Un policier tortionnaire émirati nommé président d’Interpol

Un tortionnaire émirati à la tête d’Interpol : l’élection à ce poste du général Ahmed Naser Al-Rais, un policier de haut rang des Emirats Arabes Unis ( EAU) qui est visé par plusieurs plaintes à l’international pour faits de tortures – notamment par des avocats français-, est désormais confirmée.

L’inspecteur général du ministère de l’intérieur émirati a été élu, jeudi 25 novembre, président de l’organisation internationale de la police criminelle, dont le siège est en France, à Lyon. M. Al-Rais a obtenu la majorité des deux tiers ( 68,9%) au troisième tour dans le cadre d’un vote des Etats membres de l’organisation.

Le poste de président d’Interpol, élu pour un mandat de quatre ans, est certes honorifique. L’impétrant conserve d’ailleurs ses fonctions dans son pays d’origine. Tout de même : un telle élection est un scandale qui soulève déjà une vague de protestation internationale.

Un joli palmarès !

Le « palmarès » du général Emirati en matière de violations des droits de l’Homme parle de lui-même : l’ONG Gulf centre for human rights ( GCHR) accuse le super flic des Emirats d’ « actes de tortures et de barbarie » contre l’opposant Ahmed Mansour, le plus connu des dissidents des EAU, puissance montante du Golfe et Etat autoritaire où partis politiques et syndicats sont interdits.

Depuis 2017, date de son arrestation pour « atteinte à la réputation de l’Etat », cet ingénieur âgé de 51ans croupit dans une cellule de 4m2, sans aucun contact avec l’extérieur. Une lettre ouverte demandant des réformes démocratiques lui a valu une condamnation à 10 ans de prison, au terme d’une parodie de procès organisé par la justice aux ordres d’un Etat policier de plus en plus répressif. Depuis quatre ans, le prisonnier vit sans radio, sans télévision, sans un livre. Il dort par terre sur une simple couverture. Tout cela évidemment couvert et voulu par le grand « superviseur » Al Rais…

Le tortionnaire en chef est également accusé de mauvais traitements par deux personnes ayant eu la malchance d’avoir été incarcéré aux Emirats : le premier, un fan de football britannique, Ali Issa Ahmad, avait eu la mauvaise idée, en 2019, d’arborer un tee shirt à l’effigie du Qatar, ennemi juré des EAU, alors qu’il était en vacances à Dubaï, l’une des principautés émiraties. Arrêté , il vécut plusieurs jours de cauchemar. Après son retour en Grande Bretagne il a raconté avoir été torturé en prison, lacéré de coups de couteaux, privé de sommeil et de nourriture lors de sa brève mais douloureuse incarcération. « J’ai été torturé directement sous [les ordres d’Al Rais] accuse aujourd’hui » Ali Issan Ahmad.

Le chercheur britannique Matthew Hedges a connu un sort semblable : arrêté en mai 2018 à l’aéroport de Dubaï, ce doctorant qui venait de passer deux semaines dans la principauté avait été accusé d’espionnage au profit du Royaume Uni. Condamné à la prison à vie, il passa six mois en détention avant d’être expulsé sous pression britannique. Son traitement en prison est comparable, sans les tortures au couteau, avec celui de son compatriote fan de foot : privation de sommeil, impossibilité d’avoir accès à un médecin, conditions de détention déplorables ect. Tout cela sous les ordres de l’inspecteur général de la police Ahmed Naser Al-Rais, bien entendu…

« Nous sommes profondément convaincus que l’élection du général Al-Raisi porterait atteinte à la mission et à la réputation d’Interpol et affecterait lourdement la capacité de l’organisation à s’acquitter efficacement de sa mission », écrivaient à la mi-novembre trois députés européens, dont Marie Arena, présidente de la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen, à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Une demande restée lettre morte alors que la réputation des Emirat est de plus en plus sulfureuse : ils sont impliqués dans plusieurs scandales d’écoutes et de piratages informatiques, le général Al -Rais ayant mis sur pied tout un système de surveillance et de reconnaissance faciale dignes du « 1984 » de Georges Orwell. Les EAU sont également soupçonnés d’avoir piraté le téléphone de l’émir du Qatar et d’avoir eu recours au logiciel Pegasus permettant l’espionnage des smartphones. Le nouveau patron d’Interpol est en fait à l’image de son pays : cruel, cynique et dictatorial.

Le partenariat honteux entre Jean Yves Le Drian et les Émirats Arabes Unis

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)