Cette semaine, notre agenda culturel met le cap sur des scènes où l’Afrique et ses diasporas racontent autrement le monde. Du cinéma militant aux musiques afro-caribéennes, des médias indépendants aux dialogues entre art contemporain et objets traditionnels, la sélection explore mémoires, créations et résistances. Nous avons aussi retenu trois films présentés à Cannes dans « Un Certain Regard », seule section à avoir réellement mis l’Afrique en valeur dans cette édition 2026: Congo Boy, La Más Dulce et Ben’Imana, trois regards puissants sur la jeunesse, l’exil et les blessures transmises.
Du 11 au 24 mai, le Decolonial Film Festival déploie en région parisienne une programmation traversée par les luttes anticoloniales, les mémoires diasporiques et les résistances culturelles. Entre films rares, classiques restaurés et débats, l’événement propose un autre regard sur l’histoire et les identités contemporaines.
Pendant deux semaines, plusieurs salles de Paris et de Seine-Saint-Denis accueillent une programmation peu visible dans les circuits traditionnels. Le Decolonial Film Festival, organisé du 11 au 24 mai, rassemble documentaires, films expérimentaux, archives militantes et grands classiques du cinéma politique venus d’Afrique, du monde arabe, d’Amérique latine ou des diasporas.
Le festival s’est ouvert le 11 mai au Luxy d’Ivry-sur-Seine avec Do You Love Me de Lana Daher, dans une section consacrée aux récits amoureux et aux identités contemporaines. Dès les premiers jours, la programmation a donné le ton. Le 13 mai, Morts pour la Palestine de Mamoun Bonni et L’Olivier du Groupe Cinéma Vincennes ont replongé le public dans les images militantes liées à la question palestinienne. Le lendemain, Auto Queens de Sraiyanti et Sengadal de Leena Manimekalai ont abordé les questions de domination sociale, de genre et de marginalisation.

Le festival accorde aussi une place importante aux luttes africaines et aux mémoires politiques du continent. Le 15 mai, Soudan, souviens-toi de Hind Meddeb revient sur la mobilisation de la jeunesse soudanaise après des décennies de dictature. Le film suit une génération qui tente de reconstruire un espace politique dans un pays marqué par la répression et l’instabilité.
Films cultes et mémoires politiques
Le 16 mai, l’Espace 1789 de Saint-Ouen accueille une journée intitulée « Maghreb noir », autour des circulations culturelles et politiques entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne. Parmi les projections figure Sambizanga de Sarah Maldoror, œuvre majeure du cinéma anticolonial consacrée à la lutte indépendantiste angolaise. Le film, longtemps marginalisé malgré son importance historique, reste l’un des grands symboles du cinéma révolutionnaire africain.
Cette même journée propose également Festival panafricain d’Alger 1969 de William Klein. Le documentaire replonge dans ce moment où Alger était devenue un centre international des luttes anticoloniales, accueillant militants, artistes et intellectuels venus d’Afrique, des États-Unis ou d’Amérique latine.
Le festival multiplie ainsi les allers-retours entre passé et présent. Le 17 mai, Palestinian Identity de Kassem Hawal revient sur la destruction des institutions culturelles palestiniennes après l’invasion israélienne du Liban en 1982. Une table ronde consacrée au boycott culturel suit la projection. Le même jour, Recomposée de Nadia Louis-Desmarchais explore les identités diasporiques et les reconstructions familiales.

