Ces deux millions de civils déplacés au Burkina!

Un rapport vertigineux d’Amnesty International, qui est divulgué ce jeudi 2 novembre, porte sur des crimes de guerre et d’autres atteintes aux droits humains perpétrés par les parties belligérantes au conflit contre les civil·e·s de localités assiégées au Burkina Faso, en particulier dans les régions du Sahel, du Nord, de l’Est et de Boucle du Mouhoun, pendant la période comprise entre 2020 et juillet 2023.

Ansaroul Islam et l’État islamique au Sahel (EIS) ont directement attaqué des civil·e·s et leurs moyens de subsistance en interdisant l’accès aux pâturages et terres agricoles, et ont enlevé des femmes et des filles dans les villes assiégées, parmi de nombreux crimes de guerre et atteintes aux droits humains. Cette situation a contraint de nombreux habitant·e·s des localités assiégées à fuir leur lieu de vie.

VOICI DES EXTRAITS DE CE RAPPORT D’AMNESTY

« Depuis 2016, le Burkina Faso est confronté à un conflit armé non international qui oppose les forces de l’État à Ansaroul Islam, groupe armé local affilié à Al Qaïda, et à l’État islamique au Sahel (EIS). Ce conflit s’inscrit dans le cadre plus global du conflit armé au centre du Sahel, qui a commencé en 2012 au Mali avant de s’étendre aux pays voisins, le Burkina Faso et le Niger, et, plus au sud, aux frontières avec le Bénin, le Togo, le Ghana et la Côte d’Ivoire. Les populations civiles au Burkina Faso sont les principales victimes des violences : le bilan humain annuel s’est considérablement alourdi depuis 2017 et la situation humanitaire est terrible. En avril 2023, près de deux millions de Burkinabè (près de 10 % de la population) étaient déplacés à l’intérieur du pays selon le Conseil national de secours d’urgence et de réhabilitation (CONASUR1).

Dans ce contexte de conflit, les autorités burkinabè ont déclaré l’état d’urgence le 1er janvier 2019, ce qui limite les libertés et confère des pouvoirs extraordinaires à l’administration ; cet état d’urgence a été régulièrement renouvelé et il est en vigueur dans plusieurs régions. Les autorités ont aussi créé en 2020 une unité auxiliaire des forces armées appelée les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), entraînés pendant deux semaines et dotés d’une indemnisation mensuelle du gouvernement. Les VDP ont principalement été recrutés auprès de groupes préexistants, autoproclamés d’« autodéfense », comme les Koglweogo (« gardiens de la brousse » en mooré) et les dozos, des chasseurs traditionnels actifs dans l’ouest du Burkina Faso.

Le conflit a eu de fortes répercussions sur la trajectoire politique du Burkina Faso : des militaires ont mené à bien deux coups d’État en 2022 (en janvier et septembre) justifiés par la dégradation de la sécurité et des revers militaires, entre autres motifs. En novembre 2022, le nouveau gouvernement de transition a annoncé une campagne nationale de mobilisation afin de recruter davantage de VDP aux niveaux communautaire et national pour relever les défis sécuritaires. Au moins 50 000 volontaires ont été recrutés.

En réaction à cette mobilisation, « Ansaroul Islam » a annoncé des mesures de représailles contre les communautés au sein desquelles étaient issus les VDP ou celles où ils seraient postés, et a annoncé la restriction de la liberté de circuler dans plusieurs de ces localités. Concrètement, les groupes armés ont renforcé leur tactique consistant à assiéger les villes et villages, déjà en vigueur dans la ville d’Arbinda en 2019, et qui touche les populations civiles de façon disproportionnée. Afin de collecter, dans le contexte des localités assiégées, des éléments de preuve sur les atteintes et violations des droits humains, ainsi que sur les infractions au droit international humanitaire, Amnesty International a effectué deux missions de recherches au Burkina Faso (du 27 novembre au 8 décembre 2022, et du 28 mai au 4 juin 2023) et a rencontré, à Ouagadougou et à Ouahigouya, des personnes déplacées dans leur propre pays qui ont fui 16 des 46 villages et villes assiégés, ainsi que du personnel humanitaire, des journalistes, des membres de la société civile et des membres du corps diplomatique (…).

