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La Tunisie impuissante face à l’embrasement du Proche Orient

Cérémonie de présentation des condoléances de Kais Saied au décès du président iranien Ebrahim Raïssi, 22 mai 2024.


La modération de la réaction tunisienne à la guerre déclenchée contre l’Iran par Israël et les États-Unis sonne comme l’amorce d’une soumission aux nouveaux équilibres régionaux.

Par Selim Jaziri

Le temps des postures anti-impérialistes est terminé. La concrétisation des menaces israélo-américaines contre le régime iranien contraint la diplomatie tunisienne à un brutal retour aux réalités. Le communiqué du ministère des Affaires étrangères du 1er mars, au lendemain du
lancement de la campagne de bombardements contre l’Iran et de la réplique iranienne, est particulièrement révélateur.

La diplomatie tunisienne y fait état de sa « profonde préoccupation et [de sa] vive inquiétude » face à la « dangereuse escalade militaire ». Elle condamne « toute agression contre le territoire de tout État », s’alarme des risques d’un « élargissement du conflit » pour « la sécurité et la paix régionales et internationales » et proclame « son rejet absolu de toute atteinte au territoire de pays arabes frères », faisant part de sa « pleine solidarité avec l’Arabie Saoudite, le Koweït, le Qatar, Bahreïn, les Émirats Arabes Unis, la Jordanie et l’Irak », au nom de la « fraternité arabe et islamique ».

Un alignement à demi-mots

Pour la forme, Tunis pose quelques principes : « droit international », « règlement pacifique des différends », cessation des « opérations militaires », « sagesse », « retour à la table des négociations ». Des vœux pieux dénués de toute capacité d’en imposer aux belligérants ou de mobiliser d’autres puissances. Qui a amorcé l’escalade ? Quelle était la cible initiale ? Quid des victimes ? Quelles étaient les cibles sur le territoire des pays arabes ? Une guerre sans responsables, ni victimes, une simple fatalité mécanique. Aucune indignation, aucune condamnation de l’agression israélienne. Le communiqué réussit le tour de force de s’exprimer sur cette nouvelle guerre sans prononcer les
mots « Israël » (ou « entité sioniste »), « Iran », « États-Unis », « bases américaines », « victimes civiles », « condoléances », sans même parler de « Ali Khamenei »… Une telle position n’est ni plus ni moins qu’un alignement à demi-mots, une soumission aux nouveaux rapports de force.

Lors des bombardements israéliens de l’Iran en juin, Tunis avait été moins ambigüe dans sa dénonciation : « cette atteinte à sa souveraineté et à sa sécurité est une violation flagrante de la charte des Nations unies et de toutes les lois et coutumes internationales ». Cette fois, le ton est bien plus mesuré.

Nouvelle donne régionale

Sous la présidence de Kaïs Saïed, Tunis avait amorcé un rapprochement remarqué avec Téhéran dont le signe le plus tangible a été le déplacement du chef de l’État en Iran à l’occasion du décès du président iranien Ebrahim Raïssi dans un crash d’hélicoptère, en mai 2024. La presse d’État triomphait alors : « Kaïs Saïed enterre le sionisme mondial à Téhéran », « Saïed met fin à quarante ans de Tunisie atlantiste ». Le 10 septembre 2025, Abbas Araghchi, le chef de la diplomatie iranienne, a fait le déplacement à Tunis. Entre-temps, les deux pays avaient amorcé en mai 2025 une coopération technologique dans le domaine de l’intelligence artificielle. Ces élans et ces amabilités ne sont plus de saison.

La direction prise par l’état des rapports de force régionaux est désormais claire : Israël n’a payé aucun prix pour le génocide à Gaza, l’accélération de l’annexion et de la colonisation de Cisjordanie et les bombardements au Liban, en Syrie, au Qatar, au Yémen. L’appui américain sans faille lui garantit une impunité totale. Les monarchies du Golfe et le Maroc coopèrent avec Israël et les États-Unis. L’Union européenne suit le mouvement. Les Nations Unies sont hors jeu. Quant aux BRICS, leurs relations commerciales avec Israël tempèrent les ardeurs de la plupart des pays du « Sud global » dans la dénonciation du génocide à Gaza.

L’espoir caressé par Kaïs Saïed de diversifier les alliances et d’équilibrer la dépendance à l’égard des pays occidentaux par le renforcement de ses liens avec la Chine et avec l’Iran a fait long feu. Même si le régime iranien parvient à négocier sa survie, l’Iran sera infréquentable et une coopération irano-tunisienne ne pourra plus offrir la moindre ressource diplomatique à la Tunisie. Le régime de Kaïs Saïed, de plus en plus isolé, n’a plus l’espace géopolitique pour se frayer une voie singulière et il doit s’ajuster aux nouvelles réalités s’il veut être épargné par de futures pressions américaines une fois la nouvelle situation régionale stabilisée.

Tunis au diapason d’Alger

L’appui d’Alger ne lui sera d’aucun secours. La position tunisienne sur cette nouvelle escalade au Proche-Orient est en réalité la copie conforme de la position algérienne. Après s’être contenté de déplorer l’échec des négociations menées au Sultanat d’Oman et l’escalade, la diplomatie algérienne a finalement proclamé sa solidarité avec les pays arabes… Et oublié au passage ses griefs à l’encontre des Émirats arabes unis que le président Tebboune qualifiait pourtant, en juillet 2025, de « micro-État », d’« État artificiel », de « nain », d’« entité hybride, dépourvue d’origine et de souveraineté », de « fabrique du mal et de la discorde », d’« usine à sédition et à dissémination de
toxines idéologiques »… La « fraternité arabe » avait ses limites.

L’Algérie n’a plus les moyens de maintenir une ligne dissidente. Cette faiblesse est apparue clairement lors de son adhésion au cadre de négociation défini par le Maroc sur le dossier sahraoui. La presse marocaine jubile avec une certaine férocité, à l’instar du site « le360 » proche du Palais qui se réjouit de voir l’Algérie « orpheline du régime des Mollahs ».

Alger parvient encore à maintenir un relatif équilibre dans ses relations avec les États-Unis grâce à ses capacités de renseignement et à ses gisements de gaz de schiste. La Tunisie, elle, n’a quasiment plus aucune carte en main, à part le contrôle migratoire pour le compte de l’Europe. Elle donne un peu de profondeur stratégique à l’Algérie. La solidarité arabe reste dès lors le seul cadre protecteur pour le tandem algéro-tunisien, d’autant que l’Arabie saoudite, échaudée par la priorité donnée à Israël par la protection américaine face aux missiles iraniens et soucieuse de paraître aux yeux des opinions arabes comme le défenseur de l’État palestinien, serait le seul atout de puissance face à une domination américaine et israélienne totale sur la région.