Pour François Burgat, les islamistes ont toujours raison

Haoues Seniguer, maître de conférences en science politique à Sciences Po Lyon et chercheur au laboratoire Triangle, UMR 5206, Lyon, analyse le dernier ouvrage de François Burtat, "comprendre l'Islam politique"

1 – Quelle est votre lecture du contenu du dernier livre de François Burgat (Comprendre l’islam politique), surtout que l’auteur prétend fournir des « clés » pour comprendre le projet des islamistes?

Je suis partagé entre un respect réel pour une vraie et longue expérience de terrain dans le monde arabe, mais en revanche extrêmement dubitatif et circonspect sur bien d’autres plans, beaucoup plus cruciaux à mon sens, dans la mesure où le désaccord porte sur le fond épistémologique.

 D’abord, il est remarquable que le politiste français ne fait que confirmer et amplifier ses vues précédentes, celles contenues dans les ouvrages et articles antérieurs. Il ne se dédit pas. À ce titre,  rien de nouveau sous le soleil, serais-je tenté de dire… Pour lui, l’islamisme est de nature « identitaire » et non pas « religieuse ».  L’idéocratie religieuse aurait du succès parce qu’elle serait « endogène ». Je reviendrai au demeurant sur cette distinction et les catégories qu’il dispense, par la suite. 

D’après F. Burgat, l’islamisme serait le produit des contextes national et international a priori défavorables aux musulmans, de surcroît inégalitaires et/ou autoritaires. C’est sur cet aspect-là que le chercheur, à mon avis, est sans doute le plus confus et contradictoire. Si l’islamisme est « identitaire », cela signifie,  a priori, que l’idéologie en question est indépassable, structurelle, quels que soient les contextes considérés, car elle serait étroitement liée, sinon assimilée, à l’islam en tant que tel, qui est, je tiens à le redire, une religion séculaire qui s’est longtemps passée d’islamisme… Son analyse est discutable aussi bien du point de vue moral que du point de vue scientifique, dans la mesure où elle confine au culturalisme, mais pas seulement, nous le verrons.

 

Dans le raisonnement de F. Burgat, la « bonne » version de l’islam serait celle des islamistes, qui l’interpréteraient comme il se doit, conformément à ce que serait son essence profonde : un islam intégral, normatif, « identitaire » donc, et politiquement oppositionnel. Le chercheur va même plus loin, puisqu’il relaie consciemment ou non leurs thèses, en trouvant à ce titre parfaitement légitime le combat que mènent les acteurs de l’islamisme légaliste, tels que le tunisien Rached al-Ghannouchi dont F. Burgat prétend, en tronquant une partie de la réalité, qu’il aurait co-écrit la constitution progressiste de l’ère post-Ben Ali, en omettant de relever, ou en feignant d’ignorer, que bien des membres du parti Ennahda, à commencer par al-Ghannouchi lui-même, nourrissaient initialement un tout autre projet constitutionnel que celui qui a finalement abouti ; en d’autres termes, un projet beaucoup plus conservateur au plan religieux et surtout plus en adéquation avec leurs représentations d’un islam ouvertement juridicisé. Les « nahdaouis » ont simplement été contrariés dans leurs velléités, par la résistance d’une partie significative de la société civile qui ne voulait pas du projet des islamistes.

 Pour être encore on ne peut plus clair, F. Burgat adopte, s’agissant des Arabes et/ou des musulmans, le même raisonnement que tient le Front national français, ses militants et sympathisants, qui prétendent, eux, que le France est de race blanche, de religion et de culture catholiques, en excluant du droit de cité les « autres ». Le politiste trouve-t-il pour autant légitime la démarche du parti d’extrême droite français ? Pis, le chercheur assimile, évidemment sans le dire explicitement dans son ouvrage,  les musulmans opposés ou même critiques à l’égard de l’islamisme à des traîtres, ce qui relève au passage du racisme le plus éhonté…L’auteur de ces lignes en a d’ailleurs fait les frais! Le musulman « authentique » serait par conséquent à ses yeux celui qui accepterait, assentirait et consentirait sans rechigner (à) l’islamisme comme religion politique par excellence des sociétés majoritairement musulmanes. Gilbert Achcar parle à ce propos d’ « orientalisme à rebours ». J’y souscris totalement. C’est pourquoi François Burgat parle si peu du contenu réel de l’idéologie des islamistes fussent-ils légalistes puisque l’examen de celui-ci le mettrait face à ce qu’il ne veut/peut pas voir.

