Une répression sanglante au Sénégal: 3 morts, 60 blessés, 271 arrestations

Demonstrators protest President Macky Sall decision to postpone the Feb. 25 vote, citing an electoral dispute between the parliament and the judiciary regarding some candidacies in Dakar, Senegal, Friday, Feb. 9, 2024. Opposition leaders and candidates rejected the decision, calling it a "coup." (AP Photo/Stefan Kleinowitz)


Les autorités sénégalaises devraient immédiatement ouvrir des enquêtes indépendantes sur les violences survenues lors des manifestations des 9 et 10 février 2024, à la suite du report de l’élection présidentielle, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Au moins deux jeunes hommes et un garçon de 16 ans sont morts, des dizaines de personnes ont été blessées et au moins 271 personnes ont été arrêtées.

Des manifestations ont éclaté à Dakar, la capitale du pays, et dans plusieurs autres villes après l’annonce par le président Macky Sall que l’élection présidentielle, prévue pour le 25 février, serait reportée. Le 6 février, le parlement sénégalais a voté le report de l’élection au 15 décembre après une session chaotique de l’Assemblée nationale au cours de laquelle les forces de sécurité ont évacué des députés de l’opposition. Les autorités n’ont pas encore publié le nombre de morts ni de personnes blessées et arrêtées lors des manifestations.

Les autorités devraient libérer toutes les personnes détenues pour avoir exprimé leurs opinions politiques, garantir le droit à la liberté de réunion, et mettre fin aux agressions contre les journalistes.

« Les récents décès et blessures de manifestants ne devraient pas conduire à de nouveaux abus », a déclaré Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior à Human Rights Watch. « Les autorités devraient contrôler les forces de sécurité, enquêter sur les personnes impliquées dans les abus et les tenir responsables. »

Tirs à balles réelles


À Dakar, des témoins ont déclaré que les forces de sécurité avaient dispersé des centaines de manifestants et d’autres citoyens autour de la Place de la Nation, tirant à bout portant des balles réelles et en caoutchouc et des gaz lacrymogènes. Modou Guèye, 23 ans, a été abattu à bout portant par un gendarme et est décédé à l’Hôpital Principal le 10 février des suites de ses blessures. Un proche de Guèye a déclaré que celui-ci vendait des vêtements et qu’il ne manifestait pas. Human Rights Watch a examiné le dossier d’hospitalisation de Guèye, qui indique qu’il est décédé des suites de blessures « dans la région thoraco-abdominale » causées par une « arme à feu ».

Selon l’opposition, une soixantaine de personnes ont été blessées lors de manifestations à travers le pays. « La police a tiré une grenade lacrymogène qui m’a touché », a déclaré un homme ayant manifesté le 9 février dans le quartier de Colobane à Dakar. « J’ai une fracture au pied droit et une blessure à la cuisse droite. »

Des témoins ont dit que les manifestants à Dakar ont réagi en construisant des barricades, en bloquant les routes, en brûlant des pneus et en lançant des pierres sur la police.

Ailleurs dans le pays, notamment à MbourMbacké, Tivaoune, ToubaSaint Louis et Ziguinchor, les forces de sécurité auraient également eu recours à une force excessive pour disperser les manifestants.

Alpha Yero Tounkara, un étudiant en géographie âgé de 22 ans, est décédé le 9 février lors de manifestations dans une université de Saint-Louis, dans le nord du pays. Le 10 février, le ministre de l’Intérieur a déclaré dans un post Facebook qui a ensuite été supprimé que « le procureur de la République a été prié de mener une enquête pour déterminer les causes et les circonstances du décès » mais que les forces de sécurité « ne sont pas intervenues sur le campus universitaire où le décès est survenu ». Toutefois, les médias ont cité des témoins et des sources médicales, judiciaires et universitaires affirmant qu’un gendarme a tiré sur Tounkara dans les côtes dans l’enceinte de l’université. Toute enquête sur la mort de Tounkara ne devrait pas être influencée par les déclarations de responsables gouvernementaux, a insisté Human Rights Watch.

Le 10 février, de violentes manifestations ont éclaté dans la ville de Ziguinchor, dans le sud du pays. Des témoins ont déclaré que la police avait dispersé les manifestants en tirant à balles réelles et en lançant des gaz lacrymogènes. « Ils nous ont tiré dessus de façon indiscriminée », a déclaré un manifestant de 32 ans. « Cinq de mes amis ont été blessés par balles réelles ; l’un d’eux, Landing Diédhiou, a été touché à la tête et est décédé des suites de ses blessures environ une heure après que nous l’avons transporté à l’hôpital régional. » Les médias et l’opposition ont également fait état de la mort de Diédhiou, 16 ans. Human Rights Watch a examiné une vidéo filmée par des témoins quelques minutes après que Diédhiou a été abattu qui le montre allongé au sol, immobile, la tête ensanglantée, ainsi que des photographies montrant les quatre autres hommes blessés, qui sont tous en train d’être soignés à l’hôpital régional de Ziguinchor.