Les diasporas occupent une place centrale dans cette édition 2026. Les questions de transmission, de mémoire et de déplacement traversent une grande partie de la programmation. Le 18 mai, Aïta d’Izza Génini et Transes d’Ahmed El Maânouni mettent à l’honneur les traditions musicales marocaines et leur dimension sociale et politique.
Résister par les images
Plusieurs films interrogent directement les formes contemporaines de résistance. Le 19 mai, Lettre à ma sœur de Habiba Djahnine aborde les violences politiques en Algérie à travers une réflexion intime sur la mémoire familiale. Le 20 mai, Up to the South de Jayce Salloum et Walid Raad revient sur le Sud-Liban sous occupation israélienne.
Le 21 mai, le Ciné 104 de Pantin projette Bacurau, thriller politique brésilien devenu film culte depuis sa présentation à Cannes. Derrière son apparence de western dystopique, le film parle de violence sociale, d’effacement des populations marginalisées et de résistance collective.
La fin du festival poursuit cette exploration des héritages coloniaux et des fractures contemporaines. Le 23 mai, L’Oranais de Lyes Salem retrace les désillusions de l’Algérie post-indépendance, tandis que With Hasan in Gaza de Kamal Aljafari rassemble des archives filmées à Gaza au début des années 2000.

Le lendemain, la clôture rend hommage au réalisateur mauritanien Med Hondo avec Bicots-Nègres, vos voisins, satire féroce du racisme ordinaire et des rapports postcoloniaux en France. Le film de clôture, 25 de Celso Luccas et José Celso Martinez Corrêa, prolonge cette réflexion sur les résistances politiques et culturelles.
Loin d’un simple festival militant, le Decolonial Film Festival cherche surtout à montrer comment le cinéma peut devenir un espace de mémoire, de contestation et de transmission. Dans une période marquée par les tensions identitaires et les débats sur les héritages coloniaux, cette programmation rappelle aussi que certaines histoires restent encore largement absentes des écrans traditionnels.
Informations pratiques
Le Decolonial Film Festival se déroule du 11 au 24 mai 2026 dans plusieurs salles d’Île-de-France, notamment le Luminor (Paris), le Luxy (Ivry-sur-Seine), le Cin’Hoche (Bagnolet), le Ciné 104 (Pantin), le Trianon (Romainville), l’Espace 1789 (Saint-Ouen) et L’Écran (Saint-Denis).
Programmation complète et réservations sur le site officiel du festival.
Tayc prépare deux soirées événement à La Seine Musicale
Les 15 et 16 mai, Tayc investit La Seine Musicale avec JOŸA, Le Chant des Joyeux, un spectacle pensé comme une immersion musicale et visuelle. Entre afrolove, RnB et influences afro-caribéennes, l’artiste franco-camerounais confirme son statut de figure majeure des musiques populaires francophones.

Deux soirs de suite, Tayc se produira à La Seine Musicale, à Boulogne-Billancourt, dans le cadre de sa nouvelle tournée JOŸA, Le Chant des Joyeux. L’événement accompagne la sortie de son dernier projet, présenté comme une nouvelle étape artistique après le succès massif de Fleur froide, album certifié disque de diamant.
Depuis plusieurs années, le chanteur franco-camerounais s’est imposé comme l’une des principales figures de l’afrolove, ce mélange de RnB francophone, d’afrobeat, de pop et de sonorités caribéennes devenu particulièrement populaire auprès du jeune public francophone. Avec ses refrains sentimentaux, son esthétique très travaillée et sa forte présence sur les réseaux sociaux, Tayc a progressivement construit un univers identifiable, à la frontière entre musique, cinéma et mise en scène visuelle.
Le spectacle présenté à La Seine Musicale prolonge justement cette dimension immersive. Le projet JOŸA a été introduit par un court film, Joÿa : La Naissance, tourné au Cameroun, pays d’origine de l’artiste. Le film met en avant des paysages africains, des références spirituelles et une esthétique plus introspective que ses précédents projets.
Une figure majeure de l’afrolove
Tayc appartient à une génération d’artistes qui ont profondément transformé les musiques urbaines francophones en y intégrant davantage d’influences africaines. Là où le RnB français des années 2000 s’inspirait surtout des modèles américains, la scène actuelle mêle plus librement afrobeat nigérian, amapiano sud-africain, zouk, coupé-décalé ou rythmiques caribéennes.

