Un pouvoir algérien divisé s’est exclu du dossier libyen

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Le dénouement de la crise Libyenne est au cœur d’une lutte d’influence entre la Présidence et l’institution militaire qui tentent tous de s’inviter dans les pourparlers actuels

Une chronique de Mohand Tamgout

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L’absence prolongée du président Tebboune, hospitalisé en Allemagne, contraint l’armée algérienne à prendre la main dans la gestion des affaires du pays. De la question sécuritaire à la politique étrangère (Mali, Libye…etc), l’institution militaire compte reprendre le contrôle de la situation.

L’épineux dossier libyen constitue un point de désaccord entre la Présidence et les militaires. Les chefs de IV région militaire, proche de la frontière, qui prétendent défendre en premier chef la sécurité du pays se heurtent au Ministère des affaires étrangères qui accorde une place prépondérante à la diplomatie dans le traitement du dossier

Le département de Sabri Boukadoum, ministre des affaires étrangères, campe sur des positions incertaines en tentant de composer avec les pressions de la France, de la Russie, de la Turquie ou encore des Emérats. Autant de pays que la diplomatie algérienne, pièce essentielle de tout accord de paix en Libye, veut ménager.. « Alger est convaincu que le dialogue est possible entre les parties libyennes », devait affirmer le ministre. « La position algérienne est à équidistance entre les protagonistes de la crise libyenne » rappela le président Tebboune .

Or ces déclarations heurtent les militaires algériens qui voient le Maroc, sans frontières avec la Libye, préempter un rôle diplomatique dominant, notamment depuis les accords de Skhirat. La diplomatie algérienne marquait alors un net recul qu’elle n’a pas réussi à combler.

A l’image de l’Egypte, l’Algérie a perdu du terrain dans le dossier libyen depuis la conférence de Berlin, où elle a astreint son rôle à celui de médiateur. Le récent référendum constitutionnel octroie pourtant à ‘armée la possibilité d’envoyer des forces armées hors de ses frontières, des prérogatives dont les militaires aimeraient user à l’avenir

Les Affaires Etrangères algériennes, à l’excellente réputation, n’ont pas réussi à dégager une ligne autonome sur le dossier libyen.

Ce nouveau réaménagement indispose certains clans du système déjà engagés dans une diplomatie du compromis avec les pays présents militairement. Le président Tebboune comptait sur les réseaux de son secrétaire général à la présidence, Mohamed Amine Messaid, connu pour être très proche des Français, mais hospitalisé depuis à Paris.

La prudente politique de Bouteflika de non implication, dans le dossier Libye, une politique poursuivie sous le rêgne éphémère du général Gaid Salah, s’alignait largement sur les positions des émiratis, astreignant l’Algérie à un rôle périphérique. Dépourvu du rôle moteur habituel dans le dénouement des crises, à l’échelle continental, les services algériens tentent à travers la crise libyenne, de récupérer le terrain perdu.

La DDSE, chargée au sein des services secrets algériens des affaires internationales, reprennent la main de manière opérationnelle. Des contacts avec des protagonistes libyens ont été effectués. Ainsi, la frontière sud de l’Algérie a été le théâtre d’un balai de visites très discrètes de certains acteurs libyen de haut rang. Le Général Mohammed Bouzit Alias Youssef, revenu au se sein de son bercail le 16 avril passé, n’avait pas les mains libres d’agir. La phase de « DEGAÏDISATION » ainsi que la restructuration et les purges au sein des services au coursdu mois d’avril passé ont fait perdre un temps et des positions à prendre en Libye.

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Le général Major Mohamed BOUZIT alias « Youssef » est à la tète de la DDSE algérienne, chargée au sein des services secrets des affaires internationales

L’armée, à travers ses services, proposait une option différente de la diplomatie officielle en activant ses vieux réseaux. C’est à ce titre, et dans le sillage du réaménagement des services en Avril 2020, que le général Youssef, marqua son retour. Des contacts ont été renoués avec des chefs militaires libyens. Et des visites aux frontières sud du pays ont effectuées fin septembre. Une coordination qui fait son chemin car le programme de démantèlement des milices du Maréchal Haftar composant des éléments non libyens est bien entamé. Les services algériens sont aux aguets contenu du risque de débordement sur le territoire algérien.

