ni cohérence politique, ni maîtrise du tempo militaire. Ce désalignement ne traduit cependant pas un affaiblissement américain. En privilégiant des stratégies plus flexibles, en acceptant des zones d’ambiguïté et en laissant leurs partenaires agir avec une plus grande autonomie, les États-Unis ont contribué à un environnement où la cohérence collective n’est plus la priorité. La puissance ne s’exerce plus uniquement par la structuration d’un ordre, mais aussi par la capacité à évoluer dans un système devenu plus instable, et en partie produit par ces choix.
La riposte iranienne confirme ce basculement. En visant des intérêts liés au Qatar et à l’Arabie saoudite, Téhéran élargit volontairement le périmètre du conflit et envoie un signal clair : aucun espace ne sera sanctuarisé. La guerre cesse d’être contenue, elle devient extensible, et donc plus difficilement contrôlable. Pendant des décennies, le Moyen-Orient a été lu à travers une grille simple opposant alliés occidentaux et « axe de la résistance ». Cette lecture ne suffit plus. Les alliances n’ont pas disparu, mais elles ont perdu leur fonction structurante, traversées par des intérêts contradictoires qui les fragilisent et les rendent incapables de produire un ordre stable.
Cette transformation se lit concrètement dans les dynamiques actuelles. À la mi-mars 2026, le Hamas a appelé l’Iran à ne pas frapper les pays du Golfe. Ce positionnement ne constitue pas une rupture avec Téhéran, mais révèle un désalignement. Alors que l’Iran a longtemps été un soutien structurant pour le mouvement, la dynamique actuelle acte un glissement. Engagé dans une logique de confrontation directe et de survie, Téhéran ne peut plus accorder au dossier palestinien la même centralité stratégique. Parallèlement, dépendant du Qatar pour sa survie politique et financière, le Hamas ne peut plus s’aligner pleinement. Ce n’est pas la fin de la relation. C’est la fin de sa cohérence.
La fin de la cohérence stratégique
Ce qui émerge n’est plus une alliance, mais une dépendance croisée qui empêche toute ligne stratégique stable. Le Qatar, au cœur de ce système, incarne lui-même cette ambiguïté : sa capacité à dialoguer avec tous les acteurs a longtemps fait sa force ; elle devient aujourd’hui un facteur d’exposition. Cette imbrication dépasse le seul champ politique et se prolonge dans les logiques économiques. Alors même que l’Iran frappe ou menace des infrastructures dans le Golfe, Dubaï demeure un centre majeur pour les capitaux iraniens. Des estimations largement reprises évoquent des montants de plusieurs centaines de milliards de dollars investis ou transitant dans l’émirat depuis des années. Confrontation militaire et interdépendance financière coexistent ainsi dans un même espace, et les circuits financiers liés à des acteurs sous sanctions ont été tolérés parce qu’ils participent à des équilibres que personne ne souhaite réellement remettre en cause. L’affrontement ne supprime pas les intérêts ; il les rend plus vulnérables et plus visibles.
Les relais régionaux de l’Iran se sont parallèlement affaiblis. Le Hamas est quasiment neutralisé, le Hezbollah fortement fragilisé. L’Iran ne dispose plus de la même capacité de projection indirecte et agit désormais dans une logique de survie, où la dissuasion passe par la capacité de destruction. En Irak, les milices chiites proches de l’Iran illustrent cette mutation : elles ne relèvent ni pleinement de l’État, ni totalement d’un camp identifiable, et permettent à Téhéran de projeter de la puissance sans confrontation directe, tout en contribuant à fragmenter davantage le rapport de force. Ce ne sont plus les alliances qui structurent la guerre, mais des réseaux d’acteurs opérant dans des zones grises où la responsabilité devient diffuse. Lorsque l’équilibre externe ne peut plus être maîtrisé, l’instabilité interne devient un levier, comme en témoigne l’attention portée aux zones périphériques iraniennes, notamment kurdes, au risque d’ouvrir des dynamiques difficilement contrôlables pour l’ensemble de la région.
Les États du Golfe se retrouvent ainsi en première ligne. Leur sécurité repose toujours sur le parapluie de défense américain, qu’ils continuent de financer massivement, comme en témoignent les récents accords d’armement de plus de 16 milliards de dollars conclus avec Washington. Mais cette protection a un prix : celui d’une dépendance stratégique qui réduit leur autonomie dans un environnement qu’ils ne maîtrisent plus entièrement. Leur marge de retrait se rétrécit. Dans ce même mouvement, Israël ne se contente plus de contenir ses adversaires ; il redéfinit les lignes de force régionales. L’affaiblissement du Hamas, la fragilisation du Hezbollah et la pression directe exercée sur l’Iran marquent un tournant. Mais faut-il aller jusqu’au bout d’une stratégie d’affaiblissement, au risque d’un embrasement plus large, ou s’arrêter à mi-chemin en laissant intact un acteur qui a démontré sa capacité de résilience et de nuisance ? L’histoire montre qu’un adversaire affaibli mais non neutralisé ne disparaît pas. Il renaît souvent plus dangereux.
Dans ce contexte, l’initiative européenne visant à sécuriser le détroit d’Ormuz illustre elle aussi cette transformation. Elle ne traduit pas un retour structurant dans le jeu stratégique, mais une réaction à une vulnérabilité immédiate : celle des flux énergétiques. L’Europe ne redéfinit pas l’équilibre régional ; elle cherche à en contenir les effets.
Dès lors, les questions essentielles demeurent. Jusqu’où aller ? Qui décide réellement des lignes infranchissables dans un système où les alliances ne structurent plus les rapports de force ? Et surtout, que vaut encore une alliance lorsque, au moment décisif, elle ne protège pas mais contraint ? C’est peut-être là que se situe la véritable rupture. Non pas dans la disparition des alliances, mais dans l’illusion qu’elles continuent d’organiser le monde.





