Cette hybridation musicale se retrouve dans ses concerts. Le chanteur alterne morceaux festifs et titres plus mélancoliques, dans une mise en scène souvent pensée comme une expérience émotionnelle collective. La tournée JOŸA promet ainsi un spectacle très visuel, construit autour des thèmes de l’amour, de la fête, du voyage et de la quête personnelle.
Le choix de La Seine Musicale n’est pas anodin. La salle accueille régulièrement les grandes tournées des artistes francophones les plus populaires et permet des productions scéniques ambitieuses. Les organisateurs annoncent un show d’environ deux heures trente, avec scénographie immersive et nombreux effets visuels.
La première date du 15 mai affichait déjà complet sur plusieurs plateformes de réservation quelques semaines avant le concert, signe de la forte attente autour de l’événement.
Une esthétique entre musique et image
Au-delà de la musique, Tayc travaille beaucoup son identité visuelle. Clips cinématographiques, univers romantique très codifié, mode, chorégraphies et storytelling participent à son image publique. Cette dimension explique aussi son succès auprès d’un public jeune habitué à consommer les artistes à travers plusieurs formats simultanément, entre streaming, vidéo et réseaux sociaux.
L’artiste occupe également une place particulière dans la représentation des influences africaines dans la pop francophone contemporaine. Sans se présenter comme un musicien traditionnel, il intègre régulièrement des références culturelles africaines dans ses visuels, ses rythmes et certaines collaborations.
Le succès de Tayc illustre plus largement l’importance prise par les musiques afro-descendantes dans l’industrie musicale française. Longtemps cantonnées à des niches spécifiques, elles occupent désormais une place centrale dans les classements, les festivals et les grandes salles parisiennes.
Avec JOŸA, Le Chant des Joyeux, Tayc cherche visiblement à franchir une nouvelle étape, en transformant le concert en véritable expérience narrative et sensorielle.
Informations pratiques
Concerts les 15 et 16 mai 2026 à 20h à La Seine Musicale, Boulogne-Billancourt. Durée annoncée : environ 2h30. Tarifs entre 39 et 89 euros selon les catégories. Réservations sur le site de La Seine Musicale et les plateformes habituelles.
Le festival « Nouvelles Voix » veut changer les récits
Les 22 et 23 mai, le festival Nouvelles Voix investit la Communale Saint-Ouen avec une programmation mêlant médias indépendants, cultures urbaines, podcasts, musique et créations diasporiques. L’événement veut donner de la visibilité à des récits souvent absents des espaces médiatiques traditionnels.

Pendant deux jours, la Communale Saint-Ouen, vaste halle culturelle installée aux portes de Paris, accueillera la troisième édition du festival Nouvelles Voix. Plus qu’un simple rendez-vous artistique, l’événement se présente comme un espace de rencontre entre création culturelle, médias indépendants et nouvelles formes de narration.
Organisé par le CEPEP et la Maison des Médias, le festival rassemble podcasts live, concerts, ateliers, projections, danse, gaming, expositions et discussions publiques autour des questions de représentation, de transmission et de visibilité culturelle.
Dans un paysage médiatique souvent critiqué pour son manque de diversité sociale et culturelle, Nouvelles Voix cherche à mettre en avant des créateurs, journalistes, artistes et collectifs issus des quartiers populaires, des diasporas ou des scènes indépendantes.
La programmation mélange ainsi formats artistiques et espaces de réflexion. Des ateliers de podcast et de création de contenu côtoient des performances musicales, des stands de créateurs, des projections documentaires ou encore des initiations à la danse et à la sérigraphie.
Entre médias et cultures urbaines
L’identité du festival repose largement sur cette idée de circulation entre les disciplines. Nouvelles Voix ne sépare pas réellement culture, information et expression artistique. Podcasts, rap, documentaire, arts visuels et prise de parole publique sont pensés comme des outils permettant de raconter d’autres expériences sociales et culturelles.
L’événement accorde notamment une place importante aux nouvelles écritures médiatiques. Podcasts indépendants, vidéos en ligne et formats numériques occupent une grande partie de la programmation. Le festival veut aussi attirer un public jeune habitué à consommer l’information et la culture sur plusieurs plateformes simultanément.