Certaines milices refusent le désarmement, comme fut le cas de l’accrochage du samedi 07 11 2020 à Sirte entre la milice 128 d’infanterie appartenant au GUN et la milice Tarek Ibn Ziad de l’ANL de Haftar dirigée par son fils SEDDAM. Or, Syrthe devait accueillir les membres de la commission militaire commune en vue de trouver une détente à toute activité militaire. Une semaine auparavant cette commission militaire commune s’est réunie à Gdames à la frontière algérienne. C’est la Milice 128 d’infanterie qui a procédé à la sécurisation des deux réunions. Elle issue de Al Juffra dirigé par le Major Hassan Al Zadhma ancien khaddafiste et bien connu des services algériens. Alors que la milice Tarek Ibn Ziad dirigée par Seddam Haftar fils du maréchal qui s’est alliée à la milice 604 connue pour ses tendances Salafiste madkhaliste.

L’inquiétude des services algériens est justifiée par la recomposition qui s’effectue au sein des forces armées libyennes à travers un accord politique suivi d’une mise en place d’une plateforme unifiée pour les armées de tripoli et de Benghazi. C’est à ce titre qu’une réunion pour un dialogue politique inter libyen qui se tient à Tunis, du 9 au 15 novembre, en présence du président Kais Said et Stéphanie Williams représentant l’ONU avait du mal à démarrer. Il s’agit d’une ébauche pour la réunification des institutions du futur Etat Libyen dont l’Algérie ne souhaite pas rester à l’écart. Des chefs de guerre connus pour leur hostilité à l’Algérie tente de prendre place tel que Abderrezak Al Nadhouri, numéro 2 de l’ANL de Haftar très proche de l’Egypte. Ce dernier a réuni son état-major à Toubrouk afin de renforcer les positions de ses troupes dans l’actuel round des négociations sur la conférence du dialogue politique libyen.

Dans un communiqué rendu public par l’agence de presse officielle (APS), l’Algérie a réagi à la crise Libyenne; en dénonçant avec fermeté les attaques perpétrées par le maréchal Khalifa Haftar; commandant autoproclamé de l’Armée nationale Libyenne (ANL).

Le Général Al Nadhouri a mis en place une cellule de coordination militaire pour la cyrénaïque dont le siège est à Benghazi. En rupture de banc avec le maréchal Haftar, il tente constituer structure sécuritaire et militaire unifiant l’ensemble des milices de l’Est y compris celles qui ont fait dissidence avec Haftar. Al Nadhouri aspire a jouer un rôle dans la pacification des milices refractaires telle que le bataillon 166 d’Al Ajdabia et le bataillon 319 qui dépend des force spécial Al Saaika ainsi que le bataillon 106.  

La nouvelle démarche des services algériens tente de donner à l’Algérie le rôle d’acteur dynamique dans le dénouement de la crise tout en préservant les intérêts du pays.

La diplomatie sécuritaire, initié par le général Youssef, dit « Kojac » embarrasse les clans partisans de collaboration avec les émirats et la France, mais aussi des clans au sein du haut commandement. Certains médias, voulant lui porter le chapeau sur l’échec de la médiation de l’Algérie sur la Libye, rôle qui échoua finalement au Maroc voisin, relève d’un mécanisme de défense instinctif.  

L’instabilité des services de sécurité, notamment ceux de l’extérieur, a porté atteinte à son efficacité sur le dossier Libyen. Ayant été mis à l’écart en mars 2019 après avoir opéré au sein de la même maison 6 années durant, de 2013 à 2019 juste après la chute de Khaddafi, il tente de se frayer un chemin dans l’imbroglio libyen. Les contacts récents opérés à la frontière sud sont un signe d’un retour sur la scène libyenne. Les services algériens avancent sur le dossier libyen en ordre divisé, car les éléments de l’ancien état profond disposent d’un agenda différent aux ramifications externes.  

L’élection de Biden ouvre une aubaine pour le pentagone Trump a joué un rôle passif laissant les deux monarchies du Golfe jouer, avec l’Egypte, à fond la carte Haftar. Un plan en dix points est posé sur la table pour les deux principaux protagonistes qui sont le GUN et l’ANL. Les américains sont intéressés par la remise des hydrocarbures libyens sur le marché mondial. La stabilité du pays devient un déterminisme politique. Le plan, en cours de discussion en Tunisie, est élaboré en collaboration avec des expert américains des crises internationales. Il contient 9 points et il est dirigé par un conseil présidentiel qui reste à définir.  La lancinante question de l’épuration de forces armées de toutes les milices étrangères.

