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«L’enfant remuant» : chronique d’une enfance africaine

Dans L’Enfant remuant, Jean-Marie Aleokol Mabiémé raconte une enfance africaine traversée par les règles familiales, les silences et les contradictions des adultes. Entre humour, lucidité et mémoire, ce récit d’apprentissage donne voix à un enfant qui refuse d’obéir sans comprendre.

Jean-Marie Aleokol Mabiémé

Dans L’Enfant remuant, Jean-Marie Aleokol Mabiémé propose un récit d’apprentissage vibrant qui plonge le lecteur au cœur de l’Afrique centrale, dans l’intimité d’une enfance à la fois ordinaire et singulière. Publié aux éditions Jets d’Encre, ce texte aux accents autobiographiques explore la formation d’un regard critique dès le plus jeune âge. À travers le personnage de Jean, l’auteur restitue la vie quotidienne d’un enfant qui observe, questionne et dérange l’ordre établi. Entre souvenirs familiaux, scènes d’école et réflexions intérieures, le livre interroge les hiérarchies sociales, les non-dits familiaux et la violence éducative, tout en laissant affleurer l’humour et la tendresse.

Le roman se déroule dans un univers familial dense, typique de nombreuses sociétés d’Afrique centrale, où plusieurs générations cohabitent dans les concessions familiales. Dans ce cadre collectif, l’enfant grandit entouré d’oncles, de tantes, de cousins et d’un grand-père respecté, figure d’autorité qui incarne la mémoire et la tradition. C’est dans cette atmosphère bruissante de vie que Jean apprend à se situer. Mais très tôt, il ne se contente pas d’obéir. Il questionne, observe, et parfois dérange. C’est précisément cette attitude qui lui vaut son surnom d’« enfant remuant ».

Ce qualificatif ne renvoie pas seulement à un tempérament turbulent. Il désigne aussi une forme de résistance intellectuelle. Jean ne comprend pas toujours les règles qui lui sont imposées et s’étonne des contradictions des adultes. Pourquoi certaines décisions semblent-elles arbitraires ? Pourquoi la parole des enfants compte-t-elle si peu dans un monde dominé par l’autorité des aînés ? Ces interrogations traversent le récit et donnent à l’ensemble une dimension critique qui dépasse la simple chronique familiale.

Le parcours de Jean se déploie entre plusieurs lieux qui structurent sa mémoire : Babadodo, à Carnot en République centrafricaine, et Messok, près d’Abong-Mbang au Cameroun. Ces espaces ne sont pas seulement des décors. Ils deviennent des repères affectifs et symboliques. La maison familiale et l’école constituent deux univers complémentaires où l’enfant découvre les règles de la vie sociale. À la maison, les relations familiales sont marquées par des hiérarchies fortes et des attentes implicites. À l’école, Jean fait l’expérience d’une autre forme d’autorité, celle de l’institution scolaire.

Dans ces deux espaces, les souvenirs s’enchaînent en scènes courtes et marquantes. Certaines sont drôles, révélant l’ingéniosité d’un enfant qui tente de comprendre les adultes. D’autres sont plus cruelles, notamment lorsqu’elles évoquent la violence éducative ou les humiliations qui peuvent accompagner l’apprentissage de la discipline. Mais l’ensemble reste traversé par une lumière particulière : celle d’un regard lucide qui refuse de céder au silence.

L’Enfant remuant

Une parole sincère et incarnée

C’est là l’une des forces du livre. Jean ne se contente pas de subir les événements. Il les observe avec une acuité rare. Ses questions, parfois naïves, mettent en évidence les incohérences du monde adulte. Cette perspective donne au récit une dimension presque anthropologique : à travers les yeux d’un enfant, c’est toute une organisation sociale qui se dévoile, avec ses normes, ses contradictions et ses tensions.

Le style de Jean-Marie Aleokol Mabiémé accompagne cette démarche avec efficacité. L’écriture est vive, directe, souvent teintée d’humour. L’auteur ne cherche pas à idéaliser l’enfance ni à embellir les souvenirs. Au contraire, il privilégie une parole sincère et incarnée. Cette authenticité donne au récit une grande force émotionnelle. Le lecteur a le sentiment d’entrer dans une mémoire vivante, faite d’images, de sensations et de questionnements.

Derrière le personnage de Jean se profile bien sûr l’auteur lui-même. Jean-Marie Aleokol Mabiémé est né à Abong-Mbang, au Cameroun. Sa trajectoire personnelle ne le destinait pas nécessairement à l’écriture. Passionné de sport, il devient enseignant d’éducation physique et sportive en 1994. Pourtant, dès ses années de lycée, la lecture joue un rôle déterminant dans sa formation. La découverte de Germinal d’Émile Zola marque particulièrement son imaginaire. Ce roman, avec sa puissance sociale et sa capacité à donner voix aux invisibles, semble avoir éveillé chez lui le désir de raconter à son tour.

Aujourd’hui installé à Yaoundé, l’auteur s’inscrit dans cette tradition de récits autobiographiques qui cherchent à saisir l’expérience intime tout en révélant une réalité collective. Dans L’Enfant remuant, il ne raconte pas seulement son enfance. Il explore aussi les mécanismes de la transmission familiale, la place de l’enfant dans les sociétés africaines et la manière dont les individus apprennent à se construire face à l’autorité.

Un court extrait du livre donne la mesure de cette tension intérieure qui traverse le récit : « Ça y est ! Je savais que mon père ne pouvait pas me soustraire de cette punition. Je le connaissais assez pour ne pas penser un seul instant qu’il pouvait être le juge clément qui allait m’acquitter ! Le regard qu’il avait posé sur moi ne reflétait aucun sentiment de pitié. Mais qu’avais-je fait à tous ces parents pour qu’ils n’éprouvent aucun amour pour moi ? »

Dans ces quelques lignes, toute la complexité de l’enfance apparaît. La peur de la punition, la quête de reconnaissance, l’incompréhension face à l’autorité parentale : autant d’émotions qui résonnent bien au-delà du contexte africain. C’est sans doute ce qui rend le livre particulièrement attachant. Derrière les spécificités culturelles, il touche à des expériences universelles.

L’Enfant remuant s’inscrit ainsi dans la tradition du roman d’apprentissage, où l’on suit la formation progressive d’un individu face aux structures sociales qui l’entourent. Mais il se distingue par la précision de son regard et par sa capacité à restituer l’ambiance des concessions familiales d’Afrique centrale. À travers ces souvenirs, Jean-Marie Aleokol Mabiémé esquisse aussi les contours d’une œuvre en devenir. Ce premier récit pose les bases d’une exploration plus large de la mémoire, de la famille et de l’identité.

Accessible et profondément humain, ce livre offre au lecteur une immersion sensible dans une enfance africaine racontée sans concession. Il rappelle surtout qu’un enfant qui questionne, qui dérange et qui refuse de se taire peut devenir un témoin précieux de son époque. L’ «  enfant remuant » n’est pas seulement celui qui trouble l’ordre établi. Il est aussi celui qui révèle ce que les adultes préfèrent parfois ne pas voir.

L’Enfant remuant
Auteur : Jean-Marie Aleokol Mabiémé
Éditeur : Éditions Jets d’Encre
Collection : Autobiographie
Pagination : 204 pages
Prix : 19,70 €
Distribution : Hachette (France), Dilibel (Belgique), Diffulivre (Suisse)
Disponibilité : en librairie et sur le site de l’éditeur (jetsdencre.fr)