Bilan Macron (5), le président français tuteur du Maroc

Malgré le respect mutuel que se portent les deux pays, les relations entre le Maroc et la France se dont crispées au cours du mandat d’Emmanuel Macron. Bilan d’un quinquennat de flous artistiques élyséens.

Une chronique de Olivier Delagarde

“Pour obtenir un rendez-vous, il a fallu que j’appelle trois fois le roi du Maroc”, se plaignait récemment le Président français, Emmanuel Macron (1), qui a une fâcheuse tendance à considérer ses homologues comme de simples collaborateurs. Il existe en tout cas de la friture sur la ligne entre Paris et Rabat.

Est-ce un effet de génération? Ou un commun désir de gouverner « autrement »? Tout avait bien commencé entre Mohamed VI et Emmanuel Macron. Le 14 juin 2017, soit un mois et demi après avoir franchi le perron du Palais de l’Elysée, Emmanuel Macron s’envole vers le Maroc pour sa première visite officielle de chef d’Etat au Maghreb. Traditionnellement, les nouveaux locataires du palais présidentiel français privilégient l’Algérie pour leur premier déplacement en Afrique du Nord. Emmanuel Macron fera exception, en laissant présager une relation peu ordinaire entre la France et le royaume marocain. Ce qui ne sera, hélas, pas le cas.

Un premier entretien détendu entre le président français et le souverain marocain est suivi d’un « ftour familial », la rupture du jeûne pendant le ramadan. Emmanuel Macron s’exprime dans une courte conférence de presse essentiellement consacrée au Hirak, ce mouvement de contestation sociale qui secoue le royaume depuis plusieurs semaines. « Je crois, dit-il, dans la capacité du roi à apaiser la situation, en apportant une réponse complète, une considération à cette région, et des réponses très concrètes en termes de politiques publiques ». Emmanuel Macron endosse la posture du sage, doublé d’un protecteur. Le souverain chérifien acquiesce. Les médias nationaux marocains y verront un positionnement particulièrement positif du chef de l’Etat français, qualifié un peu vite « de porte-voix de Mohammed VI ». 

Un soupçon de paternalisme se glisse dans ces premiers échanges courtois entre les deux alliés de toujours. De la condescendance à l’arrogance, il n’y a qu’un pas qui va être franchi au cours du quinquennat d’Emmanuel Macron.

Le 15 novembre 2018, le président français effectue sa deuxième visite au Royaume afin d’inaugurer la Ligne à Grande Vitesse (LGV) Tanger-Casablanca

« Un projet phare »

Le 15 novembre 2018, le président français effectue sa deuxième visite au Royaume afin d’inaugurer la Ligne à Grande Vitesse (LGV) Tanger-Casablanca, en présence du souverain marocain. Une inauguration stratégique pour les deux pays, puisqu’il s’agit du premier TGV en Afrique. Cette infrastructure de grande envergure est financée à hauteur de 51 % par la France. Le projet avait été initié en 2007 par l’ex-locataire de l’Elysée, Nicolas Sarkozy et le roi Mohammed VI. Du gagnant-gagnant, l’industrie française a non seulement participé au projet (SNCF, Alstom, Vinci…), mais en a largement profité.

Mohamed VI et Emmanuel Macron déjeunent à 320 kilomètres par heure entre Tanger et Rabat à bord d’un TGV flambant neuf. Une fois de plus comme sous Hollande et Sarkozy, le TGV est un outil diplomatique inespéré entre le Maroc et la France, ou pour reprendre la présentation un peu forcée du Quai d’Orsay, « un projet phare de la relation bilatérale entre la France et le Maroc ». Jusqu’à quel point? 

La visite du président français sera aussi « expresse » que le train lui même puisqu’Emmanuel Macron ne passera que quelques heures au Maroc, et encore sans Brigitte, son épouse. Le déplacement présidentiel ne s’imposait pas sur un plan protocolaire, glisse-t-on du coté français. Une visite d’Etat du Président français au Maroc n’est-elle pas prévue l’année suivante? La troisième visite d’Emmanuel Macron, prévue en juin 2019 à l’occasion de l’inauguration de la nouvelle usine Peugeot à Kenitra, n’aura pourtant jamais lieu. 

Les raisons invoquées dans les couloirs du Quai d’Orsay -incompatibilité d’agenda, crise sanitaire- ne trompent personne. Débute l’ère des procès d’intention et des incompréhensions entre les deux pays.