Les services du général Bouzit suivent assidument et avec inquiétude le désengagement des milices étrangères au sud du pays. Les volontés de désarmement des milices incontrôlées rentrent dans un programme commun aux deux armées, de tripoli comme celle de Benghazi.  Ce programme commun, affectant aussi bien le GUN que l’ANL obéit à une feuille de route américaine qui vise à endiguer l’influence russe dans le Sud. L’éclatement d’une partie importante de l’ANL du maréchal Haftar en milices autonomes, bien équipées en armement russe, devient un obstacle au compromis politique et militaire au dénouement de la crise inter libyenne.

Cependant, la Russie et l’émirat continue de soutenir Haftar et certains de ses milices seraient tentées d’une politique de la terre brulée. « L’instance générale sur les recherches et la reconnaissance des disparus » a encore découvert, le 07 11 2020, un charnier de 17 cadavres à Tarhouna dont celui du général Mabrouk Khalef du ministère de l’intérieur. Haftar n’est plus considéré plus comme un problème qu’un élément de la solution. Il dispose encore des éléments armés dans son fief à Al Merj, dans la base de Brak proche de Sebha, à Al Juffra avec les unités d’Al Kani soupçonnées de crime de guerre. Le sud est devenu une poudrière qui risque l’éclatement à tout moment.  

Les Mercenaires Africains combattent aux cotés d’Haftar, dont ceux venus du Soudan, un autre pays frontalier, comme les miliciens Janjawid du Darfour

Il semble que l’ANL du maréchal Haftar n’est pas aussi patriote qu’elle prétend. Ces forces hétéroclites sont composées de milices hétéroclites où l’on trouve les salafistes, tendance madkhalistes , d’inspiration pro saoudiens dirigée par le commandant Ashraf Al Mayyar Al Hasi. Certains éléments ont intégré les forces spéciales Al Saiqua, tandis que d’autres ont créé le bataillon Al Tawhid qui s’est dissout dans l’ANL.  Il y a des anciens khadafistes ayant joué un rôle dans le ralliement des milices tchadiens du Darfour déployées dans le Fezzan aux cotés des miliciens Toubous libyens. Le rapport d’experts du 09 juin 2017 mentionne bien l’implication des combattants soudanais et tchadiens comme supplétifs dans l’ANL.

Des opposants armés Tchadiens à Idriss Deby, de l’ethnie Toubou de l’Union des Forces pour la démocratie et développement (UFDD) sont stationnées dans le sud libyen et participent aux opérations de l’AN. Des noms circulent sur des chefs de guerre impliqués dans des activités illégales avaient rejoint l’ANL. Massoud Jeddi ancien responsable des forces sécuritaires de Khaddafi comme Hassan Moussa Kelly, ayant pignon sur rue dans le Fezzan organisent des groupes armés cités pour leur implication dans des attaques des casernes ainsi des activités illégales. Ils ont intégré les rangs de l’ANL sans être inquiétés.

Des chefs de guerre soudanais comme Menni Menawi du mouvement de libération du soudan, et Abdelkrim Chouli. Ces derniers, ont fourni des mercenaires soudanais à Haftar pour sécuriser l’extrême sud-ouest. Des combattants soudanais envoyés par Moussa Hellal, qu’ont dit emprisonné à Khartoum, ont activé au sein de l’ANL. En dépit des démentis de l’état-major de Haftar certains mercenaires Soudanais et Tchadiens se trouvent prisonniers après des combats acharnés avec l’armée loyale.

La réussite du programme commun dépend de la pacification de l’ensemble du territoire libyen. Or, le sud est une mosaïque de milices surarmées. L’épineux problème de son démantèlement exige des forces concertées au niveau régional. En cas de réussite du projet du programme commun, qu’advient le sort de ces hommes aguerris à la guerre ? Les services algériens ne veulent plus revivre l’histoire de la chute de Khaddafi et sa conséquence directe sur l’Azawad dont une grade partie MNLA furent enrolés dans les forces populaires libyennes. 

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