“Le verrou”, un documentaire sensible sur la virginité en Tunisie

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«Le Maghreb des Films » du 21 novembre au 14 décembre, propose la projection du passionnant documentaire, “Le Verrou”.  Leila Chaïbi et Hélène Poté lèvent le voile sur la virginité en Tunisie et révèle une pratique magique répandue dans les familles maghrébines : le Tasfih.

Les réalisatrices abordent d’une façon sensible, intense, avec une rigueur quasi ethnographique, l’impact physique, social et psychologique du “Tasfih”. Loin de se résumer à l’expression d’un obscurantisme  face au tabou de la virginité de la femme, ce sortilège peut devenir paradoxalement un instrument d’émancipation féminine, quand elle se heurte à la montée du salafisme.

Dans le Tunis d’aujourd’hui, nos réalisatrice dressent le portrait trois femmes, Houda, Mabrouka et Faouzia liées par le « tasfih », ce rituel protège les jeunes filles contre toute pénétration sexuelle (désirée ou subie) avant le mariage. Une façon comme une autre d’assurer l’hymen de sa progéniture.Et ceci moyennant un protocole spectaculaire – transmis par les femmes, de génération en génération, qui entremêle les fils d’un métier à tisser et les incantations, qui conjuguent les scarifications, le sang et l’absorption de sept dattes…

“Le verrou”, du peintre français Fragonard

Le sortilège décrit dans “Le Verrou” est censé « fermer » les fillettes avant leur puberté, en les faisant tourner autour d’un métier à tisser, bercées par quelques formules magiques, le tout accompagné de quelques dattes. Parfois, la “matrone”  les scarifie au genou.

Remonter les fils du métier à tisser

Les jeunes femmes mariées (et toujours vierges !) seront « ré-ouvertes » à la veille de leur nuit de noces, : de préférence par la même matrone ou bien, en cas de décès, par une remplaçante, qui devra porter le même prénom. Les gestes, les regards et les incantations d’une vieille magiciennes, les regards d’une petite fille mais aussi les confidences de ces femmes – jeunes ou moins jeunes – qui vivent sous la loi du Tasfih : tout est filmé avec délicatesse dans ce documentaire où chaque parole compte.

Mais les silences aussi importent qui laissent toute leur place au langage du corps féminin, à ses représentations dans l’espace public (belles scènes de rues), mais aussi au sein de la famille. Les hommes n’apparaissent qu’en silhouettes, menaçante) ou intîmes : le lit conjugal.

Le corps encore et toujours

Enfantin, virginal, jeune, usé, déformé, vieux, le corps est omniprésent. Ses tabous, ses désirs, sa sensualité. L’héritage est complexe, habité par une tradition qui véhicule tous les attributs de la domination masculine. Et ces femmes llexpriment sans détours, avec une sincérité poignante. Mais le besoin d’émancipation es tlà, mais là où on ne l’attend pas. Le Tasfih représente pour certaines un bon moyen de conquérir des espaces de liberté…

Ainsi cette grand-mère qui déplore que son gendre (ultra-religieux) refuse qu’elle pratique le sortilège sur sa petite-fille qui pourrait ainsi fréquenter l’école puis l’université en toute sécurité : pas la peine de la « fermer » par un rituel magique car de toute façon, pour ce père rétrograde, il est hors de question que sa fille fasse des études…

Le meilleur verrou, c’est encore celui de la maison paternelle.Ainsi cette jolie jeune femme plutôt sexy qui se réjouit d’avoir été « fermée » car avant son mariage, elle a pu s’autoriser à flirter, rassurée par le sortilège qui la protégeait de tout dérapage sexuel : tout étant alors permis… sauf la pénétration qui menace l’hymen. On imagine ce qu’on veut…

L’effet placébo 

Evidemment le spectateur a du mal à croire que le sortilège puisse avoir une réelle efficacité et pourtant, d’après les intéressées… ça marche ! Les voilà qui livrent aux spectateurs des témoignages troublants sur leur vie intime, leur incapacité à faire l’amour avant le « déverrouillage », même si d’aventure, elles en ont ressenti le désir. Même si elles se disaient prêtes à la transgression. Alors quoi ? La procédure, avec son rituel spectaculaire et impressionnant a-t-elle un impact psychologique si fort sur les fillettes qu’elle sont ensuite, le jour venu, atteinte d’une sorte de « vaginisme » qui les rendent impénétrables au sexe masculin ?C’est probable.

Moralité ?Les voies de Dieu sont impénétrables…

Notre entretien avec Leila Chaïbi, une des deux réalisatrices du documentaire “le verrou”: “La pratique du tasfih est  totalement tabou”.

Mondafrique. Comment avez vous eu l’idée de faire ce film sur la pratique du tasfih?

Leila Chaïbi. J’ai décidé d’aller habiter pendant plusieurs années en Tunisie, j’étais dans une recherche identitaire (ayant vécu en France, je n’y avais que des souvenirs de vacances) et là-bas je me suis retrouvée confrontée – au quotidien – à tout un tas d’expériences qui me faisaient m’interroger sur mon statut de femme. Et ce rite du Tasfih, j’ai commencé à en entendre parler… par des garçons.

