Une médaille d’or pour la démocratie sénégalaise

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Après la pantalonnade des élections algériennes qui viennent de reconduire un Bouteflika malade et muet à la tête de l’Etat, de réels espoirs de démocratisation se confirment au Sénégal.

5449223-8129856-1En Algérie, le spectacle attristant du dernier scrutin présidentiel a réactivé les clichés les plus accablants sur les démocraties d’opérette en Afrique : fraude massive, autoritarisme, absence d’alternance, Etat verrouillé, peur généralisée, populations abandonnées. Plus au sud du continent africain, un pays vient toutefois nuancer ce sombre tableau : le Sénégal.

Partout, au pays dit de la « Téranga » (tolérance), une douce rengaine sonne comme un slogan : « le Sénégal est un pays stable et démocratique ». L’argument, repris aussi bien par les agences publicitaires que par les sénégalais eux-mêmes, est une clé pour attirer les investisseurs. Pour une fois les publicitaires n’ont pas totalement tort. L’ancien bastion de la fédération de l’Afrique occidentale française qu’est le Sénégal a réussi son pari institutionnel.

L’exception sénégalaise

Dépourvu, à l’échelle du continent, de ressources énergétiques majeures, le Sénégal vit essentiellement de sa rente démocratique. Bien ancré dans l’alternance politique, il est un des rares pays d’Afrique de l’ouest à n’avoir pas connu de coup d’Etat et bénéficie d’élections transparentes. Les pays occidentaux et les principales organisations internationales le présentent souvent comme un modèle à imiter. Dakar est d’ailleurs la capitale d’Afrique de l’ouest qui accueille le plus grand nombre d’ambassades étrangères. Enfin, il est le seul pays d’Afrique francophone où les présidents américains daignent poser le pied, avec à la clé l’incontournable visite de Gorée, d’où seraient partis les navires négriers vers le Nouveau Monde.

On se souvient de la visite d’Hillary Clinton à Dakar en juillet 2012 après l’élection du président Macky Sall. Lors d’un discours prononcé à la grande Université Cheikh Anta Diop, elle n’avait pas hésité à faire les louanges de la démocratie du Sénégal et de sa Constitution. Une réplique cinglante au discours tenu par Nicolas Sarkozy cinq ans auparavant dans la même université. Sur les savants conseils de son ami Henri Guaino, il avait alors déclaré entre autre que « l’homme africain » n’était pas assez « entré dans l’Histoire ».

Outre un rodage institutionnel bien huilé, le Sénégal tire par ailleurs sa force de bons résultats économiques et de développement humain à échelle de la sous-région. Le Sénégal représente 4,2% du PIB de l’Afrique de l’ouest derrière le Nigéria (63,5%), le Ghana (10,3%) et la Côte d’Ivoire (7,5%). Il occupe le 154ème rang sur l’indice de développement humain qui liste 187 pays. Ce qui le classe en troisième position des pays d’Afrique de l’ouest derrière Cap-Vert et le Ghana.  Les élections présidentielles de 2012 qui ont porté Macky Sall au pouvoir ont par ailleurs mis sous le feu des projecteurs une société civile et une jeunesse extrêmement actives incarnées notamment par le mouvement « Y’en a marre ». Aujourd’hui, à l’approche des élections municipales prévues pour le 29 juin, cette effervescence politique est palpable sur place. Chacun fait des paris sur l’explosion imminente de la coalition « Benno Bokk Yakaar » qui a porté Macky Sall au pouvoir. Sur la corniche de Dakar, dans les taxis, les commerces, on sent une passion sénégalaise pour la politique.

Querelles de voisinage

Cette vitalité qui fait la fierté du pays lui vaut d’ailleurs souvent d’être critiqué pour son arrogance et sa proximité avec les pays occidentaux. « Même lors des réunions officielles, nos voisins mauritaniens, guinéens ou maliens n’hésitaient pas à nous surnommer « toubabs » (blancs) », se souvient Djibril Ba, ancien Haut commandant de la Gendarmerie nationale. L’émancipation a un prix.

Un ancien ministre des affaires étrangères évoque pour sa part des relations diplomatiques parfois tendues avec les voisins ouest-africains. « Quand l’ancien président Abdoulaye Wade était au pouvoir, il ne manquait pas de faire remarquer aux autres chefs d’Etat que contrairement à lui, ils étaient arrivés au pouvoir par la force et que par conséquent ils avaient une légitimité inférieure ». Au fur et à mesure des réunions, cette posture avait fini par en agacer plus d’un. A son arrivée au pouvoir, Macky Sall s’est empressé de rectifier le tir en prônant une diplomatie dite de « proximité » destinée à renouer avec la Mauritanie, le Maroc, la Gambie. Une stratégie qui, au regard des relations tendues que Dakar entretient avec la sous-région, est loin d’être un succès.