Cette approche reflète une transformation plus large des scènes culturelles contemporaines. Les frontières entre journaliste, créateur de contenu, artiste ou militant deviennent parfois plus poreuses, notamment dans les univers numériques et les cultures urbaines.
Le lieu lui-même participe à cette identité hybride. Installée dans une ancienne friche industrielle de Saint-Ouen, la Communale est devenue l’un des nouveaux espaces culturels importants du nord parisien, accueillant concerts, événements culinaires, expositions et festivals.
Médine comme figure centrale
Le grand rendez-vous musical de cette édition sera le concert du rappeur Médine, prévu le 23 mai dans l’espace « extra bal » de la Communale. Figure importante du rap français depuis le début des années 2000, l’artiste est connu pour ses textes politiques, ses références historiques et ses prises de position sur les questions sociales, identitaires et médiatiques.
Sa présence correspond à l’esprit général du festival, qui cherche à croiser engagement, narration et culture populaire. Les organisateurs le présentent comme l’un des grands conteurs du rap français contemporain.
Autour du concert, plusieurs espaces seront consacrés aux cultures diasporiques et aux créations indépendantes. Le public pourra notamment découvrir des stands de vinyles africains, des créations artisanales, des ateliers participatifs ou des performances artistiques.

Le festival entend ainsi fonctionner comme un lieu de circulation entre différents univers culturels plutôt que comme une simple succession de spectacles. Cette volonté de mélange apparaît dans toute la programmation, pensée comme un espace de dialogue entre générations, disciplines et expériences sociales.
À travers cette troisième édition, Nouvelles Voix cherche surtout à montrer comment les nouvelles scènes culturelles transforment aujourd’hui les manières de raconter le monde, de produire des récits et de construire des espaces de visibilité.
Informations pratiques
Festival les 22 et 23 mai 2026 à la Communale Saint-Ouen, 10 bis rue de l’Hippodrome, à Saint-Ouen-sur-Seine. Programmation de 10h à 21h30. Entrée libre pour la majorité des activités.
Le concert principal sera assuré par le rappeur Médine le 23 mai de 19h30 à 21h30. Billetterie spécifique pour le concert.
Gonçalo Ivo dialogue avec l’Afrique
À Paris, la Maison Gacha consacre une exposition au peintre brésilien Gonçalo Ivo. Jusqu’au 9 juillet, Fenêtre sur l’Afrique fait dialoguer abstraction contemporaine et objets africains traditionnels dans un parcours centré sur les circulations culturelles entre Afrique et Amérique latine.

Dans les salles de la Maison Gacha, dans le 17e arrondissement de Paris, les couleurs vives de Gonçalo Ivo côtoient tissus africains, sculptures, objets perlés et pièces artisanales venues de plusieurs régions du continent. L’exposition Fenêtre sur l’Afrique, visible jusqu’au 9 juillet, propose moins une rétrospective classique qu’un dialogue visuel entre différentes traditions artistiques.
Né à Rio de Janeiro en 1958, Gonçalo Ivo développe depuis plusieurs décennies une œuvre abstraite construite autour de la couleur, de la matière et des rythmes géométriques. Peintures, gravures et sculptures occupent ici l’espace aux côtés de textiles kasaï du Congo, d’étoffes baoulé de Côte d’Ivoire, de kentés togolais ou encore de calebasses perlées bamiléké du Cameroun.

Le parcours cherche à faire apparaître des correspondances formelles plutôt qu’à établir une filiation directe. Certaines œuvres dialoguent par les motifs, d’autres par les contrastes chromatiques ou les jeux de texture. L’ensemble repose sur l’idée de circulation culturelle entre Afrique et Amérique latine, deux espaces historiquement liés par les migrations, les échanges et les héritages de la traite atlantique.