Ensuite j’ai cherché à rencontrer des femmes qui avaient pratiqué ou subi le rituel. La première c’était une très vieille dame, à Sfax, qui a accepté un entretien, mais qui m’a fait jurer de ne pas utiliser son image, sous peine de malédiction. Sa voix off qui introduit et qui conclut le documentaire.

Elle est morte et nous avons dû prendre contact avec d’autres femmes, les convaincre de se laisser filmer, malgré leurs réticences, souvent. Tout le monde s’accordait à dire que ce rite n’existait plus (qu’il ne faisait plus partie que de l’imaginaire collectif), mais on a vite constaté que ce n’était pas si simple, qu’il y avait des pratiques encore.

Mondafrique. La pratique du Tasfih est elle très répandue en Tunisie ?

L.S. On a commencé nos recherches, les langues se sont déliées, et beaucoup de femmes ont évoqué leur mère, leur cousine, leur nièce… Certaines avaient assisté ou subi le cérémonial.

On ne peut pas dire en termes de statistiques quelle est la proportion du Tasfih qui est pratiqué dans tout le Maghreb car c’est un tabou (on ne sait pas trop d’où ça vient, de quand ça date). Ce tabou est parfois enfoui dans l’inconscient même si des médecins détectent à postériori – chez des patientes qui viennent consulter pour des difficultés dans leurs vies sexuelles, un traumatisme occulté. Ce qui peut provoquer ce qu’on appelle le « vaginisme ». Ce qui se profile derrière cette pratique, ce n’est pas la simple protection de la virginité, c’est la peur de l’homme, du viol, des agressions sexuelles, le Tasfih fonctionne comme une protection dévolue par les femmes aux femmes.

Mondafrique. Les femmes ont elles eu des réticences à parler de leur intimité ?

L.S. On a mis plusieurs années avant de trouver les trois femmes qui témoignent. L’une d’elle a commencé par refuser d’être filmée à visage découvert, elle a accepté de se dévoiler au cours du tournage, une fois en confiance. D’autres avaient commencé par accepter, puis se sont rétractées. Aucune ne voulait que le film soit diffusé à la télévision tunisienne. Leur angoisse c’était qu’elles soient vues par les voisins.

Mondafrique. Avez vous tenté d’interroger des hommes à propos du Tasfih ?

L.S. Le parti-pris de départ c’était d’interroger les femmes en dehors du regard masculin et du poids du patriarcat, on a choisi des femmes « fortes » avec du caractère, malgré leurs fragilités évoquées, qui avaient envie d’aller jusqu’au bout de leur témoignage. Ces femmes sont déchirées entre un respect des traditions et une dénonciation du patriarcat : elles s‘interrogent sur ce rituel pratiqué par des femmes, aux femmes. Pour la préparation du film on a interrogé des experts (médecins, sociologues, ethnologues) mais on a préféré pas intégré ce méta-discours il n’y avait pas la place, on ne voulait pas sur-interpréter leur parole. On aurait plus laissé la parole aux témoins hommes… s’ils n’avaient pas été aussi fantomatiques, mais le fait est que dans la vie de nos protagonistes, les homme sont absents : l’une est divorcée, l’autre a un mari « quand il est à n’est pas là » et la troisième doit le rejoindre en Italie.

Mais il y a tout un pendant dans le rituel qui n’est pas abordé dans le film car en plus de « fermer » la femme, le Tasfih rend l’homme impuissant.

 Mondafrique. – Que pensez vous de ce paradoxe : rituel obscurantiste / moyen d’émancipation ?

L.S. Les femmes trouvent des stratagèmes en fonction de la société dans laquelle elle vive et de la loi du clan : le rite découle d’une injonction religieuse mais en même temps est censée « protéger la fille » des agressions extérieures. C’est un peu comme le voile : symbole de la domination masculin emais aussi protection et moyen qu’on leur fiche la paix dans la rue…

Dans leur quartier il y a eu tout un mouvement de retours aux codes de l’islam (pour ne pas dire radicalisation) donc ces femmes résistent, parfois par des moyens paradoxaux.

 Mondafrique- Le verrou sera-t-il distribué en salle ?

L.S.Le film a été programmé dans bon nombre de festivals, il a remporté des prix et a obtenu l’étoile de la SCAM 2017, il est visible au Forum des Images. Il a été diffuée par TV5 Monde et pour toute projectioncontacter la productuion Z’azimut Films.

 

 

 

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Sandra Joxe

Parfaite petite étudiante modèle agrégée de philosophie, elle a vite déraillé vers le cinéma et la télévision où elle sévit depuis 20 ans comme
scénariste ou réalisatrice (fiction & documentaire) ce qui ne l’empêche pas de publier quelques livres (essai, roman, récit) d’animer des workshops
écriture scénario à l’Université de Paris 3 Sorbonne Nouvelle (où elle est Maître de Conférences Associée) et de commettre quelques articles ici et là, notamment pour Mondafrique !