La transparence à tâtons

Qu’on ne s’y trompe pas, malgré toutes ces réussites, le Sénégal reste un colosse au pied d’argile bardé de faiblesses dans bon nombre de domaines. D’abord, le pays reste classé parmi les « pays les moins développés » par les organisations internationales. Ensuite, les luttes pour une justice indépendante, une bonne gouvernance, contre la corruption, le népotisme et les abus de pouvoir sont encore à l’essai.

Les poursuites judiciaires contre Karim Wade, le fils de l’ancien président Abdoulaye Wade tardent à trouver une issue. Accusé de s’être enrichi illicitement sur le dos de l’Etat, Karim, qui avait occupé jusqu’à cinq ministères sous le règne de son père, doit aujourd’hui justifier l’origine d’une fortune estimée à 1,05 milliards d’euros. A son arrivée au pouvoir, Macky Sall promettait alors de faire entrer le Sénégal dans l’ère de la transparence. En marge de l’affaire Karim, le président déclenche un branle-bas de combat institutionnel et législatif sur lequel il compte bien capitaliser. Au lendemain de sa prise de fonction, il déclare son patrimoine personnel et instaure en mars 2014, l’obligation légale pour le personnel politique d’en faire autant. En décembre 2012, l’Assemblée nationale adopte la loi créant l’Office national de lutte contre la fraude et la corruption (OFNAC), un organe disposant de pouvoirs d’auto-saisine, de saisine et d’investigation lui permettant de donner des avis aux autorités administratives. Seul hic, ses membres sont nommés… par le président lui-même. Au nouveau pays de la transparence, on tâtonne encore.

La politique reste, par ailleurs, une voie d’accès privilégié à l’enrichissement personnel ou  celui d’un clan. Critique réservée auparavant aux « wadiens », l’intrusion des membres de la famille du président et de sa femme Marième Faye dans les affaires politiques est de plus en plus pointée du doigt par les Sénégalais.

Les marabouts, maîtres du jeu

Autre serpent de mer, les interférences entre le religieux et le politique donnent encore lieu à de nombreux passe-droit. A chaque échéance électorale, les candidats font la tournée des marabouts fortunés à la tête des grandes confréries religieuses pour obtenir leur soutien. En échange, le personnel politique et administratif ferme les yeux sur certaines activités illicites. Les villes saintes comme Touba ou Tivaouane, dont l’accès est restreint même pour les autorités, abritent un large éventail de trafics. Pire, ces liens étroits entravent parfois l’exercice des libertés. Lors de la campagne présidentielle de 2007, alors que la caravane d’un opposant à Abdoulaye Wade défile dans les rues de Dakar, les disciples du sulfureux chef religieux Cheikh Béthio Thioune, proche de Wade, caillassent violemment le cortège. Lorsque le journaliste Alassane Samba Diop, directeur de la radio RFM, interpelle le président sur les raisons de cette agression, la réponse ne se fait pas attendre : « Vous n’aviez qu’à pas critiquer les marabouts. » Édifiant.

Côté stabilité, le Sénégal n’est pas non plus à l’abri de tout dérapage. Sa frontière poreuse avec le Mali et son statut d’allié des pays occidentaux en fait une cible potentielle pour les attaques terroristes. L’islam confrérique soufi longtemps considéré comme un bouclier contre l’extrémisme islamiste n’est plus un rempart absolu. Le pays est traversé par de nombreux courants notamment salafistes et wahhabites qui ont le vent en poupe.

Pourtant, beaucoup estiment que c’est plutôt du paysage politique national actuel que viendra le déluge. La coalition « Benno Bokk Yaakaar » qui a permis l’élection de Macky Sall en 2012 ne tient plus que par de maigres bouts de ficelle. A l’approche des élections municipales, les ambitions personnelles se réveillent et chacun réclame sa part. De son côté l’opposition reste pour le moment inexistante, plombée par de lourdes affaires de corruption. « C’est une configuration qui, par certains aspects, rappelle le contexte politique du Mali avant la chute de l’ancien président ATT » affirme, inquiet, un journaliste sénégalais. Pour un autre, il s’agit là des aléas normaux de la compétition politique ; un cycle qui se ferme pour laisser place à une nouvelle phase. L’annonce du procès de Karim Wade pour juin prochain et le retour de son père Abdoulaye Wade à Dakar, après deux ans au repos à Versailles pourraient d’ailleurs, en être les prémices.

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