Human Rights Watch a déjà documenté le recours excessif à la force par des forces de sécurité sénégalaises, notamment des tirs à balles réelles et l’usage abusif de gaz lacrymogène, pour disperser les manifestants, en mars 2021 et juin 2023. Au moins 37 personnes ont été tuées lors d’affrontements violents depuis mars 2021, sans que personne ne soit tenu de rendre des comptes.

Selon les avocats et l’opposition, depuis le 9 février, dans tout le pays, les forces de sécurité ont arrêté 271 personnes, dont des femmes et des enfants, pour la plupart membres et sympathisants du parti d’opposition dissous Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), mais aussi des activistes de la société civile et d’autres. Au moins 66 personnes ont été libérées. Certaines des personnes arrêtées ont également été rouées de coups.

« Quand je l’ai vu à l’hôpital, il ne pouvait même pas parler », a déclaré le frère d’un homme de 25 ans arrêté le 9 février à Tivaouane, dans l’ouest du Sénégal. « Il m’a dit que la police l’avait frappé à coups de matraque à la tête, au nez, au visage et au cou. » Human Rights Watch a examiné une photographie montrant les blessures de l’homme, ainsi que le dossier médical délivré par l’hôpital où la police l’a emmené avant de le conduire au commissariat, où il est toujours détenu.

« Je représente des dizaines de personnes arrêtées dans la région de Dakar », a déclaré Amadou Sow, avocat spécialisé en droits humains. « Nombre d’entre elles me disent avoir été passées à tabac et brutalisées par les forces de sécurité. »

Les dernières manifestations ont eu lieu au milieu d’une répression gouvernementale accrue contre l’opposition, les médias et les dissidents à l’approche de l’élection présidentielle initialement prévue le 25 février. Cette répression des manifestations a commencé en 2021 dans le contexte des procédures judiciaires concernant l’éminent leader de l’opposition Ousmane Sonko et de préoccupations suscitées par l’éventualité d’un troisième mandat du président Macky Sall. Toutefois, il y a eu une vague d’arrestations d’opposants politiques et de dissidents au cours des derniers mois.

Selon des groupes de la société civile et des partis d’opposition, les forces de sécurité ont arrêté de façon arbitraire près de 1 000 membres de l’opposition, notamment des chefs de parti et des candidats à la présidentielle, des journalistes et des activistes dans tout le pays, de mars 2021 à janvier 2023. Environ 700 personnes se trouvent en détention provisoire à la prison de Rebeuss à Dakar. Les familles et les avocats des détenus ont déclaré que les visites avaient été interrompues depuis le report des élections. L’Ensemble de règles minima pour le traitement des détenus des Nations Unies (les « Règles Nelson Mandela ») protègent le droit des détenus de recevoir des visites de leurs familles et amis « à intervalles réguliers ».

Lors des dernières manifestations à Dakar, les forces de sécurité ont agressé et intimidé des journalistes et les ont empêchés de couvrir les événements qui se déroulaient. « J’étais avec d’autres journalistes, nous portions tous nos gilets de presse, lorsqu’un policier a tiré une grenade lacrymogène sur nous », a raconté Mor Amar, un journaliste du journal EnQuête+. « Une de mes collègues a demandé au policier pourquoi il avait fait ça. Le policier l’a insultée et l’a agrippée. Je suis alors allé l’aider et le policier m’a frappé au visage. »

Au cours du même incident, Absa Anne, journaliste du média en ligne Seneweb, a été traînée dans un véhicule de police et battue jusqu’à perdre connaissance. « Elle m’a dit qu’elle avait reçu des coups de pied à la tête et au cou », a déclaré son frère à Human Rights Watch.

Human Rights Watch a vérifié une vidéo partagée sur les réseaux sociaux de l’attaque contre le groupe de  journalistes montrant la police poussant et frappant des membres du groupe avant d’entrainer Absa Anne. Plusieurs autresvidéos montrant la police agressant des journalistes qui couvraient les manifestations ont circulé sur les réseaux sociaux.

« Les journalistes ont subi des violences inexplicables », a déclaré Ibrahima Lissa Faye, président de l’Association des éditeurs et professionnels de la presse en ligne. « Nous sommes préoccupés par le fait que les forces de sécurité aient reçu l’ordre de sévir contre les journalistes. »

Le droit international des droits humains et la Constitution sénégalaise protègent le droit à la liberté de réunion et d’expression et interdisent le recours excessif à la force par les responsables de l’application des lois. Les Lignes directrices de l’Union africaine pour le maintien de l’ordre par les agents chargés de l’application des lois lors des réunions en Afrique prévoient que les responsables de l’application des lois ne peuvent recourir à la force que proportionnellement à la gravité de l’infraction, et que le recours intentionnel à la force meurtrière n’est autorisé que lorsque cela est strictement inévitable pour protéger la vie.

« Le Sénégal est depuis longtemps considéré dans la région comme un exemple de la manière dont une démocratie peut encourager la liberté d’expression, la libre association et la participation politique », a expliqué Ilaria Allegrozzi. « Cet héritage est désormais menacé. Face à cette crise politique, les autorités doivent respecter les droits fondamentaux. »