Une exposition pensée comme un dialogue
Les commissaires Danilo Lovisi et Leonardo Ivo ont construit l’exposition autour des réflexions du penseur martiniquais Édouard Glissant. Sa conception du métissage culturel et des identités en mouvement traverse discrètement tout le projet.
La Maison Gacha explique ainsi vouloir transformer l’espace d’exposition en lieu de résonance plutôt qu’en simple présentation d’objets. Les œuvres africaines ne sont pas utilisées comme décor ou comme référence exotique. Elles participent pleinement à la construction du regard proposé par le parcours.
L’exposition évoque également la notion brésilienne « d’anthropophagie culturelle », formulée au XXe siècle par l’écrivain Oswald de Andrade. Selon cette idée, les cultures se construisent par absorption, réinterprétation et transformation des influences extérieures.
Cette approche apparaît particulièrement dans le travail de Gonçalo Ivo. Ses compositions abstraites, souvent très musicales, mélangent références modernistes, héritages latino-américains et influences plus diffuses venues d’autres traditions visuelles.

La Maison Gacha et les savoir-faire africains
Depuis son ouverture, la Maison Gacha développe une programmation centrée sur les métiers de la main, les patrimoines africains et les dialogues entre artisanat et création contemporaine. Lieu hybride, à mi-chemin entre galerie, espace culturel et maison de collection, elle cherche à mettre en valeur des savoir-faire parfois marginalisés dans les circuits artistiques traditionnels.
Avec Fenêtre sur l’Afrique, l’institution poursuit cette réflexion sur les circulations culturelles et les formes de transmission artistique. L’exposition s’éloigne volontairement d’une vision figée des identités culturelles. Afrique et Amérique latine y apparaissent comme des espaces connectés par l’histoire, les déplacements et les échanges esthétiques.
Le résultat reste volontairement ouvert. Le visiteur circule entre abstraction contemporaine, objets textiles et pièces artisanales sans parcours strictement chronologique ou géographique. Cette liberté de lecture correspond à l’esprit général de l’exposition, davantage centrée sur les résonances visuelles que sur le discours historique classique.
Dans un contexte où les institutions culturelles s’interrogent de plus en plus sur les héritages coloniaux et la place des collections africaines en Europe, Fenêtre sur l’Afrique propose une approche plus sensorielle et transversale, fondée sur le dialogue des formes et des imaginaires.
Informations pratiques
Exposition visible à la Maison Gacha, dans le 17e arrondissement de Paris, jusqu’au 9 juillet 2026. Ouverture du mardi au samedi de 11h à 18h. Entrée libre sur rendez-vous. Commissariat assuré par Danilo Lovisi et Leonardo Ivo.
Au Festival de Cannes, «Congo Boy» révèle une autre Bangui
Présenté dans la section « Un Certain Regard » au Festival de Cannes, Congo Boy du réalisateur Rafiki Fariala suit le parcours d’un adolescent réfugié à Bangui. Entre survie quotidienne, musique et guerre civile, le film propose une vision rare de la jeunesse centrafricaine contemporaine.

Parmi les films africains les plus remarqués du Festival de Cannes cette année, Congo Boy attire particulièrement l’attention. Présenté dans la section « Un Certain Regard », le premier long métrage de fiction de Rafiki Fariala plonge dans le quotidien d’un adolescent congolais réfugié en République centrafricaine, loin des représentations habituelles souvent associées à la région.
Le film suit Robert, jeune réfugié vivant à Bangui avec sa famille. Lorsque ses parents sont arrêtés, l’adolescent doit soudainement prendre en charge ses frères et sœurs tout en essayant de poursuivre sa scolarité. Entre petits boulots, pression économique et instabilité politique, il tente malgré tout de préserver un rêve devenu essentiel : faire de la musique.
À travers ce personnage, Rafiki Fariala raconte une jeunesse urbaine prise dans les conséquences de la guerre sans être réduite à la violence. Bangui apparaît comme une ville traversée par les tensions mais aussi par les solidarités, les ambitions et les scènes culturelles locales.
Le réalisateur connaît intimement cet univers. Né dans l’est du Congo, au Kivu, il a lui-même grandi en Centrafrique après avoir fui les conflits avec sa famille. Cette dimension autobiographique traverse le film sans le transformer en récit personnel explicite.
La musique comme espace de survie
Dans Congo Boy, la musique occupe une place centrale. Robert participe à des concours et fréquente les scènes musicales locales dans l’espoir d’échapper à la précarité qui l’entoure. Le film montre ainsi comment les espaces culturels deviennent parfois des lieux de respiration dans des sociétés marquées par l’instabilité politique.