 En outre, dire que l’islam mobilise parce que la religion en question serait « endogène » par excellence et non pas pour des raisons sacrées, c’est une double méprise. D’une part, c’est parler à la place des islamistes et/ou de(s) musulmans. D’autre part, ces derniers disent tout le contraire. Ils affirment effectivement que l’islam est « révélation » divine ; que le Coran est un texte sacré ; que Muhammad a laissé un héritage dans les hadîth-s et que, par conséquent, les normes qui s’y trouvent, et telles qu’elles sont interprétées par les fuqaha-s (théologiens), doivent être dans l’idéal appliquées ici et maintenant, de sorte à en appeler à l’édification d’un État islamique qui serait précisément en charge de leur application. F. Burgat se pose-t-il seulement la question de savoir pourquoi les islamistes, légalistes ou non, ne souhaitent pas renoncer définitivement à l’espérance califale, ou pourquoi ces derniers refusent ouvertement de discuter l’interprétation de certaines prescriptions comme le hijâb, si ce n’est justement qu’ils considèrent tout cela comme relevant d’un ordre divin indiscuté et indiscutable ?

2 – Le phénomène islamiste est tellement complexe qu’il semble difficile de le réduire à un seul modèle ou paradigme. Or François Burgat prétend que la majeur partie des chercheurs qui travaillent sur ce phénomène, sont « hors zone », présentant son modèle d’explication comme une sorte d’alternative unique !Ne s’agit-il pas d’une sorte de « règlement de compte » entre chercheurs ?

La principale critique foncière que je ferai à son « modèle » explicatif, pour reprendre vos mots, porte, en sus du culturalisme énoncé plus haut, sur le déterminisme qu’il véhicule. Autrement dit, pour François Burgat, les islamistes, et la violence qu’ils peuvent ça et là essaimer, seraient le produit stricto sensu d’un contexte qui leur serait par nature hostile ou défavorable. Il leur dénie, ce disant, purement et simplement leur autonomie d’acteurs sociaux. C’est à mon avis une flagrante faute sociologique, puisque, en sociologie des mobilisations notamment, un acte ou un choix est toujours à la confluence de dispositions et du contexte dans lequel évoluent les acteurs en question. Or le politiste français ne s’intéresse qu’à un contexte supposément défavorable aux islamistes et/ou aux musulmans, lequel justifierait ensuite leurs violences…

Pour ce qui est des querelles de chapelle, elles sont vraiment sans intérêt substantiel. Au demeurant, F. Burgat dévalorise son travail et se discrédite complètement en tombant dans l’invective, lorsqu’il relate vers la fin de l’ouvrage un supposé comportement violent attribué à Gilles Kepel aux Etats-Unis…Cela dit, il y a bien des reproches censés à faire à ce dernier, lorsqu’il adopte une explication linéaire du phénomène du terrorisme islamiste ou qu’il nie l’islamophobie en France. Mais ce serait là un tout autre chapitre.

 

3 – peut on classer Burgat dans cette sphère de l’islamo-gauchisme dans le milieu intellectuel français, et qui joue le rôle des avocats du projets islamiste, d’une manière ou d’une autre?

Je n’aime pas du tout l’expression « islamo-gauchisme » qui est souvent employé par les islamophobes ou les milieux français islamophobes. Par ironie, je dirai, pour commencer, que F. Burgat n’est, de mon point de vue, certainement pas de gauche, si l’on se réfère simplement aux messages Facebook qu’il n’a cessé de diffuser au cours de la dernière campagne présidentielle française, dénigrant surtout Jean-Luc Mélenchon et ne manifestant pas, semble-t-il, beaucoup plus de sympathie politique ou électorale pour Benoît Hamon. Il est peut-être un peu plus « macroniste », une tendance plutôt sociale-libérale. Par certains côtés, j’ai l’impression que le politiste français veut être plus royaliste que le roi, soit en trouvant toujours de bonnes excuses aux islamistes légalistes dans leurs échecs, soit en étant encore plus optimiste qu’eux dans la capacité à mener à bien des combats politiques démocratiques et à gérer sans heurts des sociétés.

 

 

Haoues Seniguer

Maître de conférences en science politique à Sciences Po Lyon

Chercheur au laboratoire Triangle, UMR 5206, Lyon