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« Halte au massacre de Sijilmassa ! »

Secteur hydraulique situé à quelques mètres au nord-est de la zone de fouille principale. ©Mission archéologique maroco-française, 2015.

Ville médiévale mythique, aux portes du Sahara, Sijilmassa fait l’objet d’un projet touristique mené par les autorités marocaines, qui suscite les foudres de cette tribune.

Par Mustapha Saha, sociologue, et Youssef Bokbot, archéologue

Carte des routes caravanières au Sahara au Moyen-Age. Sijilmassa en rouge, en haut à gauche.

Sijilmassa fut fondée en 757 dans le Tafilalet, à la lisière du Sahara, sur les rives de l’oued Ziz, par des tribus amazighes zénètes, kharijites de tendance sofrite. Les sofrites autogestionnaires sont alors en révolte permanente contre les pouvoirs arabes. Le kharijisme condamne les privilèges de l’aristocratie qouraychite. Il prône la sobriété, l’égalité, l’équité, l’égalité.

Sijilmassa est gérée par la dynastie des Midrarides, aussi appelés Wassoulites. Sa situation géographique à la croisée des routes sahariennes la connecte directement à l’empire ghanéen. Les caravanes y apportent l’or, les minerais précieux, le sel et les tissus en quantités importantes. Les ateliers de frappe monétaire prospèrent. Le dinar sijilmassien s’exporte dans le monde entier, jusqu’en Chine. La cité est constituée de six-cents kasbahs, qu’on pourrait nommer quartiers. Le marché des négociants est fréquenté par des commerçants de l’ouest africain, de l’Andalousie, de la Palestine, de l’Égypte, de l’Irak. 

En 1230, Jacques 1er d’Aragon invite les juifs sijilmassi à s’établir en Catalogne, sur l’ile de Majorque notamment, pour instituer un axe commercial entre Barcelone et Sijilmassa ravitaillant en or la péninsule ibérique. L’ouverture de Sijilmassa sur le monde est attestée par le globe-trotteur Ibn Battouta en 1352, dans son récit Les Voyages (traduction française Imprimerie impériale, 1858) : « J’arrive à Sijilmassa, l’une des cités les plus belles. On y trouve des dattes goûteuses en grandes quantités. Elle produit une variété rare, dénommée îrar, qui n’a pas sa pareille ailleurs. J’achète des jeblis, des dromadaires que je nourris de foin. Je repars dans une caravane surchargée de marchandises ».

Prise d’assaut par les pelleteuses

Hassan al-Wazzan, dit Léon l’Africain, décrit en 1510 la décadence de Sijilmassa au seizième siècle. Sijilmassa est également un centre coranique, un foyer de confréries d’obédiences diverses, un berceau de lignées chérifiennes, un sanctuaire de tombeaux alaouites, une confluence de pèlerinages et de moussems populaires. La ville est faite de maisons en pisé, de ruelles étroites pour se protéger de la chaleur, de mosquées, d’entrepôts, de marchés. Les matinées sont consacrées aux champs, aux fabriques artisanales, aux commerces. Les pics de chaleur sont propices à la somnolence. Les soirées sont vouées aux discussions, aux échanges, aux partages. Des dizaines de caravanes arrivent et repartent chaque jour. Leurs convoyeurs stockent de l’eau et des vivres, engagent des guides et des chameliers, prient pour la réussite du voyage. Dans les rues, plusieurs langues sont pratiquées. Les idées et les philosophies s’échangent autant que les marchandises.

Sijilmassa, patrimoine de l’humanité, joyau de la mémoire maghrébine, est aujourd’hui prise d’assaut par les pelleteuses, les bulldozers, les grues. S’exécute autoritairement, sans consultation de la population, un projet exubérant, délirant, absurde, une charpente métallique géante en acier qui anéantira définitivement les vestiges enfouis, les soubassements des palais, des mosquées, des médersas.

Le plan prévoit un parc archéologique structuré autour d’une clôture périmétrique, d’un musée, d’un centre de recherche, os à ronger pour scientifiques. C’est surtout une fétichisation touristique avec circuits balisés, boutiques de souvenirs, vente de cartes postales, porte-clefs, magnets. Le prétexte écologique, la protection contre les aléas climatiques, est d’une flagrante aberrance. Les paysages désertiques sont soumis depuis toujours aux amplitudes thermiques, aux griffures caniculaires, aux abrasions cumulatives, aux érosions des structures argileuses. L’architecture proposée est visuellement, physiquement, esthétiquement intrusive. Les éléments greffés introduisent des lumières artificielles, des airs conditionnés, une muséification hors-sol de l’histoire, un parcours scénographique qui empêche une immersion directe, une réminiscence coloniale qui puise ses critères dans le modèle occidental. Au bout du processus : une destruction irréversible.

L’exemplarité plutôt que le marketing touristique

Sijilmassa n’est pas une affaire archéologique épuisée. Ses plus grandes richesses demeurent sous terre. Le chantier imposé par les autorités s’étend sur soixante-dix hectares avec un budget colossal de quinze millions d’euros spécifiquement pour la charpente et seize millions d’euros pour le lot principal, attribués à Jet Contractors, une entreprise spécialisée dans les constructions clés en main en béton armé et tubes d’acier. Un tel budget permettrait à plusieurs équipes archéologiques, marocaines et internationales, d’exhumer la majorité des structures enfouies sous terre, dans un laps de temps réduit, contribuant ainsi à rattraper un retard récurrent dans le dégagement de la ville médiévale la plus célèbre du Maghreb.

Sijilmassa a besoin de s’actualiser historiquement, culturellement, philosophiquement, exemplairement, mais non de se superficialiser dans un objectif marketing. Il s’agit, en outre, d’une violation évidente de la charte de l’Unesco, de la charte de Venise, de la charte de Lausanne pour l’archéologie, qui prévoient la non intrusion lourde, la préservation in situ et la réversibilité des interventions. L’aménagement projeté augmentera l’aridité et brisera irrémédiablement les équilibres fragiles. Le désert n’est pas un espace vide. Il est ancestralement peuplé, dynamisé d’activités multiples, fertilisé de cultures diversitaires. Il est impératif de geler toute construction restructurante, de prolonger les fouilles non destructives, de réactiver les réseaux hydrauliques, les khettaras, les fouggaras, de replanter massivement des palmiers dattiers pour faire de Sijilmassa une exemplarité archéologique, écologique, verdoyante.

Mustapha Saha, sociologue, poète, artiste peintre, est l’auteur de Haïm Zafrani, penseur de la diversité (éditions Maisonneuve & Larose). Youssef Bokbot, archéologue, médaillé de la Société des Archéologues Africanistes en juin 2016, est lauréat, avec son équipe, « Antiquity Award 2025» décerné par l’Université de Cambridge (juin 2025), pour la découverte du plus vaste et plus ancien village agricole préhistorique en Afrique, à Oued Beht (Maroc), et lauréat « Award Field Discovery 2025 » pour la découverte du complexe agricole de l’Oued Beht, délivré par le Forum Mondial d’Archéologie à Shanghai (décembre 2025).