Une relation en trompe l’œil 

« Le Maroc n’a pas été une question centrale du quinquennat Macron, car nous traversons une période exceptionnelle : une pandémie, deux années de fermeture des frontières, une crise économique, maintenant une guerre en Europe. Le Maroc et l’Algérie ont eu leur Hirak, la France ses “gilets jaunes”. Dans cet état de crises généralisées, la France a plutôt rétabli une relation normale avec le royaume, alors qu’elle s’était dégradée sous François Hollande », relativise l’historien et spécialiste du Maghreb Pierre Vermeren. qui fait allusion à la suspension de la coopération judiciaire en 2014, après la convocation par la justice française d’Abdellatif Hammouchi, le « premier flic du royaume » accusé, mais sans preuves, de « torture » par un boxeur marocain.

Autant de vieux souvenirs qui ne s’effaceront pas grâce à une légion d’honneur épinglée sur le revers de la veste du patron du contre espionnage marocain. Il restera, ce cette crise, un sentiment réciproque de méfiance entre les deux pays.

Qu’on ne s’y trompe pas, la crise franco-marocaine se nourrit d’abord de malentendus sur le plan économique. C’est paradoxalement le prolongement du TGV vers Marrakech qui met le feu aux poudres en raison d’un intense lobbying la Chine à Rabat. Pékin s’est positionné en coulisses via sa société publique China Railway Construction Corp, spécialiste de la construction d’infrastructures ferroviaires. Les tarifs compétitifs proposés ont rendu la tâche ardue aux Français qui avaient cru « verrouiller » le TGV marocain. La France d’Emmanuel Macron réalise que les Marocains, majeurs et vaccinés, ne sont plus inféodés à l’ancienne puissance coloniale.

« Le Maroc, partenaire de la France, devient aussi un concurrent dans de nombreux secteurs», estime Hakim El Karoui, expert à l’Institut Montaigne et réputé proche de l’Élysée. En matière de transport aérien, la Royal Air Maroc (RAM) affiche son leadership vis-à-vis de la compagnie hexagonale Air France, avec notamment une politique tarifaire plus attractive. Les banques marocaines entrent dans la danse et s’installent face à leurs concurrentes françaises. La France industrielle est condamnée à se contenter d’un strapontin

L’État marocain est en effet accusé à Paris d’avoir utilisé un logiciel israélien d’espionnage en plaçant sous « surveillance » plusieurs personnalités françaises, dont Emmanuel Macron,

Le Maroc, de l’allégeance à la maturité

Le scandale Pegasus, l’été dernier, n’améliorera pas le climat entre Paris et Rabat. L’État marocain est en effet accusé à Paris d’avoir utilisé le logiciel israélien d’espionnage en plaçant sous « surveillance » plusieurs personnalités françaises, dont Emmanuel Macron, qui ne se prononcera jamais sur la réalité de cette accusation. Ce que Rabat a toujours contesté. Les « révélations » de la presse à Paris, couvertes par les services secrets français qui, ces dernières années ,ont entretenu des rapports tendus avec leurs homologues marocains, déclenchent une grave crise de confiance de Rabat à l’égard du positionnement français, jugé arrogant et malveillant.

Affranchi, le royaume chérifien se vit désormais comme une passerelle incontournable vers l’Afrique de l’Ouest. Le pays se veut  une porte ouverte Israël et les pays du Golfe, sous l’ombrelle américaine.  Il manifeste enfin une écoute bienveillante à l’égard de la Chine et la Russie. Le refus marocain à lONU de condamner Poutine dans la guerre en Ukraine illustre cette volonté d’émancipation face à l’Europe en général et à la France en particulier.

L’élection d’Emmanuel Macron en 2017 ouvrant la voie à une autre manière de faire de la politique a conforté la nouvelle diplomatie marocaine . Exit la « diplomatie de la Mamounia », des petites gâteries et des discrets arrangements sanctionnés par une poignée de main. L’État français, deuxième client et fournisseur du Maroc, est toujours très présent dans le royaume par l’intermédiaire de ses entreprises (près de 1 000 groupes ou filiales) ou par le financement de chantiers structurants. Pour autant, e royaume chérifien n’achètera pas d’avions de chasse français français, en préférant s’en faire offrir plusieurs dizaines par les Emirats Arabes Unis et le Qatar.