Cette dimension musicale permet aussi à Rafiki Fariala de proposer une image différente de Bangui. Le réalisateur filme la ville à hauteur d’adolescents, entre quartiers populaires, rues animées, studios improvisés et lieux de sociabilité. La guerre reste présente en arrière-plan, mais elle ne résume jamais totalement les personnages.
Le film s’inscrit dans une génération de cinéma africain contemporain davantage centrée sur les trajectoires individuelles, les grandes villes et les transformations sociales que sur les récits misérabilistes longtemps attendus par certains circuits internationaux.
Avant Congo Boy, Rafiki Fariala s’était déjà fait remarquer avec le documentaire Nous, étudiants !, consacré à la jeunesse universitaire centrafricaine. Le film avait été salué pour son regard intime et son approche très directe du quotidien étudiant à Bangui.
Une visibilité rare pour le cinéma centrafricain
La sélection de Congo Boy à Cannes représente également un moment important pour le cinéma centrafricain, très peu présent dans les grands festivals internationaux. Les infrastructures cinématographiques restent limitées dans le pays, et les réalisateurs doivent souvent travailler dans des conditions particulièrement difficiles.
Le film a été coproduit entre la République centrafricaine, la République démocratique du Congo et la France. Cette collaboration régionale illustre aussi les nouvelles dynamiques du cinéma africain contemporain, où de nombreux projets se construisent désormais entre plusieurs pays du continent et de la diaspora.
Plusieurs critiques évoquent déjà Congo Boy comme l’un des films africains marquants de cette édition 2026 du Festival de Cannes. Son approche réaliste, son énergie urbaine et son attention portée aux personnages lui permettent d’échapper aux représentations figées souvent associées aux zones de conflit.
À travers Robert, le film parle finalement moins de guerre que de résistance quotidienne, de responsabilité précoce et de désir d’avenir dans un environnement où tout semble constamment fragile.
Informations pratiques
Congo Boy est présenté dans la section « Un Certain Regard » du Festival de Cannes 2026. Le film est réalisé par Rafiki Fariala et met notamment en scène Bradley Fiomona, Christy Djomanda Louba, Pétruche Mbomba et Gloria Ambacko.
À Cannes, «La Más Dulce» expose l’envers des fraises
Présenté à Cannes dans la section « Un Certain Regard », La Más Dulce de la réalisatrice franco-marocaine Laïla Marrakchi suit deux ouvrières marocaines parties travailler dans les serres espagnoles. Le film aborde exploitation économique, violences et précarité des travailleuses saisonnières migrantes.