Une stratégie d’encerclement

 Ansaroul Islam et d’autres groupes armés ont imposé une stratégie brutale d’encerclement sur plusieurs villes et villages situés sur les fronts au Burkina Faso, ce qui a de graves répercussions humanitaires. Selon les estimations d’Amnesty International, fondées sur des informations collectées auprès de plusieurs organisations humanitaires, au moins 46 localités étaient sous une forme particulière de siège imposée par des groupes armés au Burkina Faso, à compter de juillet 2023. Ces villes et villages sont répartis sur tout le territoire national, de Tin-Akoff dans l’extrême nord à Pama (est) et Mangodara (sud-ouest), et de Nouna à l’ouest à Diapaga à l’est. Amnesty International définit un village ou ville assiégé par des groupes armés comme étant une localité où l’armée et/ou les VDP sont présents, et où des groupes armés, postés principalement autour du village ou de la ville, interdisent ou limitent l’accès des personnes, des biens et services au moyen de postes de contrôle au niveau de l’accès principal ; mais aussi d’engins explosifs improvisés sur la route principale pour limiter le trafic, et d’attaques occasionnelles contre les personnes, les militaires et les convois de ravitaillement qui tentent d’arriver jusqu’à ces localités assiégées.

Comme l’a expliqué une personne dirigeant une organisation de la société civile : « En ce moment, tous les jours une nouvelle ville ou un nouveau village se retrouve assiégé. Arbinda est en état de siège depuis 2019. La situation est comparable à Gorgadji, Sollé, Mansila et Titao, et les dangers sont réels pour la population. C’est dur d’y échapper car il y a de vrais risques pour les habitants. L’accès au niveau provincial devient de plus en plus difficile ; c’est le cas de Gourcy et de Tougan où l’accès a été restreint en 2023.»

Malgré la présence de l’armée et de VDP dans ces localités assiégées, des groupes armés ont lancé des attaques illégales et tué des civil·e·s, leur ont interdit l’accès aux champs, les ont pillés, leur ont imposé des impôts, et s’en sont pris à des infrastructures essentielles à leur subsistance, comme les réseaux hydrauliques. Amnesty International a collecté des informations et des preuves faisant état d’attaques menées par des membres de groupes armés contre des civil·e·s qui vivent en première ligne, où la présence des groupes armés est très marquée (…).

 À Djibo et dans plusieurs autres localités, des groupes armés ont interdit à la population de cultiver leurs terres ou de faire paître leur bétail et volent le bétail – pour maintenir l’état de siège. Une personne déplacée de 52 ans, en a témoigné auprès de l’organisation : « Ils nous traitent de mécréants. Je n’ai pas pu cultiver cette année [2022] car les terroristes [sic] nous interdisent de cultiver et d’accéder aux pâturages. Au début de la saison des pluies, ils nous ont dit à Djibo que personne n’était autorisé à aller dans les champs. Ils sont venus nous intimer cet ordre. Ils viennent prendre nos animaux comme ils veulent. Quiconque se hasarde à les défier court le risque d’être tué. » Le siège a par ailleurs eu un effet inflationniste dans de nombreuses villes encerclées par des groupes armés, en raison de la raréfaction des produits alimentaires de base et des difficultés d’approvisionnement, liées aux risques d’embuscades et d’attaques. Comme l’a expliqué une personne travaillant pour une organisation humanitaire à Dori : « À Dori, il n’y a pas d’eau. On doit aller jusqu’à Gorom-Gorom pour acheter de l’eau. La bouteille d’eau de 600 francs CFA autrefois se vend aujourd’hui à 1 500 francs CFA. Les prix augmentent, surtout pour les produits de base. »

Une grande partie de la population dans les localités assiégées n’a eu d’autre choix que de fuir, parfois avec le strict minimum, pour échapper aux conditions de vie difficiles que crée le siège. L’insécurité alimentaire a, dans les faits, été utilisée par Ansaroul Islam pour soumettre les populations par la force, pour faire pression sur l’armée, et pour contraindre les civil·e·s à partir. La stratégie d’encerclement a aussi eu pour effet de réduire l’accès aux soins de santé et à la scolarisation dans les régions en première ligne : de nombreux établissements scolaires et dispensaires ont fermé à cause du conflit, en raison d’attaques ou de la fuite massive du personnel.