Mineurs, Islam, cannabis

Les relations entre l’Elysée et le Palais butent sur trois dossiers sensibles. D’abord celui des mineurs marocains présents sur le sol français et des déboutés du droit d’asile. « Les Français s’agacent que les pays du Maghreb ne reprennent pas leurs ressortissants, ne reconnaissent pas leurs nationaux », explique Hakim El Karoui. En mars 2021, Mohammed VI a ordonné que cette question soit réglée dans les plus brefs délais, en vain. En rétorsion, en septembre 2021, la France a donc réduit de moitié le nombre de visas octroyés aux ressortissants marocains et algériens (et du tiers pour les Tunisiens), sans grand résultat si ce n’est d’agacer prodigieusement le palais à Rabat, qui apprécie peu que ses ressortissants désireux de se rendre en France deviennent la variable d’ajustement d’une campagne présidentielle.

Autre dossier épineux : l’émergence d’un islam de France. Après l’indépendance de l’Algérie, l’État français a délégué la gestion de l’islam et des immigrés maghrébins aux Algériens, « ensuite le Maroc s’est immiscé dans cette gestion, et plus récemment la Turquie », détaille Pierre Vermeren. La France veut reprendre la main.

Enfin, si la coopération sécuritaire se porte bien entre Paris et Rabat, le trafic de cannabis marocain à destination de l’Europe, dont la France est le premier consommateur, risque de devenir un véritable point de discorde. « Chirac a accepté de fait cette situation, mais aujourd’hui, cela a des conséquences sur la stabilité de la société française : délinquance, criminalité, trafics, corruption, qui posent problème à tous les services de l’État et concernent des millions de personnes », insiste Pierre Vermeren.

C’est pour discuter de ces dossiers que les visites de ministres français au royaume reprennent à la fin de 2020, après deux années d’interruption. Gérald Darmanin (Intérieur), Jean-Yves Le Drian (Affaires étrangères), et Éric Dupond-Moretti (Justice) se succèdent. Avec trois mots à la bouche : mineurs, islam et cannabis. Le tout dans un contexte marqué par la décapitation du professeur français Samuel Paty, qui a relancé les questions du droit au blasphème et de la liberté d’expression sur la religion, des sujets où les sensibilités s’opposent au Maroc et en France.

Quant à Hélène le Gal, l’ambassadrice de France au Maroc, beaucoup ne la jugent pas à niveau.

Une diplomatie de deuxième rang

Pour ne rien arranger, les diplomates en poste à Paris et à Rabat ne parviennent pas à s’imposer.Depuis sa nomination en ce début d’année, l’ambassadeur du royaume à Paris Mohammed Benchaâboun, peine à renouer un contact de haut niveau avec les Français. Récemment, l’ex ministre marocain des Finances a été reçu par des membres du Sénat français pour un « déjeuner de bienvenue ». Parmi les présents : Christian Cambon, le président du groupe d’amitié France-Maroc, jugé trop timide par Rabat dans son soutien à l’ouverture d’une représentation diplomatique française au Sahara. “Les amis du Maroc”, ça ne fonctionne plus», estime l’intellectuel et islamologue franco tunisien Hakim El Karoui

Quant à Hélène le Gal, l’ambassadrice de France au Maroc, beaucoup ne la jugent pas à niveau. « Le parcours de cette fonctionnaire « de deuxième rang », du Canada à la cellule africaine de François Hollande, alors président, n’aura pas laissé beaucoup de traces », souligne un diplomate marocain. Elle a été propulsée chez Hollande puis chez Le Drian par l’ancien ministre de la Coopération Charles Josselin. Ce dernier encarté au Parti Socialiste, tendance cassoulet, sillonnait l’Afrique en appréciant notamment, comme d’autres, les charmes épicés de la vie nocturne. Un bon vivant en somme qui découvrait l’Afrique, à sa façon.

.Hélène Le Gal brille surtout par sa discrétion. Mais là encore, El Karoui relativise : « C’est une diplomate qui travaille dans le cadre nouveau de la normalisation de la relation. De fait, on a créé moins de réseaux, on fait le job de façon opérationnelle, en se concentrant  sur la culture, l’économie, et le suivi politique des dossiers de la région, le Sahara et le Sahel. » Bref, on s’affaire, on bricole, on distribue quelques médailles aux amis en attendant sagement les échéances électorales en France qui décideront du sort de l’ambassadrice de France au Maroc, la protégée de Jean Yves Le Drian. 

(1) Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet, « La nuit tombe deux fois »

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