Sous les serres lumineuses du sud de l’Espagne, les fraises deviennent dans La Más Dulce le symbole d’une réalité beaucoup plus sombre. Présenté au Festival de Cannes dans la section « Un Certain Regard », le nouveau film de Laïla Marrakchi s’intéresse aux travailleuses marocaines recrutées chaque année pour les récoltes agricoles en Andalousie.
Le récit suit Hasna et Meriem, deux jeunes femmes qui quittent le Maroc dans l’espoir de gagner de l’argent pour leurs familles. Comme des milliers d’ouvrières saisonnières, elles rejoignent la région de Huelva, grand centre européen de production de fraises. Très vite, les promesses économiques se heurtent à des conditions de travail brutales, à la dépendance administrative et aux rapports de domination qui structurent cet univers agricole.
Le film s’inspire directement des nombreuses enquêtes et témoignages apparus ces dernières années autour des exploitations agricoles espagnoles. Plusieurs associations et médias avaient documenté des cas de harcèlement sexuel, de violences psychologiques, de logements précaires et de pression économique exercée sur les travailleuses étrangères.
Sans transformer son film en démonstration militante, Laïla Marrakchi choisit une approche très réaliste du quotidien des ouvrières. Les longues journées dans les serres, l’isolement, la fatigue physique et la peur permanente de perdre son contrat occupent une place centrale dans le récit.
Une chronique sociale sous tension
Avec La Más Dulce, la réalisatrice change sensiblement de registre. Connue notamment pour Marock et Rock the Casbah, elle s’éloigne ici des milieux bourgeois marocains qu’elle filmait auparavant pour aborder les questions de migration économique et de travail précaire.
Le film reste pourtant fidèle à certains thèmes déjà présents dans son cinéma, notamment les tensions sociales, les rapports de classe et les contradictions des sociétés contemporaines marocaines.
Dans les serres andalouses, les personnages évoluent dans un système où tout repose sur la vulnérabilité économique. Les travailleuses dépendent de leurs employeurs pour le logement, le salaire et parfois même leur retour au pays. Cette dépendance transforme rapidement le travail saisonnier en espace de contrôle permanent.
Plusieurs critiques évoquent déjà une influence du cinéma social britannique dans la manière dont Laïla Marrakchi filme les rapports de pouvoir et les solidarités fragiles entre ouvrières. Le film accorde aussi une grande attention aux corps fatigués, aux gestes répétitifs et à la violence discrète des environnements de travail.
Mais La Más Dulce ne se limite pas à un récit de souffrance. Le film montre également les stratégies de survie, les amitiés et les formes de résistance qui émergent entre les travailleuses.

Le cinéma marocain visible à Cannes
La présence du film à Cannes confirme aussi la visibilité croissante du cinéma marocain dans les grands festivals internationaux. Ces dernières années, plusieurs réalisateurs marocains ont abordé des questions sociales de plus en plus directement, qu’il s’agisse des migrations, des inégalités ou des transformations économiques.
Coproduit entre le Maroc, la France, l’Espagne et la Belgique, La Más Dulce illustre également les nouvelles dynamiques de production entre cinéma africain et européen. Ce type de coproduction permet souvent à des sujets sociaux sensibles d’accéder à une visibilité internationale plus importante.
Le film bénéficie aussi d’un contexte particulièrement favorable à Cannes cette année, où plusieurs œuvres africaines et arabes ont été sélectionnées dans les sections parallèles. Beaucoup de critiques voient dans cette édition 2026 une montée en puissance des récits venus du continent africain.
À travers l’histoire de Hasna et Meriem, La Más Dulce rappelle surtout que derrière certains produits agricoles consommés quotidiennement en Europe se cachent souvent des trajectoires invisibles, marquées par la précarité et le déracinement.
Informations pratiques
La Más Dulce est présenté dans la section « Un Certain Regard » du Festival de Cannes.
Le film est réalisé par Laïla Marrakchi et met notamment en scène Nisrin Erradi, Hajar Graigaa, Fatima Attif et Itsaso Arana. Durée : 101 minutes. Coproduction Maroc, France, Espagne et Belgique.
Festival de Cannes: «Ben’Imana» revisite les blessures du Rwanda
Présenté dans la section « Un Certain Regard » au Festival de Cannes, Ben’Imana de la réalisatrice rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo explore les séquelles intimes du génocide des Tutsi. Le film suit une mère confrontée au retour brutal des traumatismes familiaux longtemps enfouis.

Parmi les films africains les plus commentés du Festival de Cannes cette année, Ben’Imana occupe une place particulière. Le long métrage de Marie-Clémentine Dusabejambo est devenu le premier film réalisé par une cinéaste rwandaise sélectionné dans la sélection officielle du festival.
Présenté dans la section « Un Certain Regard », le film se déroule au Rwanda en 2012, près de vingt ans après le génocide des Tutsi de 1994. Le pays tente alors de poursuivre les processus de réconciliation nationale engagés après les massacres, notamment à travers les juridictions communautaires gacaca mises en place pour juger les responsables et favoriser les dialogues entre victimes et familles des bourreaux.
Au centre du récit se trouve Vénéranda, survivante du génocide devenue travailleuse sociale. Engagée dans ces mécanismes de réconciliation, elle organise des rencontres et tente de reconstruire des liens dans une société encore profondément marquée par les violences du passé.
Mais son équilibre vacille lorsque sa fille Tina tombe enceinte de manière inattendue. Cet événement intime fait remonter des blessures enfouies et révèle les tensions silencieuses qui traversent encore la famille.
Plutôt que de représenter directement les massacres, Ben’Imana s’intéresse surtout à ce qui vient après : le poids du silence, les traumatismes transmis entre générations et les limites de la réconciliation officielle.

Une mémoire toujours présente
Le film adopte une approche très sobre. Marie-Clémentine Dusabejambo privilégie les regards, les conversations suspendues et les tensions quotidiennes plutôt que les grandes scènes explicatives. La violence du passé apparaît progressivement à travers les relations familiales et les non-dits.
Cette manière de filmer correspond à l’évolution récente du cinéma rwandais, qui cherche souvent à aborder le génocide à travers des récits plus intimes et psychologiques. Plusieurs œuvres récentes interrogent désormais moins les événements eux-mêmes que leurs conséquences durables sur les individus et les familles.
Dans Ben’Imana, la question de la transmission occupe une place centrale. Tina appartient à une génération née après le génocide mais qui grandit malgré tout dans son ombre. Le film montre comment certains traumatismes continuent de structurer les rapports familiaux même lorsqu’ils ne sont jamais formulés directement.
La réalisatrice s’intéresse également aux contradictions du processus de réconciliation. Vénéranda croit profondément à la nécessité du dialogue et de la reconstruction collective. Pourtant, sa propre histoire personnelle révèle les difficultés de ce travail de mémoire lorsqu’il touche à l’intime.
Une étape importante pour le cinéma rwandais
Avant ce premier long métrage, Marie-Clémentine Dusabejambo s’était déjà fait connaître dans les festivals grâce à plusieurs courts métrages consacrés aux questions d’identité, de marginalisation et de reconstruction sociale au Rwanda.
Avec Ben’Imana, elle franchit une étape importante pour le cinéma rwandais contemporain, encore peu visible dans les grandes compétitions internationales. La sélection à Cannes représente ainsi un moment symbolique autant pour la réalisatrice que pour l’ensemble de la scène cinématographique du pays.
Le projet a bénéficié d’un long développement international, passant par plusieurs plateformes de coproduction et ateliers spécialisés. Le film a finalement été coproduit entre le Rwanda, la France, le Gabon, la Côte d’Ivoire et la Norvège.
Cette circulation internationale des financements et des collaborations reflète aussi les nouvelles dynamiques du cinéma africain contemporain, de plus en plus présent dans les grands festivals mondiaux.
À travers l’histoire de Vénéranda et de sa fille, Ben’Imana rappelle surtout que les violences collectives ne disparaissent pas avec le temps. Elles continuent souvent de traverser les familles, les silences et les générations longtemps après les événements eux-mêmes.
Informations pratiques
Ben’Imana est présenté dans la section « Un Certain Regard » du Festival de Cannes.
Le film est réalisé par Marie‑Clémentine Dusabejambo et interprété notamment par Clémentine U. Nyirinkindi, Isabelle Kabano et Kesia Kelly Nishimwe. Coproduction Rwanda, France, Gabon, Côte d’Ivoire et Norvège.































